Les mérites de l'Occident

Il est de bon ton d’accuser l’Occident de tous les maux. Je me demande s’il n’a pas deux qualités, essentielles:

  • Hannah Arendt parle « d’objectivité ». Il me semble que, des Chinois au Pygmées, la caractéristique de l’homme a été de faire passer l’équilibre de la société devant ce que lui dit l’observation « objective ». Les Chinois, en particulier, ont bridé leur science. C’est peut-être un moyen de vivre agréablement. Mais cela prépare mal à affronter les changements que semble nous demander la nature. 
  • Un concept qui a l’air de remonter au Stoïcien veut que tous les hommes aient une essence commune, leur « humanité ». Il me semble que les autres peuples estiment qu’eux seuls sont des « hommes ». Et que les « barbares » ne valent pas grand chose. Cette « ontologie » occidentale pourrait être utile à un moment où les peuples fusionnent. 

Faut-il écrire simplement?

Mon étude du changement a eu une conséquence imprévue : j’ai dû me transformer en écrivain. Et j’ai découvert qu’il était difficile de se faire comprendre. Je dois simplifier de plus en plus. J’ai l’impression d’être aspiré vers le fond. J’en suis arrivé à me demander si notre société n’avait pas été atteinte par une gigantesque épidémie de paresse intellectuelle.

Et je n’en suis même pas une exception. Lorsque je lis Hannah Arendt ou d’autres, j’ai envie de leur dire de s’exprimer plus clairement, qu’il me semble qu’ils cachent leur jeu et masquent leurs intentions.

C’est alors que m’est venue une autre idée. Et si c’était en cherchant à comprendre l’incompréhensible que l’on progressait ? Que l’on se transformait ? Que l’on changeait ?… D’ailleurs, et si tous ces auteurs éminents n’avaient pas eux-mêmes compris ce qu’ils écrivaient ? Et si leurs ouvrages avaient été, justement, un encouragement à chercher un sens qu’ils n’avaient pas trouvé ? (Un peu comme les équations de Fermat.)

Liberté et politique

J’ai un différend de fond avec Hannah Arendt, me semble-t-il. Elle adopte le modèle grec. La liberté c’est la politique faite sur l’agora par des égaux. Ces égaux se sont dégagés des contingences matérielles.
  • Pour ma part, la définition de la liberté par les Lumièresme convient mieux. Etre libre, c’est être capable de penser par soi-même. C’est se dégager des lois sociales qui guident notre comportement sans faire appel à notre libre arbitre. (Si l’on suit ces lois, c’est en connaissance de cause.)
  • Quant à la politique, il me semble qu’elle se fait (devrait se faire) par débat entre gens libres. Pas besoin d’agora pour cela. Je soupçonne d’ailleurs que c’est l’idée de J.S. Mill.
  • Finalement, quel est l’objet de la politique, de ce débat vigoureux ? C’est de produire la constitution d’Aristote, c’est-à-dire un projet dans lequel toute une société se reconnaît, et qui va guider son action collective à venir. C’est une sorte d’œuvre d’art. Le fruit de la créativité d’une génération. 

Ontologie du marché

Après guerre, le maître mot semble avoir été « humanité ». En réaction à la barbarie que l’on venait de connaître, on voulait fournir à l’homme des conditions dans lesquelles il puisse s’épanouir. Hannah Arendt me semble très bien parler de ce souci. On croyait aussi à la technologie. Et on a construit une société technocratique et planificatrice. Elle devait faire notre bonheur.
Eh puis est arrivé le marché. Je crois que c’est Ayn Rand qui présente le mieux son « ontologie », son explication de la raison d’être du monde. C’est le remplacement des valeurs par la valeur. Le marché répartit l’argent selon le mérite. Dans ces conditions l’impôt, c’est le vol. L’histoire est maintenant comprise comme une lutte pour gagner de l’argent. Après guerre, les pauvres ont pris le pouvoir et fait payer les riches. Aujourd’hui, les riches retrouvent leur dû. Morale de rentiers ? Pas étonnant que l’on parle de néoconservateurs ?
Le modèle du marché est en crise. Peut-on imaginer une ontologie pour des jours meilleurs ? Quid de L’art d’aimer d’Ovide ? C’est en prenant au sérieux les faiblesses de l’homme que l’on fait émerger ce qu’il a de bon. (Et que l’on parvient à l’amour véritable.) C’est en dépassant le monde d’Ayn Rand que l’on parvient à celui d’Hannah Arendt. Le maître mot devient « complexité ». L’homme n’est ni bon, ni mauvais. Il peut être dangereux. Mais il est capable de grandes choses.
Modèle technocratique
Modèle du marché
Prochain modèle ?
Principe
Humanité
Valeur
Complexité
Nature de l’homme
Technicien
Egoïste
Complexe
Dirigeant
Apparatchik
Créateur de valeur
Navigateur
Penseur

Kafka et le changement

Dans son livre sur la culture, Hannah Arendt cite deux fois Kafka. A chaque fois à des moments importants pour sa démonstration. Une fois pour dire que l’homme doit se battre contre les forces du futur et du passé. Une autre parle de l’illusion de la société humaine qui croit trouver un chemin à suivre dans les étoiles, alors qu’elle doit le construire.
Kafka aurait-il vu plus que ce que je prête à son œuvre (que je connais mal) ? Faut-il chercher les prémisses des maux de la société, et de ses futurs changements, chez les artistes ? 

Platon inventeur du changement moderne ?

Platon serait-il le pionnier de notre art moderne de la conduite du changement ? D’après Hannah Arendt, il pensait que ses idées ne pourraient être comprises que de l’élite (et encore ?). Pour le reste, il a inventé l’enfer. Ceux qui ne faisaient pas ce qu’il croyait bon y étaient destinés. Au 4ème siècle, l’Eglise a pris la direction des affaires terrestres. Elle est devenue politique. Pour ce faire, elle a abandonné la doctrine humaniste de Jésus Christ et a emprunté à Platon son enfer.

Aujourd’hui les choses n’ont guère changé. Chacun est persuadé de détenir la vérité, et menace ceux qui ne le croient pas des foudres de l’enfer. Seule évolution : il a maintenant pris la forme de telle ou telle théorie « scientifique » (l’économie, le socialisme « scientifique » de Marx…).

La crise de la culture d’Hannah Arendt

Hannah Arendt parle de sens commun partagé. Mais, avec qui partage-t-elle son sens commun ? Avec les philosophes, surtout ceux des origines. Dans ces conditions, pas facile de savoir où elle veut en venir. Voici, donc, mon interprétation de La crise de la culture (Gallimard), un livre de 1954, étonnamment récent par bien des aspects. Peut-être révolutionnaire.

La crise de la tradition
Notre modèle de société est en crise. Depuis des siècles. Il était construit sur une « tradition » élaborée par les Romains à partir de l’héritage grec. Elle fut réacclimatée par l’Eglise du 4ème siècle, lorsqu’elle prit les affaires du monde en main. Cette tradition n’a pu s’accommoder du doute, propre à la science. Aujourd’hui elle titube. Toutes les révolutions, tous les philosophes (Marx, Nietzsche, Kierkegaard) ont cherché à la corriger. Mais en conservant sa logique. Leurs efforts ont été ruinés par leurs contradictions internes. Aujourd’hui c’est au tour des frères ennemis libéraux (gauche) et néoconservateurs (droite) de vouloir nous remettre dans le rang.
Tous commettent une erreur. Le concept d’histoire. Il affirme que l’espèce humaine doit obéir à un « processus ». Notre avenir est déterminé ! Or, « être humain » et « processus » sont antinomiques. Obéir à un processus, c’est être l’esclave d’exigences physiologiques. C’est être un légume. Voilà le rêve qu’ont pour nous ceux qui nous gouvernent.
Demain, la liberté ?
La société grecque présocratique avait résolu la question. Par la « politique », au sens premier du terme. C’est-à-dire une communauté d’égaux concevant ensemble l’avenir du monde. C’est l’antithèse du processus.
Le propre de la politique, c’est de créer un monde nouveau. C’est une nouvelle naissance, une révolution. C’est la défaite du processus biologique. C’est ainsi que l’homme peut agir. Mais c’est surtout dans cette communauté qu’il est homme. Puisque c’est seulement là qu’il peut avoir une activité qui est non physiologique. Pour entrer en politique, il doit se libérer des contraintes sociales. En particulier, se dégager du prêt à penser.
Redéfinir nos concepts
Pour gouverner les hommes, on en fait des légumes. On leur raconte qu’il existe des lois de la nature auxquelles ils doivent obéir. Et on divise pour régner. Façon tour de Babel. Hannah Arendt analyse les concepts qui guident notre pensée :
  • Histoire. La société n’aurait-elle pas fait une erreur ? N’aurait elle pas confondu « sens » de la vie et direction ? N’est-ce pas pour cela qu’elle a dit que l’homme avait une « histoire » ? Et que cette histoire aurait une fin heureuse ? Mais pourquoi aujourd’hui une histoire, et demain une fin ? Or, un autre « sens » est possible. La chronique des victoires de l’homme sur le processus biologique. Les merveilles qui en ont résulté. Héritage sur lequel nous pouvons construire notre avenir.
  • Autorité. Pour les libéraux, l’autorité nie la liberté. Pour les néoconservateurs, il ne peut pas y avoir de liberté sans autorité. Tous deux pensent que nous allons droit au totalitarisme. Mais qu’est-ce que l’autorité ? Pour les anciens, c’était les assises de la société. La raison de sa grandeur. La fondation de Rome, par exemple. Avait de l’autorité celui qui donnait l’exemple de cette grandeur. L’autorité ne se décrète pas. Elle va de soi. Avons-nous besoin d’autorité ? En tout cas, nous avons besoin d’un langage commun. Si l’on ne se comprend pas, le débat politique est impossible. Aujourd’hui, chacun a son vocabulaire à lui. Et nous devons rétablir nos liens avec le passé. Notre héritage d’hommes.
  • Liberté. Qu’entendons-nous par liberté ? Libre arbitre. Pouvoir exercer sa volonté. Renard libre dans un poulailler libre ? Les Grecs entendaient les choses différemment. Etre libre, c’était participer, en égal, au débat politique. A la marche de la cité. Pour cela, il fallait s’être libéré des contingences matérielles. La raison d’être de la politique c’était l’action (collective). Une action qui conduisait à un nouveau commencement. A une naissance.
  • Education. L’enfant est le révolutionnaire de demain. En attendant, il doit être protégé, pour pouvoir se développer. Ce qui est le rôle de la famille. Et il doit apprendre un langage commun. Ce qui est le rôle de l’école. Aujourd’hui l’enfant est considéré comme un adulte. Il est privé de famille et privé d’autorité, donc des fondations sur lesquelles se construire, par des maîtres qui refusent le monde et se « lavent les mains » du sort de leurs élèves.
  • Culture. Louis XIV avait asservi les nobles. Puis la « bonne société » a absorbé le reste de la collectivité. Dans ce monde de nouveaux riches, la culture est un moyen factice de se distinguer. Une marchandise, un bien de consommation. Or, l’art est la manifestation de l’identité d’une société. Le goût est ce qui la réunit et ce qui distingue chacun de ses membres. C’est en inventant un nouveau monde que la politique ouvre un espace dans lequel l’art peut s’exprimer.
  • Politique. Le propre de la politique, c’est le changement. Celle de notre temps veut changer ce qui la gêne – souvent parce que ça ne peut pas changer ! En particulier les « vérités de fait ». Pour cela elle les fait passer pour des opinions. Ce qui conduit à la tromperie de soi-même, et au cynisme. Il faut, au contraire, que certains domaines soient hors du champ de la politique. Notamment la justice, l’université, l’information. Hannah Arendt fait une remarque curieuse. L’obsession de l’objectivité serait le propre de l’Occident.
  • Science et technologie. Depuis son avènement, la science considère l’homme de l’extérieur. Comme s’il s’agissait de quelque chose d’abstrait qui devrait obéir à quelque loi mathématique, quitte à l’éliminer totalement, pour un bien supérieur. Nouvel avatar du processus biologique ! Pour reprendre la main sur notre sort, la science doit être réintégrée au langage commun.

Pourquoi donc la France défend-elle sa langue ?

L’Université de Cambridge enquête. Pourquoi la France est-elle, exception mondiale ?, aussi obsédée par la pureté de sa langue ?

Il est souvent dit que la France fournit le plus extrême exemple d’attitude prescriptive, interventionniste et puriste à l’usage du langage. Même aujourd’hui des commissions ministérielles recommandent la terminologie acceptable dans des domaines aussi différents que les technologies de l’information et l’énergie nucléaire. 

Le plus curieux peut-être est le travail de Vaugelas en 1645, qui explique comment parler correctement français. Ou plus exactement ce qu’est le français. Et ce qu’il n’est pas.

Ce qui me fait penser à un texte d’Hannah Arendt sur l’autorité (La crise de la culture). L’autorité réelle vient d’une « fondation », un moment décisif pour une culture, que l’on reconnaît comme étant la source de son succès, par exemple la fondation de Rome. Les hommes d’autorité (l’Académie française dans notre cas, les sénateurs pour Rome) sont les dépositaires de ces valeurs fondatrices. Si cette théorie est juste, cela voudrait dire que notre langue joue ou a joué un rôle considérable dans notre histoire. Qu’elle soit attaquée aujourd’hui donne peut-être une mesure de la dimension du changement que nous vivons…

Qu'est-ce qu'un individu ?

La vie de Clémenceau m’a fait penser qu’il y a un divorce irréparable entre sa pensée et celle d’Hannah Arendt d’un côté, et le collectivisme de l’autre. C’est l’homme comme individu contre l’homme comme « masse ». Le radicalisme voulait sortir l’homme de la masse. Le collectivisme voulait faire d’un mal un bien : la condition de certains hommes était de vivre en masse, autant trouver du bon à cela. Au fond, la pensée de la gauche actuelle demeure sur ce modèle de l’union entre la masse laborieuse et l’intello, son Zorro. (Cf. la « massification » de l’enseignement.)

La masse est-elle la condition naturelle de l’homme ? Rien ne paraît le prouver. La masse semble être, plutôt, ce qui arrive lorsque le groupe humain n’est pas structuré par des règles. Elle est une conséquence paradoxale d’un excès d’individualisme, produit par la destruction du lien social.

Qu’est-ce qu’être un individu, alors ? La particularité du modèle des masses / de la lutte des classes est l’absence de pensée. La masse est un être animal. L’intellectuel, lui aussi, ne fait qu’appliquer des modèles. Il a sous-traité son cerveau. Les Lumières semblent avoir vu juste : l’individu est quelqu’un qui est capable de juger par lui-même. Mais, curieusement, cette capacité lui est apportée par la société. Comme dans le modèle de Maslow, l’homme ne peut se « réaliser » que si la société lui a donné ce dont il avait besoin pour cela… D’ailleurs, l’individu n’est pas un loup solitaire. Les individus sont reliés par une sorte de socle commun de croyances, valeurs, objectifs ou autres comme les joueurs d’une équipe sportive.

Réinventons l'avenir du monde !

La rencontre d’Hannah Arendt, des Pygmées et des Limites à la croissance amène ce blog à proposer un projet au monde !
Résumé des épisodes précédents. Le mal que dénonce Hannah Arendt, Rousseau, Lévi-Strauss et beaucoup d’autres, vient de l’invention de la société, à l’occasion de celle de l’agriculture. Le groupe humain a recherché la stabilité. Elle l’a conduit à s’isoler du monde. Du coup, il a été incapable d’en voir poindre les changements. Il les a donc subis, décuplés. Or, au lieu d’essayer de s’y adapter en groupe, il a fait porter le changement sur l’individu. Au lieu d’être « organisationnel », le changement a été « individuel ».
La résilience est la solution à ce problème. Il s’agit de construire notre monde sur les principes de celui des Pygmées. C’est-à-dire de laisser se développer des communautés aussi différentes les unes des autres que possible, auto coordonnées. Ces communautés regardent l’incertitude dans les yeux. Elles en tirent parti, grâce à la combinaison de leurs savoir-faire spécifiques (d’où l’importance d’une diversité maximale).
Hannah Arendt oppose travail, condition de l’esclave (= individu obéissant exclusivement à ses impératifs physiologiques), à l’action politique, condition de l’homme. Il me semble qu’elle a tort (mais tout est une question de définitions). Je pense que le travail est non seulement nécessaire, mais le moyen de connaître la réalité, qui n’est pas humaine. Il faut mêler travail et politique. Comment ? La politique au sens d’Hannah Arendt est l’action de l’homme en communauté. Le plus important, à mon avis, est d’acquérir le réflexe politique. Ce qui peut être fait dans n’importe quel groupe humain, entreprise, association, commune… Il faut donc sortir l’individu de l’isolement dans lequel le plonge la division des tâches et l’individualisme. Il doit continuer à travailler, raisonnablement, mais il doit aussi s’engager dans un groupe. Une fois entraîné à l’action politique, il pourra s’intéresser au fonctionnement des strates supérieures de la société humaine. Et y agir.
Reste le problème de la déshumanisation de l’homme par le progrès et la science, dont parle tant Hannah Arendt. J’imagine qu’à partir du moment où l’incertitude sera un mode de vie, et qu’elle ne forcera plus l’humanité à des changements individuels redoutables, l’homme aura moins la tentation de retourner sa science contre lui-même. La communauté étant la condition naturelle de l’homme, si j’en crois Hannah Arendt et les Pygmées, il devrait aller mieux.