La France est-elle incapable de changer ?

Michel Crozier est allé jusqu’à dire que la France était « la Chine de l’Europe », un pays qui ne bouge pas, sauf lors de révolutions culturelles atroces. Et Michel Winock a attribué cette curieuse caractéristique à notre intolérant amour des principes transcendants, hérité de notre passé catholique, combiné à la structure féodale de notre société.

Ces gens sont éminents. Mais ils ont tort. La France a changé ces dernières décennies. Elle est même méconnaissable. Et sans bain de sang.


Alors qu’elle était centralisée, elle s’est régionalisée. La loi des 35h a produit des gains de productivité équivalents à ceux des réformes Schröder en Allemagne. L’entreprise française, jadis dirigée par l’État, s’est reconstruite sur le modèle américain. Enfin, alors que dans les années 60, nous nous définissions par notre vie privée, aujourd’hui nous sommes notre emploi.
Et c’est là où l’affaire devient cocasse. Alors que le Français est réputé résister au changement, tous ces changements, qui n’ont rencontré aucune résistance, sont ratés ! La régionalisation plombe le budget de l’État. Les 35h devaient éliminer le chômage, et les réformes Balladur établir nos entreprises sur le modèle allemand. Et tout cela pour éviter, justement, l’aliénation économique de l’homme.  
Autrement dit, en voulant défendre le modèle de société auquel nous tenons, l’élite qui nous gouverne a pavé notre enfer de ses bonnes intentions. Elle a réussi des changements ratés !
Comment s’y est-elle pris ? Convaincue de notre innée résistance au changement (notre allant du SDF au patron de multinationale), elle a fait passer ses changements en douce, sans, surtout, nous consulter. Si elle l’avait fait, nous lui aurions expliqué ce qui les condamnait. Mais comment pourrait-elle écouter des inférieurs ?
Compléments :

Le Français est-il borné et intolérant ?

Du livre de Michel Winock, billet précédent, je retire que nous, Français, sommes à la fois intolérants et bornés. C’est pour cela que la révolution est permanente dans notre pays.

Les deux traits sont liés. On est borné lorsque l’on croit détenir la vérité. Alors on est intolérant. Le remède est probablement le doute, que sais-je ? Mais ce ne doit pas être un doute qui paralyse. C’est plutôt un doute qui donne envie d’apprendre, de découvrir. Du coup, l’autre devient intéressant. On n’est plus intolérant. (Voilà une idée de réforme de notre Éducation nationale, qui n’enseigne que des certitudes ?)

Plus concrètement, notre gros défaut est l’exclusion. La République a hérité l’intolérance de l’Église catholique, en réaction à celle-ci. Ainsi quand la droite dirige, il n’y a pas de place pour la gauche, et inversement. Ce qui rend les exclus à la fois bêtes (par manque de pratique) et méchants (par frustration). Peut-être peut-on dire de même de notre système hiérarchique traditionnel, qui sélectionnait sur une sorte de classement, plutôt que sur un talent ? Il semble donc que tout ce qui mélange soit à encourager. 

La fièvre hexagonale, les grandes crises politiques 1871 – 1968

Livre de Michel Winock, Points histoire, 2009. Pourquoi la France est-elle une poudrière ?

Peut-être parce que nous sommes fondamentalement intolérants. Nous devons cela à notre passé catholique. Avec l’amour des principes absolus. Chez nous, il n’y a pas de place pour le compromis, celui qui ne pense pas comme nous doit disparaître.
Peut-être aussi parce que la logique de notre société est féodale, avec un État hyper puissant, mais sourd, dysfonctionnel parce que morcelé, et donc fragile, et une nuée de petits propriétaires qui oscillent entre une passivité bovine et la révolte.

Nos gouvernements tendent à exclure, voire à diaboliser, une partie de l’électorat. Ce phénomène, combiné à des dissensions internes qui les paralysent, conduit à des bouffées de colère qui prennent la forme de tentatives de coups d’État.
  • La Commune. La commune ressemble à un règlement de comptes, qui serait à la fois une guerre de religion et une sorte d’expiation de la défaite de 70 (comme en 1940 ?). Paris est évacué, puis ce qui reste de sa population est massacré. Début de notre tradition de l’affrontement sectaire ? À noter qu’un troisième parti, les radicaux,  a essayé de jouer les médiateurs entre les adversaires. Débarrassé de son aile gauche, il va désormais pouvoir dominer la politique française.
  • 16 mai 1877. 1877 semble être la réelle naissance de la 3ème République, et la défaite finale de la monarchie. Le 16 mai s’affrontent Mac Mahon, président de la République et orléaniste, et la chambre, de gauche. C’est elle qui gagne. La gauche aura une majorité durable. Mais, si ses partis  parviennent à s’allier pour gagner les élections, ils se haïssent trop pour pouvoir gouverner. Ce qui conduit à un régime faible, et à une droite qui se sent minorité opprimée, et qui est prête à tous les coups tordus.
  • Le Boulangisme. La République ayant fait des exclus, en 1887, ils vont tenter de se venger. Ils trouvent dans le général Boulanger le chef charismatique dont ils ont besoin. Mais il ne sera pas à la hauteur de l’événement. Début des mouvements de masse et populistes.
  • L’affaire Dreyfus. En France, il est normal d’être antisémite, mais pas de condamner un innocent. C’est peut être ce qu’il faut retenir de l’affaire Dreyfus. C’est aussi la naissance, et la première victoire, des « intellectuels ». Mais c’est certainement la droiture de quelques officiers de l’armée qui mérite d’être remarquée.
  • 6 février 34. Les forces coalisées d’une droite revancharde et du PC profitent de l’affaire Stavisky pour attaquer un gouvernement de gauche dysfonctionnel, mais soutenu par le peuple. Ça ne marche pas mais cela conduit à une forme de guerre civile larvée et suicidaire. La gauche prétextera d’une lutte contre le fascisme, qu’elle croit français, pour ne pas apporter les réformes nécessaires au gouvernement, et ignorer la montée du nazisme.
  • 10 juillet 40. Paul Reynaud aurait pu être l’homme de la situation. Mais il manque de souffle. Pétain et surtout Laval profitent de l’éternelle faiblesse du régime pour faire un coup d’État et imposer leur vision médiocre, et revancharde, du monde.
  • 13 mai 58. Guerre d’Algérie. Cette fois-ci l’armée se croit une mission, elle aussi a des comptes à régler. Le gouvernement en place, comme d’habitude, est trop divisé pour pouvoir réagir. De Gaulle arrive, transforme la constitution, et règle le problème, endémique, d’instabilité gouvernementale.
  • Mai 68. Mai 68 est l’histoire d’une sorte de baby boom étudiant mondial, mais qui, en France, va, en se heurtant à la rigidité de la société gaulliste, exploser.  

Élections présidentielles : le changement, vraiment ?

Dans mon billet de fin d’année, je disais que le Yin allait remplacer le Yang. C’est-à-dire la solidarité devait prendre le pas sur l’égoïsme. L’élection me donne-t-elle raison ?

Le Yang d’abord : Nicolas Sarkozy est un pur produit du néoconservatisme. Origines et rhétorique identiques à celles du mouvement américain. Seul le mot n’a pas été utilisé. Manque de courage à droite et de culture à gauche ?

Et le Yin ? Pas gagné. L’individualisme de droite pourrait être remplacé par un individualisme de gauche, de même que les Espagnols se sont jetés dans les bras des ultralibéraux. Explication :

Qu’est-ce que l’individualisme de gauche ? Le Trotskysme. Pourquoi est-il puissant ? D’abord, parce que la plupart des barons du PS sont d’anciens trotskystes et que même le PC a recruté un trotskyste, son ennemi mortel !, pour le représenter. Mais, surtout, parce que ce ne sont pas tant les trotskystes qui comptent que leurs idées. Car, s’ils n’ont jamais été plus qu’une poignée d’individus se haïssant les uns les autres, leurs thèses trouvent un écho chez les intellectuels, nos « leaders d’opinion ».

Qu’est-ce que le trotskysme signifie pour nous ? Le moyen-âge.

Pour l’intello de gauche, la France ressemble à ce qu’en dit le film OSS 117 : un pays de fachos antisémites. La mission du dit intello est de défendre les justes, les opprimés : les Roms, les colonisés d’avant la décolonisation, les sans papiers, les palestiniens… ce qui conduit à d’invraisemblables contradictions avec les droits de l’homme, sa religion (cf. le bon Juif et le mauvais Israélien). Mais cette irrationalité n’est peut-être qu’apparente. Car, la religion des droits de l’homme a, comme la religion catholique, la conséquence indirecte de permettre l’asservissement du grand nombre en le convainquant de sa faute originelle. Ainsi que l’écrit Michel Winock, « un des plus durables paradoxes du socialisme » est qu’il tend au totalitarisme (Le socialisme en France et en Europe, Points Histoire).

Bref, François Hollande est en face d’un grand changement : amener le principe de notre société de la haine de l’autre au respect de l’humanité. Notre élite, en particulier, doit cesser d’exploiter nos petits défauts pour ses médiocres intérêts. Elle doit s’atteler à mettre en valeur nos grandes qualités. Elle y gagnera notre affection admirative, et y perdra sa névrose d’Harpagon assiégé par les forces du mal.

Compléments :

Qu’est-ce qui fait perdre les socialistes ?

Surprise : le modèle social-démocrate suédois va mal (The strange death of social-democratic Sweden).

Le socialisme, parti des intellectuels
Parmi les raisons évoquées, l’une me frappe : partout le socialisme est mal aimé. La crise, qui aurait dû le requinquer, a profité à la droite. Qu’est-il arrivé aux socialistes, me suis-je demandé ? Voici où m’a mené un enchaînement de pensées :
  • Michel Winock (Le socialisme en France et en Europe), distingue deux courants socialistes : populaire et intellectuel. En Europe du nord, ils se sont fondus dans la sociale-démocratie, en Europe du sud, ils se sont divisés entre communisme et socialisme.
  • J’ai l’impression que, progressivement, le courant intellectuel a pris la main sur l’ensemble du mouvement, et que la droite a récupéré une partie au moins du courant populaire. Aux USA, Reagan, Bush ou Palin représentent le peuple, pas Obama. Il en est certainement de même en France. Aussi curieux que c’ait pu me paraître le Mouvement Populaire porte probablement bien son nom.
Opposition entre intellectuels et peuple

Ce qui différencie les pensées intellectuelle et populaire est une question de valeurs.

  • L’intellectuel est individualiste et universaliste. Sa bible, c’est les droits de l’homme. Pour lui il existe une seule « culture » (cf. France Culture ou Ministère de LA Culture). Elle est mondiale. 
  • Le populaire croit qu’être Français ou Américain est une réalité (dont on peut être fier). Sur ce point il se rapproche de l’ethnologue : il pense qu’il y a des cultures, une par groupe humain. (Ce qui signifie que chacun d’entre nous appartient à plusieurs cultures, notamment à celle de l’entreprise qui l’emploie.)
Ce sont probablement les Allemands de l’avant seconde guerre mondiale qui ont le mieux marqué cette distinction. Ils appelaient la « culture » des intellectuels « civilisation ». C’était un monde déshumanisé d’électrons libres régulés par contrat. En face se trouvait la « culture » à proprement parler, le groupe humain uni, solidaire et amical.
On en arrive donc à un socialisme qui considère une partie de son électorat traditionnel comme le « mal ». Michel Winock va même jusqu’à dire que le socialisme est à tendance totalitaire (il nous dénie le droit de ne pas penser comme lui). Pas étonnant dans ces conditions qu’il tende à perdre les élections.  
Tactiques pour une conquête du pouvoir
Techniquement, les socialistes ont probablement deux possibilités de reprendre l’avantage :
  1. Laisser renaître un mouvement puissant à leur gauche. (Et le flouer lors des élections façon « union de la gauche »).
  2. Utiliser la méthode Blair et devenir le parti de l’individualisme et du libéralisme éthique. (Option DSK ?) Ce qui leur permet à la fois de ratisser le bobo à gauche et le libéral à visage humain de droite, plus les marges qui pensent en être. De manière équivalente, ce serait le parti du diplôme – le point commun de ces deux électorats. La droite devenant le parti de ceux qui ne se définissent pas, avant tout, par leurs études : l’ouvrier et le self made man, notamment.
Compléments :
  • Sur culture et civilisation (par exemple) : Mosse, George L., Les racines intellectuelles du Troisième Reich, Points 2008.