Banlieue

La banlieue ne fut pas toujours ce qu’elle est devenue. Il y eut la banlieue des impressionnistes. C’était un lieu de liberté, mais aussi la résidence des « classes dangereuses ». Car, il s’y trouvait l’industrie.

On se demande aujourd’hui pourquoi notre industrie a disparu. Mais, elle était maudite. Au temps de la métropolisation, on a voulu l’éradiquer parce qu’elle nuisait au paysage qu’aimaient les démiurges que l’on voulait attirer. Mais, déjà, donc, au siècle dernier, on la jugeait dangereuse. En outre, on lit que les hauts fonctionnaires, qui en ont pris la tête après guerre, l’ont trouvée d’une complexité qui dépassait leurs capacités. (Contrairement à leurs équivalents allemands qui avaient été formés à l’intérieur des entreprises.) « Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage » ?

On oublie aussi que les fameuses barres de béton que l’on trouve si laides furent vues comme un immense progrès, pour une population qui vivait dans des conditions précaires, sans chauffage, sans salle de bain, sans toilettes… C’est ce que rappelait Sandrine Bonnaire, qui n’est pourtant pas bien vieille.

De Goupil à Margot

Un recueil de courtes nouvelles. La vie de quelques animaux. Etrange réussite. Véritable empathie ? On est à la place de l’animal, on voit ce qu’il voit, on sent ce qu’il sent, sans qu’il soit humain. Et cette existence est à la fois faite de bonheur fou et de violence et de cruauté atroces. D’ailleurs l’homme est un facteur de violence, lui aussi. Voilà qui remet Rousseau à sa place.

Le style de l’oeuvre est remarquable. Il se trouve qu’en même temps que ce livre, j’avais exhumé La dentelière de la bibliothèque familière. Quel contraste ! La dentelière est écrite dans un style familier, qui laisse entendre qu’il est la politesse du désespoir ; ici le style est extraordinairement sobre, mais l’effet est d’une puissance extraordinaire. J’ai eu l’impression que c’était un style d’instituteur, la profession de l’auteur. Et j’ai pensé que moins il y a d’habits pour le masquer, plus le corps doit être beau…

Roger Leenhardt

Roger Leenhardt est l’homme qui a inspiré la « nouvelle vague ». Voici qui est intéressant ! Mais, j’en fus pour mes frais : l’émission parle de tout sauf de cet épisode de sa vie.

Roger Leenhardt fut un touche à tout. Je retire de son histoire, une fois de plus, que, après guerre, lorsque l’on avait le bac, tout était possible. Et, l’enseignement supérieur n’apportait aucun prestige supplémentaire. Il bridait plutôt le talent.

Quant au cinéma, ses goûts ne paraissent pas révolutionnaires. Il appréciait Renoir. Il pensait que le cinéma avait mal tourné. Il doit réunir l’esthète et le grand public, alors que, aujourd’hui, il s’est séparé entre eux. Une exception qui confirme la règle ? Eric Romer.

Maria de Curaçao

L’avantage de ne pas avoir de mémoire est que l’on peut lire plusieurs fois un même livre.

Celui-ci est une vague enquête policière écrite par un Hollandais en anglais, et traduite en français. L’énigme n’a rien de passionnant. Il est possible que la stratégie de l’auteur soit de rendre amusants, voire humains, ses policiers. On y voit, encore, une Hollande et ses colonies, civilisées et confortables. Je découvre que les Hollandais ont construit des villes hollandaises aux Antilles, contrairement aux Français et Anglais, qui y ont laissé des bidons-villes.

Le livre est très bien pensant. Ce qui semble une tendance dominante du roman policier occidental, depuis, peut-être, les années 70. Après le roman noir des années 50, le roman rose ?

Michel Winock

Chose curieuse, à chaque fois que je me pose une question, Michel Winock a écrit un livre à son sujet. Qui est-il ? Une émission lui fut consacrée.

Il serait un pionnier de l’histoire politique. Mais, surtout, il me semble illustrer une de mes théories : nos grands hommes n’inventent rien, ils sont portés par les événements. Lui paraît être le fruit de la prospérité d’après guerre. Elle lui a permis de faire des études, alors qu’il était pauvre, d’entrer dans les milieux de l’édition, d’être professeur d’université sans avoir suivi le parcours ordinaire…

Au fond, tous les génies furent des autodidactes. Il est possible qu’ils aient besoin, pour s’épanouir, de la liberté qu’apporte le chaos d’une société en transformation. Dès qu’elle se fige dans la règle et le diplôme, elle devient une usine de fabrication de produits ?

La beauté des oiseaux

Darwin aurait distingué la sélection naturelle de la sélection sexuelle.

La sélection sexuelle porterait sur des caractéristiques sans lien avec la survie de l’espèce, en particulier sur des critères « esthétiques ».

Pour ma part, je me demande si la sélection naturelle se fait selon des critères que nous pouvons comprendre. Plus exactement, ce qui fait le succès de quoi que ce soit semble avoir un caractère aléatoire. Notre esprit trouve a posteriori une explication au succès. L’esthétique est peut-être l’expression de cet aléatoire vital.

La mort de Nietzsche

Il semble que les Grecs aient pensé que la mort du philosophe avait quelque-chose à dire sur son oeuvre. Sous cet angle, Nietzsche présente un curieux paradoxe : lui qui a parlé de surhomme, et de volonté de puissance, a fini sa vie comme un légume.

Du coup, j’ai essayé de me renseigner sur les causes de sa maladie. Mais les théories sont multiples. Il y a la syphilis, qu’il aurait contractée à 22 ans, un mal usuel de la haute société en ces temps, mais on parle aussi de tumeur et d’hérédité. Vu le nombre d’hypothèses avancées, je me suis demandé si, comme pour l’identité de Shakespeare, en proposer une n’est pas un moyen de se faire de la publicité.

Voilà qui semble illustrer une de ses théories : la vérité est une illusion. D’ailleurs y a-t-il réellement des « causes », ou est-ce une convention sociale utile ?

(Son mal peut-il jeter une ombre sur son oeuvre ? Oeuvre d’un fou ? Ou, au contraire, « mythe de Sisyphe » : refus du désespérer de la fatalité ?)

Justice

Il me semble, qu’après guerre, les USA étaient parvenus à imposer l’idée qu’ils étaient la justice internationale. D’ailleurs, eux-mêmes représentaient cette justice : les décisions de leur cour suprême scandaient l’avancée d’un progrès en marche.

Avec l’événement de Trump, l’illusion s’est effondrée. Bien sûr, il est responsable, mais pas coupable. Il n’est que le résultat de ce qui l’a précédé.

Nous en sommes revenus à la bêtise décomplexée. Chacun suit, avec satisfaction, ses instincts animaux, plein du sentiment de sa supériorité innée. Ce qu’il ne comprend pas est nécessairement stupide, n’est-ce pas ?

Peut-être serait-il temps de se dire que, au fond, la raison (au sens « science » du terme) et les droits de l’homme furent une bonne idée ? Et qu’il serait bien d’y travailler à nouveau ? Et qu’être faible, pauvre et dominé, comme l’Europe, crée des circonstances favorables à l’usage de son intelligence ?

Ainsi parlait Nietzsche ?

Le gai savoir serait-il « antichiant » ?

La philosophie depuis Platon et la religion chrétienne auraient retiré à l’homme sa joie de vivre et sa créativité. Au coeur du mal, la « vérité » (ce que Platon entend par là ?), la justification de la morale. Il n’y a pas de vérité, pas de morale. L’homme doit recréer son être, retrouver sa « volonté de puissance », sa puissance créatrice, en cherchant des mythes fondateurs bénéfiques. L’éternel retour pourrait être un tel mythe. En effet, chercher la liberté ce coup-ci signifie qu’on la cherchera toujours – avec une chance de la trouver.

Mon interprétation d’une émission, peut-être ni très bien entendue, ni très bien comprise.

Cela prend à contre-pied mes autres interprétations de Nietzsche. En effet, ses théories correspondent à celles qui étaient alors à la mode en Allemagne. Avec le même matériau on peut déboucher sur un humanisme ou sur le nihilisme et le totalitarisme. La « volonté de puissance » pourrait même être « l’élan vital » de Bergson.

(L’oeuvre de Nietzsche se terminerait sur « amor fati », ce qui semble signifier qu’il cherchait à comprendre la beauté de la vie, non à lui appliquer quelque grand dessin. Le « surhomme » serait plus un saint homme qu’un Napoléon ?)

Soudan

Que se passe-t-il au Soudan, et comment l’en tirer ?

Je n’ai pas été éclairé par l’émission de Christine Ockrent. Situation atroce, affrontements entre factions rivales, chacune appuyée par des nations plus ou moins voisines. Une situation qui serait peut-être due à une erreur de jugement des dites puissances. Car, au fond, elles n’y ont pas intérêt. La Chine, en particulier, et comme d’habitude, serait embarrassée, elle n’a pas le savoir-faire de ses ambitions hégémoniques. Peut-être aussi la situation serait-elle due, comme souvent, à des facteurs socio-économiques.