Mirage algérien

En écoutant des émissions consacrées à Fernand Braudel, j’ai découvert que l’Algérie des années 20 fut un paradis. Alger aurait été la plus belle ville de France après Paris. Et l’Algérie n’était pas que française, Oran, par exemple, aurait été un mélange d’Espagnols et d’Italiens.

Si j’en crois Germaine Tillion, ce qui a conduit à la crise, fut la médecine moderne qui a fait croître énormément la population autochtone et la rendue misérable, l’économie étant restée traditionnelle.

Si l’on avait disposé plus tôt des analyses systémiques de Braudel, peut-être serions-nous aujourd’hui tous algériens ? (De même que les Anglais seraient français, s’ils avaient gagné la guerre de 100 ans ?)

(Je ne pense pas que c’était ce que croyait Braudel : pour lui, tout était une question de « civilisation », de culture humaine liée à la géographie. Si je le comprends bien, elle serait indéracinable. Les empires, romains ou autres, seraient des accidents.)

Avec philosophie

Je suis venu tard à la philosophie. Je constate qu’elle présente le même danger que les mathématiques. Celui de la démonstration élégante, du jeu de l’esprit tellement satisfait de lui-même qu’il ne comprend pas que ce n’est qu’un jeu.

La philosophie trouve de mauvaises réponses à de bonnes questions, qu’elle a le mérite de poser. Cela tient, probablement, à ce qu’Edgar Morin nomme « pensée simplifiante ». La philosophie nie la complexité du monde, et croit qu’elle peut le modéliser.

Comme le Socrate de Platon, et les mathématiques, elle a besoin de fonction à optimiser. Or, il ne semble pas que la vie ce soit cela. La vie n’est pas optimum, mais successions d’équilibres, que l’on ne trouve qu’au hasard.

Fernand Braudel

Jadis j’ai lu pas mal de livres de Fernand Braudel, sans me rendre compte du travail qu’ils représentaient. Misère de l’histoire moderne ? Ses ouvrages se lisent comme des romans, alors que, pour les écrire, il faut faire un travail de titan ?

D’ailleurs, sans cinq ans de captivité, jamais Fernand Braudel n’aurait pu produire sa thèse, qui fut le coup d’envoi d’une carrière exceptionnelle.

Il me semble qu’il fut un pur produit de l’esprit français, qui se caractérise par une capacité d’abstraction unique. Il cherchait les lois de l’histoire, depuis ses origines. Les forces à l’oeuvre, qui modèlent les sociétés. Il a voulu créer une science de l’homme, qui englobe toutes les sciences humaines, y compris l’économie. (Curieusement, il semble être passé à côté de la systémique et de la théorie de la complexité, qui avaient un gros succès à la même époque, et qui abordent, par l’angle mathématique, le même sujet.)

Au fond, c’est aussi ce qui m’intéresse !

Paresse et gourmandise

La paresse et la gourmandise auraient-elles du bon, malgré tout ?

Je me demande si la question se pose. Car dépend-elle de l’individu ?

Paresse et gourmandise ne sont-elles pas liées à des sociétés de l’incertain, où il faut profiter de l’instant ? Et n’ont-elles pas des vertus que la raison ne perçoit pas : par exemple, le plaisir partagé d’un bon repas crée des « copains » ?

Ne serait-ce pas la morale qui pousserait, par réaction, à un excès malsain, comme on l’a vu lors de la prohibition ?

L’Etat, c’est nous

Pour Hegel, et de Gaulle, l’Etat était le bien. Marx constate qu’il fait ce que veulent ceux qui le dirigent, ce qui n’est pas l’intérêt général. C’est probablement ce qui est arrivé à la France : depuis des décennies, le citoyen français « vote contre ». Dernièrement, il a décidé de paralyser le gouvernement. Prochaine étape : le détruire, à la Trump ? Et le phénomène n’est pas propre à la France.

Alors comment contrôler l’Etat ? Marx voulait le liquider. Proudhon pensait que s’il n’y avait plus qu’une classe moyenne, il n’y aurait plus de conflit. Elinor Ostrom propose des techniques de contrôle des « communs » (cf. le code de la route, qui permet de contrôler le comportement des automobilistes).

En attendant, il y a peut-être plus simple, c’est la « croissance ». Quand un pays se développe, ses habitants ont autre chose à faire qu’à se chercher des noises. Et même, comme on l’a vu après guerre, il doit organiser leur travail de façon à atteindre ses objectifs. C’est ce que Kurt Lewin appelle le changement planifié. Autre nom du changement démocratique.

Marx contre Proudhon

Marx et Proudhon, c’est l’éternel conflit entre l’intellectuel bourgeois et l’homme sorti du peuple ? C’est Sartre contre Camus ?

L’un veut tout casser, l’autre pense que la Révolution est pire que le mal et inutile.

L’intellectuel, fort de l’éducation qu’il a reçue (de Hegel, pour Marx), croit qu’il détient la vérité absolue, et juge le maladroit autodidacte comme un cancre, alors que celui-ci a une pensée qui passe très au dessus de la tête du premier (elle me semble avoir été systémique).

Mais, à la fin, c’est l’intellectuel bourgeois qui gagne. Après tout n’appartient-il pas à la classe dominante ?

Mal de la raison

Une nouvelle fois, j’avais tort. Je n’avais pas compris les subtilités de Platon. Dans Gorgias, il ferait une distinction entre la bonne et la mauvaise rhétorique. La première serait au service d’un savoir.

Exemple type, donné par Platon : le médecin. Le médecin sait mieux que nous, donc il n’a pas à se préoccuper de notre volonté. Idem pour le philosophe, qui possède la science du bien.

Première observation. Mais qu’est-ce que le bien ? Pour le médecin, c’est la durée de vie. Il l’allonge quoi qu’il en coûte. Il ne comprend pas ce qui n’est pas quantifiable. Pour lui la complexité n’existe pas. Il en est de même pour le philosophe, seulement, il n’a même pas une durée de vie à optimiser. Alors le bien est ce qu’il en a en tête à un instant donné.

Seconde observation. Ce phénomène ne s’est-il pas produit récemment ? Il y a, à nouveau, un indicateur à optimiser : la température du globe. Il y a « urgence », ce qui signifie que la démocratie est suspendue. Pour nous convaincre qu’il faut faire ce que l’on nous dit, on invoque des « experts », les médecins du climat. Et la rhétorique de l’influence est mise au service de cette cause, à la manière de Gramsci, qui pensait qu’il fallait raconter au peuple ce qu’il avait envie d’entendre, puisqu’il ne pouvait pas savoir ce qui était bien pour lui.

Pathologie de l’intellectuel ?

Dîner à l’Elysée

Dîner à l’Elysée. Exercice indigeste. Les meilleurs cuisiniers de France, jamais le même repas, les meilleurs aliments. Mais 55 minutes pour dîner. Si bien qu’on retire son assiette au dernier servi avant son premier coup de fourchette. D’ailleurs personne ne peut parler. Du moins dans les grandes réceptions.

Etrangement, Mitterrand n’était jamais satisfait, et Giscard d’Estaing trouvait toujours quelque chose à redire.

En tous, cas, si l’on accepte de se faire insulter par Trump, il y a des sujets pour lesquels la guerre ne nous effraie pas : lorsque les Iraniens ont refusé de voir des bouteilles de vin, on leur a refusé un dîner officiel.

Pierre Richard

J’ai appris avec surprise que Pierre Richard avait plus de 90 ans.

En l’écoutant, j’ai pensé qu’il était un « artiste », mais pas au sens « d’artiste », à celui d’une personne qui ne prend pas la vie au sérieux et vit d’expédients. Une sorte de bricoleur, qui a beaucoup de dons pratiques, comme tous les bricoleurs.

Je n’ai jamais aimé son personnage. Je trouvais qu’il avait quelque chose de gratuit. En fait, il ne jouait pas un rôle, mais faisait ce qu’il avait envie de faire. Sa chance a été que cela, un temps, ait plu au public.