
Le combat de la rhétorique contre la philosophie. Curieux dialogue. Socrate n’y est pas à son avantage, me semble-t-il.
Pour une fois, il est obligé de parler. Ses interlocuteurs refusent son ordinaire questionnement, qu’ils jugent manipulation. Et contrairement à la réputation qu’on lui a faite depuis, Socrate montre ici qu’il n’est pas l’homme du doute. Il a des certitudes inébranlables.
Il révèle une pensée étonnamment simpliste. Bonheur équivaut à justice. Conséquence : si je suis injuste, j’ai intérêt à être puni. Il ne définit pas justice, sinon, vaguement, comme se conformer aux lois de la cité. (Pas plus qu’il ne définit bonheur, mais bonheur étant égal à justice, ce n’est pas nécessaire.) Le rôle de l’homme d’Etat est de réformer le peuple, de le rendre juste. Tous ceux que l’on considère comme de grands hommes d’Etat, encore aujourd’hui, ont échoué.
La rhétorique, par contraste, est l’art de caresser dans le sens du poil. En particulier de courtiser le peuple, incarnation des instincts animaux.
Ses interlocuteurs parlent peu. Il est possible qu’ils soient convaincus d’avoir raison, mais de ne pouvoir qu’être victimes de la logique perverse de Socrate. « Vérité alternative » avant la lettre ? Effectivement, lorsqu’ils essaient de défendre la rhétorique, ils tombent dans le piège de Socrate, que l’on nomme « framing » aujourd’hui : ils veulent montrer que la rhétorique obéit à sa définition de la morale.
L’un d’entre eux, Calliclès, présente une opinion à la Nietzsche : à l’envers de la théorie de Socrate, le faible asservit le fort. La rhétorique est un moyen de faire triompher ce qu’il y a de beau et grand dans l’humanité. On retrouve ici une opinion commune chez les Anglo-saxons, qui nous reprochent, d’ailleurs, notre « égalitarisme ».
Il y est aussi dit que la philosophie est un bon exercice de formation de l’esprit, pour l’adolescent, mais attention à ne pas la prendre pour une fin en soin. L’homme adulte doit vivre dans la réalité, qui est complexité.
Ce texte présente des surprises. On pourrait s’attendre à ce que Platon fasse l’apologie de Socrate. Or, il n’en donne pas une image très favorable, et les arguments de ses adversaires n’ont rien de risible. Et ils dénoncent, justement selon moi, les pratiques de questionnement exaspérantes de Socrate. Que veux-tu me faire dire ?
Il existe aussi une similarité curieuse entre la pensée de Socrate et celle de nos intellectuels. Dans les deux cas, ce sont des moralistes obsessionnels, et ils considèrent que le peuple est l’incarnation du mal, leur rôle étant de le guider. La philosophie serait-elle une pathologie de l’intellect ou de l’éducation ?