
Diantre ! J’ai déjà lu ce livre. Aubaine : un petit Bergson ! m’étais-je dit, en l’achetant. Je n’avais pas vu que ses trois chapitres étaient tirés d’autres ouvrages. J’en avais lu deux, déjà. Rationalisation : je me suis consolé en pensant qu’un philosophe devait se lire et se relire.
Effectivement. Dès les premières pages, je me suis demandé : mais que veut-il donc dire avec son histoire de temps qui est de l’espace ?
Il me semble, finalement, comme à la première lecture, que Bergson est l’antithèse de Kant. Pour lui la raison pure est la seule qui vaille. Ou, plutôt, l’intuition. Notre sensibilité, si elle n’avait pas été brouillée par la société, percevrait la réalité. Les artistes sont les seuls à avoir échappé à la malédiction commune. Et encore partiellement. Parce que nous devons agir, et vivre en société, nous avons inventé une modélisation de ce qui nous entoure. Elle est pratique, mais fausse. Ce ne serait peut-être pas si grave que cela, seulement nous l’utilisons, à l’envers, pour expliquer le fonctionnement de notre esprit. Il ne peut qu’en résulter des dommages.
Il semble aller fort loin. Ainsi, il dit que ce serait la conscience humaine qui transformerait les atomes en molécules. Il s’en prend donc à ce que la théorie de la complexité appelle « l’émergence ». Or, les atomes ont-ils le dernier mot ? Ils sont eux-aussi modélisation. L’esprit, effectivement, selon Bergson, percevrait la réalité ultime, bien au delà des rêves les plus fous des physiciens ?
Partant de ces idées, on peut se demander quelles applications pratiques Bergson va faire d’une telle théorie. Eh bien, il semble que son ambition soit relativement limitée. Le second texte traite du rire. Le rire est un rappel à l’ordre émis par la nature. C’est le signal d’avertissement qu’envoie le groupe humain à l’individu qui va un peu trop loin dans la confusion entre réalité et modélisation, dans aliénation. (Ce qui m’a fait me demander si Jankelevitch, et son traité des vertus, n’était pas le digne continuateur de Bergson. Si le projet de Bergson n’était pas, simplement de mettre un peu d’humanité dans notre vie quotidienne.)
Dans la dernière partie, il donne des leçons à Darwin. Il est invité à une conférence à la mémoire de Huxley, « bouledogue » du dit Darwin. Il explique le sens de l’évolution. Cela ressemble à de l’Héraclite. La vie est une lutte entre la matière inerte et quelque-chose d’autre, « élan vital », conscience ou autre. Ce combat produit de multiples embranchements, de multiples espèces, de plus en plus libres, mais finissant par être rattrapées par l’inertie, et devenant des robots. Seul l’homme est libre. Cette liberté lui est conférée par la société, qu’il fait évoluer, et qui lui donne les moyens de ses désirs. A la fin de la vie, l’âme, ou quelque-chose d’approchant, prend son envol dans l’état que lui a fait atteindre sa lutte contre la matière.
Quoique l’on puisse en penser tout cela est élégant et très bien écrit. De mieux en mieux au fur et à mesure que Bergson vieillit.