Sociologie

Nous avons des sociologues, mais pas de sociologie.

Une réelle sociologie serait une étude de la société comme si nous n’en faisions pas partie. Comme pour les autres sciences, elle chercherait des règles, des lois. (Lois qui ne « déterminent » rien, mais sont utiles à la poursuite de l’exploration, et qui éclairent, mais pas plus, la décision.)

L’anthropologie est ce qui se rapproche le plus de cette idée.

Les tentatives les plus intéressantes me semblent celles de Durkheim, avec ses pathologies sociales, et la dynamique des systèmes de Jay Forrester (qui est à l’origine des « limites à la croissance »). La dialectique de Hegel, qui tente de décrire comment procède le changement, est aussi une tentative méritoire. Marx en a, d’ailleurs, tiré l’idée d’un socialisme « scientifique ».

Qu’est-ce qui a fait dérailler ces tentatives ? Au lieu de continuer l’étude, comme on le fait en physique, on a cru avoir trouvé le Graal, et pouvoir passer à l’action, créer la société à son image ?

Roi artificiel

Les habits neufs de l’empereur : je n’avais jamais lu ce conte. Comme, d’ailleurs, probablement, les autres contes d’Andersen. Je ne savais pas que seuls les gens compétents étaient supposés voir la beauté du vêtement.

Et si l’intelligence artificielle, et chaque bulle spéculative, était un habit neuf ? me suis-je soudainement demandé. Le créateur de la bulle nous convainc que si nous ne percevons pas le génie de l’innovation qu’il nous propose, nous sommes de billes. Qui veut être une bille ? D’ailleurs, il y a déjà tellement de gens qui s’émerveillent ! (Un phénomène que les psychologues appellent « validation sociale » : pour prendre une décision, nous n’utilisons pas notre cerveau, nous consultons la doxa.)

Leçon de conduite du changement, aussi. Une fois que quelqu’un révèle à tous que ce qu’ils voient est vrai, la bulle éclate. (Ce serait aussi comme cela que se font les transitions de phase en physique.)

Et pirouette finale. L’empereur décillé poursuit quand même sa parade. Tant est ridicule la force de notre libre arbitre et écrasante l’influence des réflexes conditionnés inculqués par la société ?

Les habits neufs ont, effectivement, révélé la nature de la société.

Martin Seligman

Ma découverte de Martin Seligman résulte du hasard. A une époque, j’ai beaucoup écrit à des universitaires américains. Ils ne semblaient pas comprendre ce que je leur disais. Ils m’orientaient vers un autre auteur, sans rapport avec ma question. Curieusement s’était une révélation, de celles qui changent une vie ! Effets heureux du hasard ! Ce qui a été le cas de Martin Seligman.

Martin Seligman est un des psychologues qui ont marqué leur temps. Il aurait d’ailleurs pu être prix Nobel, comme Kahneman : il a fait des prévisions qui ont été vérifiées.

Son travail porte sur l’optimisme et le pessimisme. Il montre que l’optimisme est, partout, lié au succès, bien plus que les capacités qui devraient l’expliquer (par exemple les capacités intellectuelles, pour l’école). L’optimisme, c’est être stimulé par le revers ! Il montre surtout que le pessimisme et l’optimisme sont « appris ».

En testant ses travaux autour de moi, en particulier, un temps, sur mes élèves, j’ai découvert la complexité du phénomène. En effet, j’observe que l’interprétation de l’événement fait l’objet d’algorithmes très curieux, et très idiots. Ils vont au delà d’un simple « je vais réussir », ou « je n’y arriverai pas ». Par exemple, face à une question (il faut que je fasse de l’exercice), notre esprit produit une solution unique (marcher) qui suscite la paralysie (il pleut), alors qu’il y avait d’autres possibilités.

D’où la question : notre société ne serait-elle que codage ? Elle apprend à certains à croire qu’ils ne peuvent que réussir (exemple de Roosevelt), et à d’autres « l’impuissance » ?

Désespérant

Il y a quelques années, j’ai téléversé plusieurs documents dans Slideshare. Cherchant la dernière version d’un dossier que je n’arrivais plus à retrouver chez moi, je lui ai rendu visite.

J’ai découvert qu’il avait remplacé mes notes d’introduction par des synthèses faites par l’intelligence artificielle. Synthèses étonnamment stupides. Et ce pour, au moins, une bonne raison : une présentation masque l’essentiel. Ce n’est qu’un aide-mémoire pour conférencier.

Du néant intellectuel de l’entreprise ? Tellement désespérée qu’elle est prête à croire le premier charlatan qui passe ? Un indice pour investisseur : si une entreprise parle d’intelligence artificielle, c’est que son cas est désespéré ?

(A ce sujet, il serait intéressant de demander à chatgpt de faire la synthèse d’un poème. Les fleurs du mal pour les nuls…)

Course artificielle

Je lisais l’autre jour que l’intelligence artificielle coûtait peu, car les entreprises qui la produisent sont financées par leurs investisseurs. Mais cela ne pourrait pas durer. Attendons-nous à des hausses de prix.

Ce raisonnement me semble erroné. L’exemple d’Openai : on ne voit pas comment il pourra financer les investissements prévus, et il n’arrive plus à trouver les capacités de calcul dont il a besoin. Microsoft, parce qu’il a obtenu ce qu’il cherchait ? s’en désengage. D’une manière plus générale : « absolutely nobody other than NVIDIA is making any money from generative AI ».

Or, Openai vaut 500md$. En 2024, il en a gagné un peu moins de 4 et perdu 5 ! Il ne prévoit d’être rentable que le jour où son chiffre d’affaires dépassera 125md$.

Depuis la bulle internet et l’innovation de Goldman Sachs, on donne à une entreprise la valeur que promet son business plan. L’investisseur achète un résultat futur. Mais raisonné-je à l’époque de la bulle, si toutes ces prévisions sont justes, alors l’économie mondiale devrait être multipliée par 100 ou plus.

Ce qui pourrait arriver cette fois (voir l’article cité plus haut) est que les investisseurs ne puissent plus financer les pertes de leur champion. Une hausse des prix ne pourra les remplacer.

Serait-il prudent de ne pas devenir trop dépendant de l’IA ?

Style Roosevelt

J’évoquais Roosevelt, il a quelque temps. Il avait une façon particulière de prendre des décisions.

Il s’entourait de gens d’opinions très diverses, peut-être les plus diverses possibles. A chacun, il disait que ses idées étaient fantastiques. Puis il décidait. Et, ensuite, il expliquait au peuple, toutes les deux semaines, comment il voyait la situation.

Je n’en sais pas plus sur le sujet. En particulier sur ce qu’il disait au peuple. Mais cela ressemble à ce que les professeurs Kim et Mauborgne ont appelé « fair process ». Ecouter ses conseillers, puis décider, en expliquant sa décision.

Cela me semble la bonne façon de procéder.

Inconstant

Je découvre des lettres de Benjamin Constant.

Il écrivait mieux à 12 ans que plus tard. Phénomène My fair lady ? C’est lorsque l’on aborde une langue, que l’on soit enfant ou étranger, qu’on en tire le meilleur ?

On le présente comme le chantre du libéralisme. Ce dont je ne peux juger. Il me semble surtout avoir été une girouette. Il était le jouet de Mme de Staël, entre autres, et, selon ses lettres, fut, tour à tour, voire au cours de la même journée ? d’un côté et de l’autre, de la révolution, de Napoléon, de la monarchie… Serait-ce cela le libéralisme ?

(Trop intelligent ? Un neurobiologiste m’a dit qu’un être d’intellect pur serait incapable de décider…)

Logique de blocs

La bombe atomique et la série d’émissions qui lui était consacrée (un billet précédent) évoquaient la dissolution de l’URSS. Se posait alors un grave problème : l’arme nucléaire se retrouvait maintenant entre de multitudes de mains peu recommandables.

Comme il était dit, la guerre froide et ses bombes ont assuré une exceptionnelle période de paix pour l’Occident. Les conflits ont ravagé ceux qui n’avaient pas de protection nucléaire. (On parlait, me semble-t-il, de trente millions de morts conventionnelles.)

De l’utilité de la reconstitution de blocs culturels nucléarisés ?

(Explication de la politique de Poutine, qui veut un bloc slave. Et du « golden dome » de Trump, qui ne veut pas dépendre de l’Europe ?)

Jean-Jacques Pauvert

Un autre inconnu. Jean-Jacques Pauvert. Un éditeur rendu célèbre par la publication de Sade, en un temps où cela ne se faisait pas.

Jusque-là, je trouvais que France Culture accordait trop d’importance aux éditeurs. Encore des pistonnés ? En écoutant celui-ci, j’ai pensé que je me trompais. Les éditeurs d’antan n’avaient rien à voir avec leurs avatars modernes. C’était des passionnés et des esthètes. Ils faisaient oeuvre de missionnaire.

Jean-Jacques Pauvert, un éditeur en liberté.

Aimer la bombe

La bombe atomique, une rétrospective de France culture (une émission de la série).

Que nous ayons une force de « dissuasion nucléaire » résulte d’une sorte de putsch. J’ai découvert, en effet, que, au moment où elle a été décidée, tous les partis politiques, et probablement aussi l’opinion, étaient opposés à cette idée.

Leurs arguments étaient fort rationnels : coût de l’opération, amitié indéfectible des Américains, refus de la prolifération nucléaire, etc.

Je pense aussi que l’atome est extrêmement dangereux, et peut-être bien plus qu’on ne le dit. Mais, il y a des moments où le militantisme n’est plus de mise. La société a changé, il n’est plus possible de s’opposer au mouvement. Il faut faire avec. « Nous devons prendre le changement par la main, ou soyez sûrs qu’il nous prendra par la gorge » disait Churchill.

(Pour autant, en démocratie, il est extrêmement dangereux de créer des précédents non démocratiques. Avoir raison n’est pas une bonne raison. Ce qui est vrai pour de Gaulle comme pour Roosevelt, d’ailleurs.)