Un livre lu il y a près d’un demi siècle. Aucun souvenir. Curieux roman. Un premier personnage apparaît, puis disparaît. D’autres surviennent. L’histoire semble artificielle.
Aventures dans les années 30 autour de la mer rouge. Un des personnages est Henri de Monfreid. Et il me semble bien avoir déjà lu une partie de ce qui est raconté ici dans ses mémoires.
Mais ce livre est beaucoup moins intéressant que ceux de Monfreid. Une fois de plus une belle histoire vraie est gâchée par un sentimentalisme regrettable.
Il faut bien gagner sa vie ?
(Un livre qui choquerait les sensibilités modernes ? L’aventurier européen est respecté, parce qu’il se fond dans les cultures locales, qui consistent, entre autres, à s’étriper et à faire le commerce d’esclaves.)
Nietzsche comme on ne le raconte jamais. Un texte approuvé par Freud.
D’ordinaire on disserte doctement sur le sens des travaux de Nietzsche. Nazi ? Anti-nazi ? Nihiliste ? Humaniste ? On s’interroge sur sa folie. A-t-elle affecté son oeuvre ? Y avait-il anguille sous roche ? etc. Mais personne ne parle de ce que fut réellement la vie de Nietzsche.
Ici, on voit un Nietzsche quasi aveugle, malade des nerfs, qui se drogue pour dormir, ce qui le détraque… Seulement ce calvaire produit, en réaction, une pensée extraordinaire, qui le fait croire en sa force. Une pensée qui avance en détruisant ce qu’elle a fait, et qui aliène tous ses amis. Elle produit de plus en plus et de plus en plus vite. Jusqu’à ce qu’il sombre dans le néant, au moment où il croit atteinte la pénétration ultime.
Comment interpréter l’oeuvre de Nietzsche, alors ? « La grandiose indépendance de Nietzsche n’offre par de doctrine. » Révolte d’un « Alexandre le grand » de la liberté contre une humanité de moutons qui se dirige en bêlant vers l’abattoir (en l’occurence, 25 ans plus tard, la guerre de 14) ? « La liberté est toujours le sens ultime de Nietzsche. »
Qui dit mieux ? Platon a créé un mythe. Celui de l’Atlantide.
Et ce mythe a eu un succès extraordinaire. Il n’y pas un endroit sur le globe, sous les mers et dans les terres, où l’on n’ait pas situé, avec certitude, l’Atlantide !
Le mythe est le propre de l’homme. Certaines idées lui plaisent particulièrement. Il semble que celle-ci « se rattache à un ensemble plus vaste, qui est celui des paradis perdus et des Ages d’or ».
Ces mythes paraissent ridicules et pourtant « on ne peut pas les tuer ». Pourquoi ? Parce qu’ils sont aussi séduisants qu’utiles. « Le mythe se sert du passé pour donner signification au présent. » Les mythes sont un code de la route pour le comportement collectif. Et c’était bien le projet que Platon avait pour son mythe : donner une leçon à la Grèce de son temps. Mais cette leçon ne vieillit pas : elle est aussi celle que veulent nous donner les écologistes.
Le plus surprenant peut-être est qu’il semble que l’on croie sincèrement à un mythe dans la mesure où on y a intérêt…
Histoire de la bataille d’Alger, en 1830. Je suis inculte. Au fond, je ne sais rien de la colonisation de l’Algérie.
Alger était sous la domination turque. Pourquoi la France a-t-elle voulu s’en emparer ? Mystérieux ? Une histoire de provocation, le dey d’Alger aurait donné un coup d’éventail au consul de France, être peu reluisant par ailleurs ? Douteux. Plutôt, tentative de Charles X de redorer son blason ? Ou volonté de revanche sur le sort d’une France défaite ? Ou encore désir de piller le trésor d’Alger ?…
Toujours est-il que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la victoire n’est pas certaine. Tout au contraire. Alger a la réputation d’être imprenable. Charles Quint s’y est cassé les dents et les Anglais l’ont récemment bombardée, sans oser débarquer. Napoléon avait envisagé de l’envahir et y avait envoyé un espion. Après des aventures rocambolesques, il en avait ramené un plan d’attaque. Mais peut-on lui faire confiance ? L’expédition a d’ailleurs du mal à arriver à bon port. On l’oublie, la Méditerranée est terriblement dangereuse et incertaine. Sans compter que l’amiral qui dirige la flotte ne s’entend pas avec le général en chef et n’a peut-être pas intérêt à ce qu’il réussisse. Une fois sur le terrain, l’armée ne donne pas l’image d’un mécanisme horloger. On observe le Français à l’oeuvre : c’est le simple soldat qui veut en découdre et entraîne les généraux. Quant aux Turcs, ils auraient pu aisément repousser l’attaque, seulement, ils sont plus aptes à la guérilla qu’à la bataille rangée. Finalement, c’est l’artillerie qui fait s’effondrer les murs du fort qui protège Alger. C’est à ce moment que la révolution se déclenche, en France. Le drapeau bleu blanc rouge remplace la fleur de lys. La fortune des généraux change.
Le général en chef a été vendéen, puis est passé, tardivement, dans le camp de Napoléon, puis de celui de Louis XVIII, avant de revenir vers Napoléon, puis de le trahir à Waterloo (aurait-il communiqué ses plans de bataille à l’armée ennemie ?). Cette fois-ci, ce sera le changement de trop : il ne jure pas allégeance à Louis-Philippe, et part en exil. En fait, son histoire est plus ou moins celle des cadres de l’armée. La plupart sont devenus des « politiques ». Ils vont sans grande difficulté d’un régime à l’autre.
Toujours est-il que l’affaire fut rentable. Mais qu’on n’y trouva pas de femmes.
Tentative pour comprendre ce qu’est le capitalisme, son histoire, ou plutôt celle de l’économie, et les mécanismes à l’oeuvre. 3 conférences données, en 1976, sur l’oeuvre qui a pris dix ans de la vie de Fernand Braudel.
Il distingue trois niveaux, il y a « la vie matérielle de tous les jours », « l’économie de marché » et le « capitalisme ». Le capitalisme semble une forme de parasitisme dû aux imperfections du marché, à un contrôle déficient, qui laisse à une petite minorité la capacité d’exploiter une faille du système, d’établir des monopoles et d’accumuler du capital. Etre capitaliste, brasseur d’argent, est la seule profession non spécialisée.
Pour que le capitalisme émerge, il faut, donc, que la société le tolère (ce n’aurait pas été le cas en Chine) et une masse critique de conditions favorables, en particulier une grande prospérité matérielle. Il aurait commencé au Moyen-âge, passant successivement de Venise à Anvers, puis à Gènes, à Amsterdam, à Londres, à New York.
Le capitalisme se caractériserait par des sortes de zones concentriques. Au centre, le coeur du système, et, plus on s’en éloigne, plus on est exploité (voire réduit en esclavage) – sans en connaître la cause.
N’exploite pas le monde qui veut. Il lui faut une puissance préalable lentement mûrie. Mais il est certain que cette puissance, si elle se forme par un long travail sur elle-même, se renforce par l’exploitation d’autrui, et, au cours de ce double processus, la distance qui la sépare des autres s’augmente.
Voilà qui plonge le lecteur dans un abîme de réflexions. Le capitalisme, à ne pas confondre avec l’économie de marché, serait-il la cause, inutile, de bien des maux de l’humanité ? Tiendrait-il à quelques cultures qui laissent s’épanouir les prédateurs ?
Une émission sur Fernand Braudel m’a fait relire ce recueil de courts articles. Ils racontent la naissance de ce que les anthropologues me semblent appeler « artefacts ». C’est-à-dire les rites qui organisent une société. « Il n’y a pas de religion sans rites », dit-on, il en est de même des sociétés. Objet d’étude : la Méditerranée.
A titre d’exemple, le chapitre concernant « l’histoire ». On y voit l’âge d’or de la Méditerranée, les nations qui l’ont successivement dominée, puis son effacement, torpillée par les Anglais et les Hollandais. Cette histoire est sous-tendue par des sortes de lois naturelles. Il y a la civilisation, la politique et l’économie.
La civilisation semble être ce que les anthropologues nomment « culture ». Elle est liée à la géographie. La volonté des hommes, la politique, peut vouloir l’éradiquer, mais elle n’y parvient jamais. L’influence de 7 siècles de domination de l’Espagne par les Arabes s’est évanouie instantanément, de même que celle de Rome sur le sud de la Méditerranée. Trois civilisations se partageraient les côtes méditerranéennes : musulmanes, chrétiennes et orthodoxes. Quant à l’économie, elle paraît faire l’heur et le malheur des civilisations…
Un programme pour 2026 ? A l’origine, un hasard et une question : 68 avant 68 ? Ecrit en 66, ce livre annonce 68. Un dialogue épistolaire entre un vieil homme et un jeune révolté. L’occasion de comprendre pourquoi l’on s’est rebellé ?
En fait, la raison de la mutinerie est affligeante. Un degré zéro de la pensée. Le monde dont hérite le jeune homme est « sordide » et « absurde ». Il faut tout détruire, sans autre forme de procès.
Pour l’auteur, c’est un mal de gosse de riches. La grande bourgeoisie « ne se tient plus ». Classe intellectuelle, elle n’est pas parvenue à digérer les courants de pensée qui se succèdent depuis trois générations (surréalisme, structuralisme, existentialisme…). Or, ils ont pour caractéristique commune d’être anti humanistes. Ils ont détruit les valeurs de la société. Mais, sans de telles valeurs, éventuellement mises à jour, la vie est, effectivement, absurde. Le jeune homme, surtout si l’échec de sa révolte l’amène à rentrer dans le rang (on ne parlait pas encore de Bobo), et l’Occident ont-ils un avenir ?
Au fond, ce livre est un exercice d’humanisme. Le vieux se met à la place du jeune. Effectivement les constats de celui-ci sont justes. Mais il oublie qu’il est un héritier. Non seulement, il ne serait rien sans la société, qui lui a donné infiniment plus qu’à ses ancêtres (le vieux a passé 5 ans dans les camps nazis, et ceux de 14 ont été sacrifiés), mais, surtout, cette société est riche du potentiel d’un progrès sans précédent. La mission du jeune est, justement, de l’utiliser pour en faire une oeuvre à son goût. En revanche, le nihilisme infantile apparent dans ses moeurs (qui, au fond, n’est que provocation) n’est pas le terreau dont a besoin l’être humain pour se réaliser.
En y réfléchissant, je me demande si l’erreur de la génération du vieux n’a pas été de vouloir se reposer, la conscience du devoir accompli, en pensant que les jeunes allaient lui succéder. Au lieu de se limiter à des admonestations, aurait-elle dû donner un coup de rein supplémentaire et utiliser l’énergie contestataire pour entamer la construction du monde nouveau ? Voilà qui est difficile quand on est en fin de vie. Mais peut-être est-ce le sort de tout être de ne jamais avoir droit à la « retraite » ? Principe premier d’humanisme ?
La guerre de 14, une escadrille d’aviation. Ce qu’a vécu Kessel. Et cela commence bien. On se retrouve balloté dans un biplan au dessus des lignes ennemies. Mais cela tourne court. Tout l’intérêt du livre est ruiné par une sotte et invraisemblable histoire d’amour, pleine de bons sentiments. Un conflit entre le coeur et le devoir, bien sûr. Au moins, Kessel écrit-il simplement et clairement. Ce qui est un mérite, aujourd’hui.
Rien à voir avec Ceux de 14 de Maurice Genevois. Les aviateurs mangeaient beaucoup et buvaient sec, ils étaient bien logés, et étaient la plupart du temps désoeuvrés. De temps à autre, ils étaient abattus en flamme. Aucune comparaison avec l’horreur des tranchées.
Et question récurrente, déjà posée au sujet des corsaires : comment se fait-il que l’on tire des récits aussi mièvres de pareilles expériences ? Le héros est inconscient ? Et lorsqu’il se met à écrire, il fait ce que lui dicte la société ? Girouette humaine ?
(Rien à voir, non plus, avec Pilote de guerre de Saint Exupéry. Le récit d’une seule mission, elle aussi d’observation. Elle se vit minute par minute. Et, surtout, on y comprend les raisons de la défaite, l’esprit qui y a conduit.)
Que dire de Knock ? Que c’est élégant, que l’humour est fin, et pas trop insistant. Et que je l’ai lu sans m’en rendre compte ? (Alors que je l’avais déjà lu !) Mais est-ce profond ? Y a-t-il là une leçon pour l’humanité ou est-ce à qualifier d’humour potache ? Comme quoi, il n’est pas nécessaire d’être profond pour être durable ?
Curieusement, alors que je n’ai jamais vu jouer la pièce par Louis Jouvet, je n’ai pas pu m’empêcher de le voir et de l’entendre.
Un recueil de courtes nouvelles. La vie de quelques animaux. Etrange réussite. Véritable empathie ? On est à la place de l’animal, on voit ce qu’il voit, on sent ce qu’il sent, sans qu’il soit humain. Et cette existence est à la fois faite de bonheur fou et de violence et de cruauté atroces. D’ailleurs l’homme est un facteur de violence, lui aussi. Voilà qui remet Rousseau à sa place.
Le style de l’oeuvre est remarquable. Il se trouve qu’en même temps que ce livre, j’avais exhumé La dentelière de la bibliothèque familière. Quel contraste ! La dentelière est écrite dans un style familier, qui laisse entendre qu’il est la politesse du désespoir ; ici le style est extraordinairement sobre, mais l’effet est d’une puissance extraordinaire. J’ai eu l’impression que c’était un style d’instituteur, la profession de l’auteur. Et j’ai pensé que moins il y a d’habits pour le masquer, plus le corps doit être beau…