Faux amis

Hannah Arendt a gardé un mauvais souvenir de son passage en France (France culture).

Elle doit quitter l’Allemagne pour cause d’antisémitisme. Surtout, elle est abandonnée de ses « amis ». Curieusement, c’est un phénomène propre aux intellectuels.

Arrivée en France, ce sont les Juifs français qui ne veulent pas de Juifs allemands. En revanche, elle trouve une concierge qui l’héberge, elle et sa tribu de Juifs errants.

A l’air Trump, son expérience a-t-elle quelque chose à nous apprendre ?

Degré zéro de la culture

Hannah Arendt a écrit, il y a bien longtemps, La crise de la culture.

Effectivement. Aussi bien en Chine qu’en France, tout ce que l’on appelait « culture » a été liquidé. 

C’est le résultat d’un étrange phénomène, dont la « contre culture » américaine semble le principal vecteur. (Un précédent billet.) 

Cela explique certainement la haine que suscite maintenant les USA, et l’Occident, en général. Mais aussi que chaque pays cherche à s’agripper à ce qui lui reste de traditions. 

Seulement, il n’a plus que les yeux pour pleurer. La question qui se pose est, en fait : comment cela se réinvente-t-il, une culture à soi ? 

La réponse est peut-être dans la crise, qui est fréquente ces temps derniers. Chaque crise est une rencontre de l’absurde. C’est l’occasion de se poser une question existentielle. Et, qui sait ? ces questions sont peut-être en nombre fini ? Quand nous saurons, à nouveau, qui nous sommes, les crises s’arrêteront ? 

Le procès d'Hannah Arendt

Parler du procès Eichmann, c’est faire le procès d’Hannah Arendt. (Eichmann à Jerusalem, son livre.) C’était à nouveau le cas dans un débat de France Culture. Observations :

  • J’ai lu ce livre, et je n’entends pas chez les autorités intellectuelles qui en parlent ce que j’ai vu. C’est une source d’inquiétude : peut-on croire ces autorités, lorsqu’elles parlent de sujets que je ne connais pas ? En particulier, le portrait d’Eichmann par Hannah Arendt est extrêmement détaillé, et donne, effectivement, à penser que c’est un « pauvre type ». D’ailleurs n’avons nous pas tous rencontré des « pauvres types » qui déplacent des montagnes ? Or, ce ne n’est pas ce que dit l’expert, pour lui seul un génie peut-être un as de la logistique ferroviaire.
  • Hannah Arendt adopte un raisonnement systémique, à la fois pour Eichmann, et pour la collaboration. En particulier, sa thèse est la « banalité du mal ». La société a continué à appliquer ses procédures de paix, et celles-ci ont été utilisées pour faire le mal (les trains ont continué à rouler, par exemple). Ce qui est aussi la thèse de La Boétie. Or, on ne peut pas attaquer une telle thèse simplement en disant qu’Hannah Arendt n’a pas bien fait son travail d’enquêtrice, comme le font les experts.
  • Ce que l’on reproche, en fait, surtout à Hannah Arendt, c’est d’avoir dit que les Juifs s’étaient déportés eux-mêmes. J’ai cru comprendre que les participants au débat estimaient que la « banalité du mal », au fond, s’appliquait bien au fonctionnaire français, mais en parler au sujet des Juifs était une preuve d’insensibilité. Ce qui est juste, mais comment rechercher la vérité sachant qu’elle ne peut que faire souffrir beaucoup de gens ?
  • Le plus curieux a été souligné par Régis Debray, en conclusion. Comment se fait-il que l’on parle toujours d’un livre qui est si vivement attaqué ? On peut se le demander pour beaucoup d’autres ouvrages portés à la célébrité par des éditeurs qui ne partageaient pas leurs vues. Peut-être ces derniers sont-ils sensibles à certaines de leurs qualités littéraires ? 

Qu’est-ce que la politique ? Hannah Arendt

A l’époque d’Hannah Arendt, comme aujourd’hui, on disait le plus grand mal de la politique. Hannah Arendt montre que cela tient à une méprise. Le sens du mot a été dénaturé. La politique est devenue un moyen, dont on se passerait bien, pour atteindre une fin. En son époque, de guerre froide, cette fin était la violence : détruire le camp adverse. Ce qui désespérait Hannah Arendt. 
La politique, c’est la liberté
En fait, la politique est une fin en elle-même. Pour les Grecs, la politique c’est l’état ultime du développement de l’homme. C’est par elle qu’il atteint la liberté.

Pourquoi ? Je tente une explication, en espérant de Mme Arendt me pardonnera mes approximations. Politique c’est un mot comme « marketing ». On transforme market en une action, politique transforme polis, cité, en une action, ou un comportement, qui permet à la cité d’être cité. C’est « faire cité ». La cité c’est d’ailleurs plus une équipe d’égaux qu’une ville. Une sorte de conseil d’administration. La politique c’est jouer son rôle dans ce groupe, de même qu’un joueur tient sa place dans une équipe sportive. Pour, ensemble, faire de grandes choses, des exploits inconcevables, et acquérir la gloire immortelle. C’est ainsi que l’on peut être, réellement, un être humain, développer ses capacités les plus élevées.  

Question : mais si la politique est ainsi entendue, ne peut-on pas faire de la politique en dehors du champ traditionnel de la politique ? C’est-à-dire en s’associant à un groupe de gens pour changer le monde ? 
« Le pouvoir possède la radio et la télévision, et un parlement à sa main. Nous allons nous expliquer directement dans la rue, nous allons pratiquer une politique de démocratie directe. » dit Daniel Cohn Bendit en 68. N’est-ce pas, aussi, ce que l’on entend de plus en plus aujourd’hui dans la société française. Et si jamais la parole d’Hannah Arendt n’avait été plus d’actualité ?
(ARENDT, Hannah, Qu’est-ce que la politique ?, Editions du Seuil, Points Essais, 2014.)

La philosophie de l'existence d'Hannah Arendt

Mauvais titre ? Ce recueil d’essais traite-t-il de la « philosophie de l’existence », l’existentialisme, ou de philosophie politique ? Hannah Arendt ne pourrait-elle pas être la fondatrice de cette discipline, d’ailleurs ?

Traditionnellement, le philosophe est contemplatif. Il rêve de s’extraire du bruit et de la fureur de la vie pour atteindre à la Vérité. Il veut se « désengager » de la société, et de ses tourments. A l’envers, la philosophie d’Hannah Arendt est engagée. Pour elle, ce qui fait l’homme, ce qui est la source de ses joies et de ses souffrances, c’est la société, me semble-t-il. La Vérité est vivante. La philosophie, amour de la sagesse, consiste à trouver le moyen d’utiliser la raison pour faire le bonheur collectif. Bonheur apporté par la gloire de l’action collective, et non la béatitude du légume. Bonheur qui, comme chez Camus, est une révolte de tous les instants. Philosophie comme attitude au monde, comme art de combat, et pas comme recherche du paradis. Philosophie « politique », au sens où l’on n’entend plus « cité » par « polis », mais « humanité ».

Mes commentaires sur des essais de ce livre :

(Hannah Arendt, La philosophie de l’existence et autres essais, Petite bibliothèque Paillot, 2015.)

Notre pensée est-elle viciée ?

Hannah Arendt dissèque la question du totalitarisme. Elle la trouve nichée au sein de notre façon de penser, à vous et à moi, et maintenant. Ce qui me préoccupe sérieusement.

Le mot apparaît vers 1950. Il remplace « impérialisme ». Le sens commun a repéré l’émergence d’un phénomène. Mais la science affirme qu’il n’y a rien de neuf. Elle est prisonnière de ses présupposés. Le totalitarisme les invalide. Ce qu’elle refuse.

Méfions-nous de notre raison ?
Selon Montesquieu une société repose sur des lois et des mœurs. Les lois ont flanché au XVIIIème. Mais le bon sens des mœurs continuait à guider notre action. Malheureusement il a cédé au XIXème.

Le totalitarisme procède comme le serpent de la Genèse. Par ses insinuations perfides, il fausse le sens commun. Comment ? Il ne peut y avoir « sens commun », sans communauté. Le totalitarisme sape donc le lien social. Il remplace l’expérience de la pratique commune par des pseudo vérités. Elles deviennent des dogmes. Par exemple la thèse de la survie du mieux adapté ou celle que telle ou telle classe sociale est porteuse du progrès. Il en déduit, par une logique implacable, le comportement que l’homme doit adopter. 

Le totalitarisme serait-il le cancer de la raison, qui attend son heure pour se réveiller ? Ma pensée ne repose-t-elle pas sur des présupposés dangereux ? D’ailleurs, selon Hannah Arendt, notre élite intellectuelle est la première victime, et le vecteur de la peste totalitaire.

La solution qu’Hannah Arendt apporte à ce problème n’est pas rassurante. Il y a des gens qui ont la capacité de faire renaître la société. Alors, elle repart de zéro avec un sens commun sain. A l’origine de cette renaissance est l’inspiration, ce que Bergson (qu’elle ne cite pas et ne paraît pas avoir beaucoup lu) appelle l’intuition. L’individu parvient à aller au delà de la raison. Il entraperçoit l’essence du monde. C’est de l’action que naît cette inspiration. 

(Compréhension et politique (1954), in La philosophie de l’existence et autres essais, Petite bibliothèque Paillot. Hannah Arendt découvre, soixante ans avant lui, les constatations de Mark Lilla.)

Qu'est-ce que l'existentialisme ?

Hannah Arendt parle des existentialistes, et je ne comprends rien. 
Kierkegaard est le Platon de l’existentialisme. il est suivi par Schelling, Nietzsche, Bergson, Scheler, Heidegger, Jaspers, Sartre et Camus. Elle étudie essentiellement Heidegger et Jaspers, qu’elle a connus, et Kierkegaard. Elle fait subir aux autres un traitement sommaire. Ce n’est pas pour autant qu’elle rend Heidegger compréhensible. Il y est dit, par exemple, que nos êtres nous étant donnés, la seule façon d’avoir quelque chose à soi est le néant, pour autant il est interdit de se suicider. Plus loin on apprend que le « néant néantise »… Jaspers s’en tire mieux. Pour lui, on n’existe que dans les « situations limites », moments où la raison disjoncte. Par exemple lors des crises. Mais son œuvre nous laisse en plan.
L’existentialisme est une remise en cause de la philosophie. La philosophie est basée sur le primat de la raison. Par la raison, l’homme est supposé avoir accès à la Vérité. L’existentialisme, lui, part de l’existence. Nous existons, c’est un fait. Qu’est-ce que cela signifie ? Mais, surtout, il constate la défaite de la raison. En deux mille cinq cents ans d’efforts, la raison n’a réalisé aucune de ses promesses. Elle n’a rien expliqué. La raison est au mieux un outil. L’essentiel commence là où elle s’achève.  
C’est peut-être pour cela que chaque œuvre existentialiste se finit en contradiction, en échec. Car la philosophie, c’est la raison. Si la raison est fondamentalement viciée, l’utiliser c’est se prendre au piège ! (Hannah Arendt décrit d’ailleurs Heidegger comme un renard famélique enfermé dans son propre piège.) 
Pour autant, tout ceci n’est pas vaine rhétorique. Car nous utilisons tous la raison. Et si c’était là l’enseignement de la philosophie : tu ne te fieras pas à la raison ? 
(Ce qui précède se réfère à plusieurs chapitres de La philosophie de l’existence, Petite bibliothèque Payot. Sur ce même sujet : a very short introduction.)

Catholicisme cartographié

Hannah Arendt met le catholicisme français en équations (on est en 45) :

  • « Catholiques sans foi« , Action française. Ils aiment l’Eglise, figure d’autorité, mais pas la religion. Réaction anti-démocratique.
  • Tendance Péguy et Bernanos : cherchent « la liberté pour le peuple et la raison pour l’esprit« , réaction contre la bourgeoisie, porteuse de tous les maux.
  • Tendance Maritain : individualiste, veut sauver son âme. 

(La philosophie de l’existence, Petite bibliothèque Payot, Chrétienté et révolution.)

Les deux visages d'Hannah Arendt

Le hasard m’a fait découvrir Hannah Arendt. Sans trop le vouloir, je me suis mis à lire ses livres les uns après les autres. Ce qui me frappe est une impression. Il existe deux Hannah Arendt. 
Il y a Hannah Arendt polémiste, qui réagit à l’actualité et la décode. Il y a Hannah Arendt théoricienne, qui me semble marcher dans les pas d’Heidegger. Ces deux pensées me frappent comme étant contradictoires. La première est pragmatique, ancrée dans son temps, la seconde est utopique, « nihiliste » (un terme qui l’aurait surprise, car elle le combattait). 
J’ai eu la même impression lorque Michel Onfray parlait de Jankélévitch. Son travail philosophique est humaniste, mais, lorsqu’il s’agit de l’Allemagne, il lui refuse une place parmi les hommes. 
Et si tout ceci avait une cohérence ? Tous les deux suivent leur instinct ? L’oeuvre d’Hannah Arendt est orientée par la question du jugement. Et si son comportement montrait que, chez le philosophe, l’inconscient décide ? Heidegger a été l’amour de sa vie, et elle l’a défendu toute sa vie. Pour le reste, c’est sa culture, son expérience, qui parlaient. Il en est de même de V. Jankélévitch ?
La philosophie « amour de la raison », serait-elle devenue « amour de la déraison », ou « justification de la déraison » ? De la difficulté de faire de la philosophie autre chose qu’un sophisme ? 

Kafka d'Hannah Arendt

Hannah Arendt donne une interprétation surprenante de l’oeuvre de Kafka. (Un chapitre de La philosophie de l’existence, petite bibliothèque Payot.)
Kafka décrit la société bureaucratique autrichienne. Elle est bâtie sur des règles auxquelles tout le monde doit se plier. Une telle société n’est pas viable. Seule la liberté humaine, le coup de génie, imprévisible par nature, peut la sauver. Seule est durable une société d’hommes libres. Kafka aurait voulu faire entendre cette idée par la caricature, la farce et le rire.
(Il semble, aussi, avoir écrit une oeuvre prémonitoire : ce qu’Hannah Arendt en dit m’a fait songer à ce qu’elle nomme « la banalité du mal », dans le procès Eichmann.)