Eloge des années 70

J’entendais A.Finkielkraut (samedi 19) faire l’éloge des années 70. En ces temps, il n’y avait pas de chômage, et l’on aimait encore l’industrie. Dommage que Pompidou ait été un président malade, et que Giscard d’Estaing ait été un aussi mauvais communicant.

J’en n’ai pas gardé le même souvenir. Ce furent des années sinistres. Des années de crise où la nation manquait singulièrement d’inspiration. A l’image de Raymond Barre, « meilleur économiste de France » ! D’ailleurs, M.Finkielkraut semblait oublier que si M.Giscard d’Estaing avait perdu de peu, il avait aussi gagné de peu.

Et aujourd’hui, on découvre que le changement qui ne nous a laissé que les yeux pour pleurer a commencé en ces années bénies. Après un de Gaulle « souverain », nos gouvernements ont été à la fois libéraux, le laisser-faire, c’est tellement agréable !, mais aussi, leçon de 68, de généreux distributeurs des ressources communes. Quand ils n’ont plus pu dévaluer, ils ont emprunté.

Enseignement ? Le ver est dans le fruit, et le paradis a ses pommes ? Ce n’était pas mieux avant, avant portait déjà aujourd’hui ? Apprenons à aimer le mouvement ?

Les avatars de la valeur travail

J’ai publié un billet qui a eu un étonnant succès. On y entend parler l’entrepreneur vendéen de ce qui est sa valeur essentielle : le travail. 

Ce succès s’explique peut-être ainsi : la « valeur travail » serait le sujet du moment. Je lis d’un côté que la « valeur travail » est tout le programme du Parti communiste et, de l’autre, que je ne sais quelle illustre inconnue dit que « la valeur travail est de droite » (i.e. c’est un mal). 

Cette « valeur travail » éclairerait-elle les changements qu’a subis notre pays ? 

Récemment ce blog a analysé des études concernant la disparition de l’industrie, comme programme de gouvernement, et le poids extraordinaire que représente le régime des inactifs en France. 

Cela semble s’expliquer si l’on prend le terme « industrie » au sens « industrieux » de la fourmi, c’est-à-dire « valeur travail ». Ce programme visait à éradiquer les fourmis. 

Auparavant, il a traité d’un livre qui parlait de nos élites (L’oligarchie des incapables). Elles considèreraient qu’elles doivent leurs privilèges à leur travail (diplômes), et que nous sommes des paresseux. 

On pourrait voir dans ces avatars de la « valeur travail » une de ces manifestations de la complexité qu’aime tant ce blog, mais auxquelles Edgar Morin n’est pas sensible. Par réaction à la génération précédente, peut-être, la génération 68 refuse le travail. Par réaction à la génération 68, celle de ses enfants s’approprie la valeur travail. 

Le phénomène, en fait, est probablement limité à une couche de la population. Comme le disent, aussi, les textes qu’étudie ce blog (en particulier l’oeuvre de Tocqueville), la France a gardé une structure d’ancien régime. Nous avons une aristocratie et un peuple. La question de la « valeur travail » ne s’applique qu’à la première. Seulement, c’est elle qui fait les lois et qui impose à tous ses opinions par le biais de la presse traditionnelle qu’elle contrôle…

(La génération précédent celle de 68 aurait-elle été celle de « travail, famille, patrie » ?)

La cigale de 68

Et si la « valeur travail » avait révulsé la génération 68 ? Et si elle avait réussi son coup, en faisant travailler pour elle ses enfants et petits enfants ? Et si elle avait « rationalisé » ses envies sous la forme de pseudo théories philosophiques qui ont abusé la population ?

D’où parles-tu camarade soixante-huitard ?

Cela expliquerait pourquoi tout notre pays est « monté à l’envers » ?

(Conséquence du billet précédent et de l’analyse de Nicolas Dufourcq.)

D'où parles-tu ?

« D’où parles-tu ? » aurait été une expression utilisée par les révolutionnaires de 68. 

Excellente expression. Nos raisonnements ne sont que des attrape-nigauds. Ils ne démontrent rien, mais justifient une idée préconçue. Autant partir d’elle. 

Voilà qui explique peut-être la perte d’influence et de chiffre d’affaires de notre presse. Nous avons fini par soupçonner qu’elle pensait « de quelque part ». Pourquoi demander l’heure à une pendule arrêtée ?

Pas de discussion possible, alors ? La bonne discussion est, probablement, une exploration, pas une démonstration. Exploration d’une question, mais, avant tout, des certitudes de ceux qui y participent. Une recherche de « d’où l’on parle » ?

Risibles amours de Kundera

Alain Finkielkraut me fait relire Milan Kundera. Totalement oublié. 

Milan Kundera a du talent. 

Risibles amours est un recueil de nouvelles, agréables et légères. Elles ont été écrites entre 59 et 68. 

C’est, un peu, « le monde selon DSK ». On n’y pense que sexe. Dans ce domaine, l’homme et la femme sont sur un total pied d’égalité. C’est aussi un monde d’un absurde souriant. Les relations entre humains reposent sur une forme d’incommunicabilité constitutive. Mais quelle importance, au Club Med ?

La vie derrière le rideau de fer ? Pourquoi s’être révolté, alors ? 68 aurait-il été, ici comme ailleurs, une application d’une observation de Tocqueville : plus on donne de liberté au peuple, plus il est mécontent ? 

Jeunesse libérée ?

A quand un nouveau Cohn-Bendit ? me suis-je demandé. 

Un journal canadien s’interroge sur les causes de la « grande démission ». Pourquoi les jeunes refusent-ils le « système » ? L’explication est, elle-même, systémique. La génération 68, des « baby boomers », aurait imposé des conditions de travail infernales à la génération suivante, dite « sacrifiée« . La jeunesse actuelle, fille de cette dernière, a appris de son exemple. (Article de La Presse.) Résultat :

« Les jeunes sont très à l’écoute des valeurs véhiculées par les entreprises. On ne voyait pas ça avant, rapporte le président et chef de la direction du Conseil du patronat, Karl Blackburn. On parle de développement durable, de normes ESG, d’équité, de justice, d’inclusion, de diversité, de reconnaissance, d’honnêteté. »

Le combat de la jeunesse semble, comme en 68, de se libérer d’une société asphyxiante… Et ces jeunes ont l’avantage du nombre. L’offre est inférieure à la demande. Alors, 68 par d’autres moyens ?

De Gaulle en 68

L’Angleterre a-t-elle toujours eu un grand intérêt pour la France ? Je suis surpris du nombre de feuilletons radiophoniques de la BBC tirés de classiques de la littérature française. 

Il est même question de politique française. Dernièrement j’ai entendu une pièce radiophonique dont le sujet était De Gaulle, en mai 68 : alors que les manifestations battaient leur plein, sans avertir personne, il rend visite au général Massu en Allemagne. 

Mystère des mouvements et des changements sociaux. Un instant la société semble devenir folle, incontrôlable. Le gouvernement prend conscience qu’il est impuissant. L’histoire aurait-elle pu tourner autrement ?

Il y avait quelque chose de très américain dans le traitement de cet épisode de notre histoire. Le vieux lion doute. Il a 78 ans. N’est-il pas fini ? Mais il décide de livrer son dernier combat. Il trouve alors les mots qui mobilisent « son » peuple, et mettent un terme à la contestation. Et il se venge des jeunes loups qui avaient cru lui faire la peau, mais qui ont démontré leur incompétence. 

De Gaulle est probablement mal entouré. Il n’a confiance qu’en ses compagnons de la résistance. Or ces gens, sont, au fond, des réactionnaires. Des pendules arrêtées. Quand à la nouvelle classe politique, celle des Pompidou, elle surestime probablement la puissance de son intellect, sa compréhension de la société et sa capacité à la guider. C’est certainement toujours le cas aujourd’hui. 

L'erreur est artificielle ?

L’intelligence artificielle, c’est la bêtise décomplexée. Des gens se pavanent en braillant qu’ils sont des génies parce qu’ils utilisent une technique qu’ils ne comprennent pas. Voilà ce que répète ce blog. 

Eh bien, il se pourrait que la raison tente de reprendre ses droits. Elle en vient à la conclusion qu’il existe des cas dans lesquels l’Intelligence artificielle ne marche pas. Seulement, on ne sait pas lesquels. Pour le coup, c’est démontré. 

« Cela ne pose pas de problème, dans certains cas, que l’IA se trompe, mais il faut le dire. Et ce n’est pas ce qui se passe. On ne peut pas savoir si l’on doit avoir plus ou moins confiance en une décision. » (Article de l’Université de Cambridge.)

Une idée bizarre. Et si l’IA, c’était l’esprit 68 ? Non à la dictature de la raison, des mathématiques, de la démonstration, du sang et des larmes ? Et si nous vivions la fin d’un cycle ? La fin de la grande récréation ? 

Infantilisme

La génération 68 a quasiment 80 ans, et pourtant elle paraît se croire adolescente. On ne peut pas incriminer le gâtisme. 

Jadis, encore au début du siècle dernier, les jeunes paraissaient vieux. On habillait, d’ailleurs, les enfants comme des grandes personnes. L’âge donnait la sagesse, l’autorité. Il était désirable ? En 68, tout a changé. La jeunesse, plus exactement l’adolescence, s’est voulue éternelle. Avec, en particulier, une de ses caractéristiques curieuses : une activité sexuelle frénétique et désordonnée. 

Quelles sont les conditions qui ont produit cet étrange phénomène ? Après guerre, la position de l’enfant a-t-elle changé ? A-t-on créé, involontairement, « le paradis des amours enfantines ? » Si bien que les enfants n’ont plus eu de raison de grandir ?

Vive la culture !

« A mon âge, Monsieur, on ne lit pas, on relit. » Voilà ce qui pourrait s’appliquer à mon cas. Le virus, en me confinant, m’a amené à relire ce que, parfois, j’avais lu il y a plus d’un demi siècle ! 

J’ai beaucoup lu, dans ma jeunesse, mais ce n’était pas par amour de la lecture, mais par pression sociale. Il était bien de lire, dans ma famille. Car elle devait tout à l’ascenseur social. En même temps, paradoxalement, il n’était pas bien de lire. L’Education nationale, post 68, estimait que la culture était asservissement. Plus de contraintes, plus d’efforts. Je lui dois de ne voir que les ridicules de nos classiques. Et, encore plus, ceux de la littérature post 68, qui n’ayant plus les qualités de ce qui l’a précédée, n’est plus que ridicules. 

Eh bien, j’ai eu tort. Car il y avait dans ces oeuvres bien plus que du génie, une culture, justement. Et la culture, quand elle atteint un certain niveau de raffinement, amène l’homme à une forme de bonheur. Peut être une des formes les plus élevées. Car elle est le propre de l’humanité.