Anthropologie de 68

Il y a quelques temps, j’entendais France Culture parler de cinéma. Et j’ai eu l’impression que le cinéma dont il était question prêtait à la population des préoccupations qu’elle n’avait pas. 
Je me suis demandé s’il n’y avait pas un sujet d’examen pour l’anthropologie ici. Notre classe dirigeante a bâti un mythe, et elle cherche à faire ressembler la société à ce mythe. Il me semble que ses fondations viennent de 68. 68 est une révolte d’enfants choyés qui veulent rester des enfants et qui refusent les contraintes sociales. Pour cela ils inventent une utopie dans laquelle leurs rêves deviennent les lois de la nature. Le bien. Et comme ces enfants sont devenus nos dirigeants, ils cherchent à nous imposer ce qu’ils croient être la réalité. 
De ce fait, voulant imposer leur réalité à la réalité, ils sombrent dans le totalitarisme. 
(Ce qui n’est pas le cas du mythe des sociétés traditionnelles, qui est accepté par tous et assure le bon fonctionnement de l’ensemble.)

Les origines de 68

Un universitaire très éminent me racontait sa rupture avec sa mère. Venu d’un milieu pauvre, il avait fait des études particulièrement brillantes. Alors que sa mère se vantait partout de la réussite de son fils, elle lui reprochait sans cesse de mépriser sa famille. Elle lui rendait la vie insupportable. 
Je me suis demandé s’il n’y avait pas là quelque-chose des origines de 68. Je me souviens des anciens qui disaient : « on t’a donné ce que nous n’avons pas eu ». C’est-à-dire l’éducation. Ils pensaient peut-être que les nouvelles générations devraient leur être éternellement reconnaissantes. Peut-être aussi voulaient-ils obtenir la réussite sociale qui leur avait été refusée, par l’entremise d’enfants marionnettes dont ils auraient tiré les ficelles ? Peut-être était-ce, d’ailleurs, comme cela que la génération immédiatement antérieure fonctionnait : le jeune obéissait au vieux. Ou, du moins, il appréciait ses conseils.
Mais la génération des supérieurement éduqués était quelque-chose d’entièrement nouveau. L’autorité des générations antérieures ayant été refusée, leur comportement s’est transformé en harcèlement moral ? D’où la révolte de 68 ?

Pourquoi ne tenons-nous pas nos engagements ?

Un ami est surpris. On l’appelle pour lui demander un service. Puis, plus rien. Plus de contact possible. 
J’ai noté l’apparition de ce phénomène il y a déjà plusieurs années. Il me semble d’ailleurs être lié à la crise actuelle : le principe du capitalisme est la confiance ; sans elle, pas d’affaires. 
Voici l’hypothèse que j’avance pour expliquer ce phénomène : la « jouissance immédiate ». C’est le principe de notre société depuis la date symbolique de 68 (c’est aussi le modèle de l’homme optimisateur de l’économie classique).

Application : on vous appelle, quand on a besoin de vous. Lorsque ce n’est plus le cas, vous devenez désagréable. Vous gênez la jouissance du moment. 

Idées de contre-mesures ?

  • Construire un réseau de confiance (fait de gens qui ne demandent pas une jouissance immédiate) ; 
  • augmenter son pouvoir de nuisance, de façon à ce que le jouisseur ait plus de plaisir à respecter ses engagements qu’à ne pas le faire. 

68 fut-il une révolution ?

J’entendais la semaine dernière Daniel Defert parler de Michel Foucault (France Culture). Michel Foucault a la pensée révolutionnaire n’en a pas moins été un homme du système. En particulier du Collège de France. Et encore, lui n’est pas entré à l’Académie française… 
Au fond, 68 n’a rien à voir avec 89 (ou avec le Berlin de 1989). Les révolutionnaires de 89 voulaient changer de société. Ceux de 68 étaient des arrivistes. D’ailleurs, c’est ce que dit Nicolas Sarkozy, homme de cette génération, dans le film qui lui est consacré. Il veut la place de son chef (Chirac). Il est convaincu que nous partageons tous son désir. 68 comme coup d’Etat ?

Le peuple, c’est le mal

Pour les Lumières, le peuple c’était le bien. Il fallait obéir à la volonté générale. Curieusement, c’est tout le contraire aujourd’hui. Non seulement le pouvoir politique ne semble pas se soucier de la dégradation des conditions de vie de la population, mais il paraît concevoir son devoir comme celui d’une sorte de maître d’une école de malfaisants décérébrés.
Explication possible ? Il y a division des tâches. Le peuple n’est pas formé pour formuler des plans d’action qui permettent de changer sa condition. C’est le rôle de « l’élite ». Or, celle-ci a refusé de faire son travail. Ce qui était logique puisque, après 68, la notion de société a disparu. Du coup, le peuple n’a plus de moyen d’exprimer son malaise, sinon de manière erronée. Ce dont se sert l’élite pour lui montrer qu’il est l’incarnation du mal.  

Qu'est-ce que le postmodernisme ?

Et si le postmodernisme était l’esprit de 68 ? me suis-je demandé. Je lisais alors un texte sur les techniques de conduite du changement. Et il se trouve qu’on a essayé d’y appliquer les théories postmodernistes !

En fait, d’après une enquête rapide, personne ne sait définir le postmodernisme. Un thème commun aux courants qui le constituent, cependant, serait la dénonciation de la société comme moyen d’oppression. Et l’appel à sa destruction.

Ce qui m’amène à ma phrase d’introduction est une conjonction de faits. Les troupes combattantes de 68 semblent avoir été constituées de « mal lotis ». Des gens mécontents de leur sort. Michel Foucault aussi semble avoir été malheureux. Ainsi que Richard Descoings, le réformateur de Sciences Po. Et si 68 et ce qui s’en est suivi avaient été la revanche de tous ces mécontents ? Une revanche que la théorie du « post modernisme » aurait rationalisé ? Une revanche de gosses de riches qui cassent les jouets du pauvre ?

A la réflexion, je me suis demandé si ce n’était pas le résultat logique de la société d’après guerre. Son individualisme matérialiste a produit des petits riches en manque d’affection. Certes, certains ont réussi, comme Foucault ou Descoings. Mais n’ont-ils pas souffert, terriblement, de solitude ? Plus que tout, ils auraient voulu de l’aide, mais ils ne l’ont pas eue ? Alors ils ont voulu détruire ce qu’ils croyaient la cause de leur mal ? Ce qu’il nous faut, c’est réinventer la société, et l’entraide ?

(Un livre sur le poststructuralisme, autre nom du postmodernisme, refus de toute autorité. Autorité, synonyme du pouvoir paternaliste oppressif d’après guerre ? Ce qui expliquerait les théories actuelles sur le genre et autres ? Un autre sur la réaction conservatrice à l’esprit 68.)

68 : contre-révolution ?

Décidément, rien de ce que je croyais n’est comme je le pensais. Voici que j’en arrive à m’interroger sur 68. 68, curieuse révolution. Son mécanisme ressemble à celui que décrit Tocqueville concernant la révolution de 89. Seulement, de 68 n’est pas sortie une nouvelle société, comme en 89. Aucune pensée forte, de nouvelle organisation sociale, mais plutôt une forme de chaos, d’organisation bancale.

Bizarrement, 68 était supposé avoir « libéré la parole ». Or, il n’y a plus de débat. Il y a, surtout, une sorte d’extraordinaire lavage de cerveaux. Et si 68 avait concouru à asservir la pensée ? L’exact contraire du projet des Lumières et de la République. Conséquence ? Ancien régime ? La domination des héritiers ? Héritiers de droite, fortunés, et de gauche, produits par l’Education nationale, et qui vivent dans les palais de la République ? Au fond, même combat ?

Et ces héritiers vivent le rêve de 68 ? Dans leur monde, il est interdit d’interdire ? Les droits de l’homme ne s’appliquent qu’à eux, pas au peuple ? Explication de la fameuse loi sur la protection de leur vie privée : elle masque leur hypocrisie ?

Mai Juin 68

Un recueil d’études universitaires sur 68, un peu avant, un peu après. 28 chapitres. Essentiellement l’histoire des sans grades de ses troupes de choc. Dont une partie s’est ensuite déversée dans la fonction publique. Probablement pour y répandre les théories curieuses de l’époque. Par exemple, du nourrisson à l’étudiant, l’individu est un travailleur exploité. Il doit se battre contre la société.

Combien sont-ils, ces révoltés ? Une minorité, probablement. Au plus un vilain petit canard dans certaines familles. Pas content du sort qui lui est fait. Cela m’a fait penser à ce que dit Tocqueville de la chute de l’Ancien régime. Plus on en donne au peuple, plus il est mécontent. Car il a le plein emploi, d’abord. Mais surtout l’éducation, qui s’étend comme jamais avant. On met un terme à la scission secondaire / primaire ; les études s’allongent ; tout le monde a accès à un niveau de qualification sans précédent : les ouvriers, les paysans, les femmes, en particulier. Mais, au lieu d’en concevoir de la reconnaissance, c’est la conscience de l’injustice qui gagne la société. On découvre l’échec scolaire et que tout le monde ne peut pas être polytechnicien. Et l’éducation est un temps d’oisiveté et d’ennui propice aux révoltes.

Ce qui me surprend, c’est à quel point le ver était dans le fruit, avant 68. Les grèves semblaient endémiques. Avaient-elles une raison, d’ailleurs ? Et le patronat lâchait systématiquement. Car ce n’est pas la dureté de la société qui fait 68, mais sa couardise. A commencer par celle de De Gaulle. Pitoyable. L’homme, qui devait le pouvoir à son charisme !, prend la fuite devant une poignée de manifestants. Pendant ce temps, Pompidou prépare dans l’ombre le régime qui nous vaut l’admiration du monde. 
(DAMANE, Dominique, GOBILLE, Boris, MATONTI, Frédérique, PUDAL, Bernard, Mai, Juin 68, Les Editions de l’atelier, 2008. )

Politique de la famille

Hier, j’entends dire que le gouvernement retire une loi sur la famille. De quoi s’agit-il ? Voici ce que j’ai retenu des informations de France Culture ou Musique (mon seul lien avec le monde) :

  • Premier temps
    • J’entends parler de manifestations. Deux caractéristiques : beaucoup moins de participants que ce que disent les organisateurs ; ils protestent contre des mesures (PMA, GPA ?) qui ne sont pas dans le texte. 
    • On évoque une « théorie du genre » (qu’est-ce que c’est ?), pour nier qu’elle soit au programme.
  • Brutalement. Le texte est retiré. Des députés socialistes (France Culture / Musique n’interviewe qu’eux) le regrettent. Ils auraient aimé, si je comprends bien, discuter PMA, GPA. Ce qui semble vouloir dire que, si ce n’était pas dans le texte, il y avait un moyen de l’y mettre (amendement). 

Voici la fâcheuse impression qui ressort de tout ceci :

  • France Musique / Culture ment. Les manifestants, que j’étais prêt à prendre pour l’incarnation du mal, avaient-ils raison ? 
  • Le gouvernement essayait-il, effectivement, de faire passer, en sous-marin, un texte concernant la famille ?  S’en prend-il à des valeurs culturelles fortes pour au moins une partie de la population ? Et ce, sans débat démocratique, puisque la 5ème République est explicitement construite pour qu’il n’y en ait pas. 

Petit à petit, j’en suis arrivé à me demander si le combat de la gauche, d’une partie avancée de celle-ci ?, n’est pas de faire triompher quelque chose qui vient peut être de 68. Quelque-chose qui tiendrait de « il est interdit d’interdire », et, curieusement, d’un anti « travail, famille, patrie » de Pétain. Autrement dit, c’est le droit de l’individu de profiter de la vie sans contrainte aucune. (N’est-ce pas, au fond, ce que révèle la vie privée de notre président, ce que l’on n’attendait pas de lui, et qui choque parce que cela le fait passer pour un Tartuffe ?)

Mais profiter de la vie, signifie la lutte de tous contre tous. C’est le triomphe du plus fort. Nécessairement de l’oligarque, de celui que la société a placé en situation de l’exploiter. Étrangement, c’est une vision libérale du monde. Il y a longtemps, j’ai entendu La suite dans les idées parler de Michel Foucault. A la fin de sa vie, il s’était mis à lire les textes de Hayek et des libéraux (ceux que l’on appelle les néoconservateurs), et il avait été follement séduit. Il y avait trouvé sa quête de la liberté. Le refus de la société. Mais cette vision de la liberté n’est pas celle des Lumières, de Rousseau ou de Montesquieu. Pour eux, la liberté ne peut se réaliser que si l’homme est protégé de ce qui peut l’écraser. S’il doit lutter, il doit le faire à armes égales. Ces idées ne demeurent-elles pas, globalement, les nôtres ?

    (Ce billet illustre probablement ce que disait une journaliste au sujet du président : « ceux qui ne savent pas parlent, ceux qui savent se taisent« . Pour ma part, je crois que la démocratie, c’est parler, c’est le logos des Grecs, quitte à dire des bêtises.)