La croissance : seule sortie de crise possible ?

Ce blog suit notre crise depuis 5 ans. Voici ses conclusions du moment.

Le monde n’a pas connu de croissance ces dernières décennies. Le gros de la population a été nourri à crédit par des formes de subventions publiques. Cette croissance virtuelle a permis à certains de s’enrichir colossalement, au détriment des autres. Mais le phénomène n’est pas qu’individuel. Les perdants et les gagnants comptent aussi des secteurs économiques et des Etats. Par exemple, l’industrie des contenus s’est faite pigeonner par la (fausse) mode du gratuit. Elle a profité aux opérateurs. De même, l’Europe du nord a exploitéla crédulité de l’Europe du sud, par le biais de l’euro.
Les Etats seraient-ils coupables de la crise ? Sans leurs manœuvres dilatoires, jamais il n’y aurait pu avoir cette fausse croissance. (Et jamais « les 0,1% » n’auraient pu doubler leur part de la richesse globale.) Mais, il suffit de discuter avec un Français pour comprendre que la culpabilité est générale. Car il est férocement opposé à ce que l’on touche à son pécule. Il a applaudi à tout ce qui semblait lui rapporter. Il n’a pas compris les mécanismes de redistribution. Par exemple que la puissance publique tend à le faire travailler, en le payant bien (trop ?) ; ce qui n’est pas le cas du marché mondial, qui enrichit les intermédiaires.
Faire payer les pauvres ? Ou les riches ?
Que faire ? The Economist veut sabrer les « entitlements », les avantages acquis (la sécurité sociale, la retraite, etc.). Nous ne pouvons plus nous les payer dit-il. Malheureusement, pour la même raison qu’il a été facile d’arnaquer la classe moyenne, elle ne le permettra pas. Et elle a un poids politique colossal. Faire payer le riche ? Même une tonte courte n’enrichirait pas les pauvres. Surtout, les riches contrôlent l’économie. Ils possèdent des moyens de rétorsion redoutables.
Relancer la croissance
Bref, il n’y a pas d’autre solution que de relancer la croissance. Et ce, qu’on la pense nocive ou non. Comment ? Retour aux trente glorieuses. La guerre a provoqué un boom scientifique sans précédent. La planification étatique a fait profiter la planète de ses applications pratiques. En particulier, les nationalisations qui ont eu lieu à cette époque avaient pour objet d’empêcher la résistance au changement du secteur privé (Eh oui – pour la France : WORONOFF, Denis, Histoire de l’industrie en France du XVIème siècle à nos jours, Le Seuil, 1994.) Si l’on met de côté la guerre, deux idées peuvent être tirées de cette histoire.
  1. Notre économie financière a détruit le capital productif qui permet l’innovation et la croissance. Il faut recréer une économie entrepreneuriale.
  2. L’économie de marché, laissée à elle-même, tend à résister au changement. Elle doit être prise en main par une sorte d’intérêt collectif supérieur, dont la forme d’intervention demeure à concevoir.
Et une troisième ne doit pas être oubliée. Cette croissance ne peut plus être de la nature de la précédente. Elle doit être durable.

France : confusion des partis politiques

Nos partis politiques nous représentent mal. Aurais-je trouvé une explication à ce paradoxe ? Le film de ma réflexion.

  • Des chercheurs constatentque le Français serait une sorte d’individualiste solidaire, un entreprenant aux idées « progressistes ». Ça n’a rien à voir avec ce que nos partis disent de nous.
  • Ses valeurs correspondent à celles d’un parti disparu : le parti radical.
  • Un portraitde la France fin dix-neuvième montre ce parti encastré entre une forme de PS, et une forme d’ultra libéralisme économique, apparemment plus extrême que son équivalent anglo-saxon moderne.
  • J’ai soupçonnéque le Gaullisme avait repris les idées d’un radicalisme à bout de souffle. Que J.Chirac aitdes idées radicales en serait-il une confirmation ?
D’où mon hypothèse du moment : nos idées auraient peu changé depuis le dix-neuvième ; mais nos partis ne disent pas ce qu’ils sont. En gros :
  • le PS est correctement situé,
  • les Gaullistes devraient être en position radicale, c’est-à-dire centrale. Dans cette hypothèse, leur rôle est de faire que le pays n’explose pas sous les rivalités idéologiques extrêmes (« Rassemblement pour la République » correspond bien à ce programme),
  • N.Sarkozy n’est pas un Américain égaré, comme je l’ai cru à tort, mais un représentant d’un courant libéral historique. Ce courant représente probablement les professions « libérales » et un grand patronat qui a peut-être disparu avec la guerre (pour cause d’obsolescence de ses usines ou de collaboration ?).
Compléments :
  • Sur l’obsolescence de l’industrie :WORONOFF, Denis, Histoire de l’industrie en France, du XVIème siècle à nos jours, Seuil, 1998.

Inflation et économie de marché

L’idée m’est venue que notre histoire récente a été celle d’une expropriation. Par une vague de fausses innovations, les forts ont pris aux faibles ce qu’ils avaient et l’ont remplacé, au mieux, par des colifichets. Justification :


Inflation invisible
L’INSEE ne s’intéresse qu’aux biens de consommation. Mais il y a d’autres biens tout aussi essentiels à l’homme qui ne sont pas comptabilisés. Par exemple ? L’éducation, la santé, le travail, le logement, la sécurité. Et il se trouve que une grande partie de la population a un accès à ces biens réduit par rapport à celui de ses parents  – la définition même d’inflation :
  • Le logement, bien entendu, qui est à l’origine de la crise actuelle. Pour la plupart des classes sociales, il est plus difficile d’acquérir son habitation aujourd’hui qu’hier..
  • L’éducation. Comme le disait mon billet sur les universités américaines, leur coût a grimpé beaucoup plus vite que la richesse moyenne des Américains alors que le contenu de l’enseignement a fondu. Idem en France où le privé se substitue au public défaillant.
  • La santé. On prévoit que les dépenses de santé pourraient consommer la croissance future des USA.
  • Le travail. Les générations d’avant 68 connaissaient le plein emploi. Aujourd’hui le chômage est endémique, et certaines catégories en sont définitivement exclues.
  • La sécurité. Si j’en crois la radio et les partis politiques de tous bords, elle s’est nettement dégradée.

La liste n’est pas exhaustive (peut-elle l’être ?). Exemple, plus petit : depuis que le sport est un business, les événements internationaux sont transmis par des médias privés, ils ne sont plus accessibles à une large partie de la population.

Mécanisme de l’inflation : innovation, vessies et lanternes
Dans mon enfance, les kiwis et les avocats étaient rares. Quelques temps plus tard, nous étions submergés de ces fruits, devenus de la cochonnerie.
Le mécanisme de l’inflation qui attaque les biens qui nous sont utiles semble semblable : on conserve le nom, mais il y a substitution par moins bien : il y a toujours une école publique, mais elle ne forme plus ; les subprimes faisaient prendre pour du sans risque de l’hyper risqué…
C’est aussi le mécanisme de la spéculation selon Galbraith : parvenir à déconnecter la valeur perçue par le marché, pour un bien, de sa valeur réelle. C’est ce que les financiers nommaient il y a encore peu « innovation » : nous faire prendre des vessies pour des lanternes. 
Economie de marché et inflation
L’économie de marché c’est le mécanisme de l’offre et de la demande en environnement d’acteurs rationnels (non liés par un lien social). Mancur Olson montre que ce système conduit naturellement à l’oligopole, le petit nombre exploitant le grand nombre. Ce qui explique probablement le paragraphe ci-dessus : celui qui est en position de force extrait une « rente » du faible.
La spéculation est un mal naturel de l’économie de marché. L’inflation en résulte. 

Capitalisme et économie de marché
Une question qui se pose immédiatement est celle du capitalisme. Est-il en cause ?
D’après Schumpeter, le capitalisme c’est l’innovation, celle qui crée du nouveau. Elle conduit, comme celle du financier, au monopole (cf. Apple), mais, elle semble faire prendre plus de risques à l’inventeur qu’à la société humaine. En outre, comme le montre par exemple l’invention de l’industrie en France, ce sont plus souvent les héritiers que les innovateurs eux-mêmes qui exploitent la rente ainsi formée.
Il ne faut donc pas confondre économie de marché et capitalisme.

Communisme et contrôle de l’inflation
Comment éviter l’inflation dont il est question ici ? Plusieurs solutions viennent à l’esprit.
  • Le communisme. Il veut contrôler le capitalisme, qui n’est pas notre sujet. En outre il remplace un monopole par un autre, tue l’innovation et l’expérimentation qui en a été faite n’a pas été satisfaisante.
  • L’économiste corse semble plus proche de mon analyse que le Soviétique. L’usage du terrorisme a permis en partie à la Corse d’éviter l’influx de capitaux étrangers, qui aurait amené une inflation du prix de l’habitat, comme sur le continent, d’où expropriation des locaux de leur mode de vie traditionnel. Il y a aussi probable autocontrôle du terrorisme par la population, une formule plus démocratique que le communisme. Cependant l’option corse est une méthode de résistance au changement non de réelle conduite du changement. Il n’est pas certain, donc, qu’elle soit durable.
Sur le long terme, j’imagine que la société finira par trouver un moyen d’autocontrôle des « biens communs » nécessaires au développement de l’homme, selon le schéma défini par Elinor Ostrom, une forme de communisme sans dictature, et sans bombes. (Autrement dit la société ramène en son sein l’individu.) En attendant, il faut probablement faire avec ce que l’on a, et jouer au chat et à la souris avec l’innovation spéculative.
Compléments : 
  • WORONOFF, Denis, Histoire de l’industrie en France du XVIème siècle à nos jours, Le Seuil, 1994.

Intervention de l’État

The Economist s’inquiète d’un nouvel accès d’interventionnisme étatique. Il est vrai que créer des champions nationaux aboutit régulièrement à des désastres (cf. Bull, FT, Crédit Lyonnais…).
Mais ce qui est aussi vrai est que ce qui semble l’innovation du demi-siècle, Internet, a été portée par l’État, et que si 45% de l’électricité portugaise est renouvelable, cela est dû (notamment) à l’achat, et à la fusion, par le gouvernement portugais des réseaux de distributions d’énergie, privés jusque-là. Aussi, le gouvernement français a rénové, au sortir de la guerre, une industrie nationale paralysée dans son arriération.
Il y a certaines actions économiques qui demandent une coordination nationale, et l’État est seul placé pour la réaliser.
Compléments :
  • Sur la France : WORONOFF, Denis, Histoire de l’industrie en France du XVIème siècle à nos jours, Le Seuil, 1994. 

Parallélisme France USA

La note précédente me ramène à une idée sur laquelle je retombe régulièrement. Les USA et la France se ressemblent étrangement.

Ça m’a frappé lorsque j’ai lu la critique de Christopher Lasch des USA des années 90. On y voyait une société bureaucratique. Comme la France. Dans laquelle les études donnaient le pouvoir. Comme en France. Je n’aurais pas dû être surpris : c’est la thèse des universitaires du management : les USA sont dominés par la grande entreprise qui est une bureaucratie.

Ce livre disait aussi que l’État avait pris en charge ses citoyens, à tel point qu’ils avaient fini par oublier leurs instincts. En quelque sorte, une mère ne pouvait s’occuper de ses enfants sans notice d’instruction. En France aussi, l’État semblait porteur de l’avenir, son école a dissout ses cultures et ses langues locales, uniformisé ses citoyens, qui ont abandonné leurs familles, maintenant inutiles, pour le servir. C’est ce qui est arrivé à ma famille.

Dans les deux cas, lorsque la structure de l’État a faibli, ceux qui y avaient trop cru, se sont trouvés fort dépourvus. Dans les deux cas, l’utilisation judicieuse du système éducatif crée une société de castes : ceux qui ont été à l’université ayant des enfants qui iront à l’université (La France de Dickens?).

Le talon d’Achille des USA est sa production de masse, une technique très particulière, qui a longtemps fait son succès mais qui a été ébranlée par le Lean manufacturing. D’où les difficultés de l’industrie américaine depuis quelques décennies. Quand j’ai fait des recherches pour mon livre « les gestes qui sauvent », j’ai eu la surprise de découvrir que la France avait été, elle aussi convertie à la production de masse :

Histoire de l’industrie en France, de Denis Woronoff (professeur à la Sorbonne, directeur de recherche au CNRS), retrace les changements qu’a subis notre industrie. En particulier les plus récents : en quelques décennies la France a reconstruit une économie qui vivait de ses colonies et avait été anéantie par la guerre. Et cela grâce à un modèle taylorien de la production de masse. Conséquences : un développement de « pays émergent » et l’entrée dans le monde salarié de foules de nouveaux personnels (paysans, femmes, immigrés). Mais aussi « déqualification » du travail et déshumanisation de l’entreprise – d’où la forte participation du monde ouvrier aux manifestations de 1968.

C’est d’autant plus remarquable que le Français a longtemps refusé l’industrie, n’y travaillant qu’à temps partiel, et conservant généralement une activité agricole. C’est pour cela que notre pays n’a pas connu la révolution industrielle anglaise, et que sa classe ouvrière s’est formée tardivement.

Compléments :

  • LASCH, Christopher, The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy, Norton, 1995.
  • WORONOFF, Denis, Histoire de l’industrie en France du XVIème siècle à nos jours, Le Seuil, 1994.
  • NOIRIEL, Gérard, Les ouvriers dans la société française, Seuil, 2002.
  • GM et Lean manufacturing