Michel Winock

Chose curieuse, à chaque fois que je me pose une question, Michel Winock a écrit un livre à son sujet. Qui est-il ? Une émission lui fut consacrée.

Il serait un pionnier de l’histoire politique. Mais, surtout, il me semble illustrer une de mes théories : nos grands hommes n’inventent rien, ils sont portés par les événements. Lui paraît être le fruit de la prospérité d’après guerre. Elle lui a permis de faire des études, alors qu’il était pauvre, d’entrer dans les milieux de l’édition, d’être professeur d’université sans avoir suivi le parcours ordinaire…

Au fond, tous les génies furent des autodidactes. Il est possible qu’ils aient besoin, pour s’épanouir, de la liberté qu’apporte le chaos d’une société en transformation. Dès qu’elle se fige dans la règle et le diplôme, elle devient une usine de fabrication de produits ?

Le temps des intellectuels

Il n’y a plus d’intellectuels, disait Michel Winock dans une travail qu’il consacre à un trait marquant de notre culture, depuis l’affaire Dreyfus. 

Ce qui m’a choqué. Car ne vivons-nous pas, au contraire, au temps de l’intellectuel ? N’est-ce pas, justement, ce qui est le propre de la « méritocratie » ? Nos entreprises et notre Etat sont gouvernés par les « meilleurs élèves ». D’ailleurs, n’est-ce pas ce que dit l’enquête qui a créé le terme « Bobo » à la fin des années 90 ? 

Mais, il y a peut être intellectuel et intellectuel. Michel Winock reconnaît que nous avons des intellectuels du quotidien. Mais ce n’est pas, probablement, ce qu’il entend comme un véritable intellectuel. Les intellectuels d’antan, c’était les Montaigne, les Descartes, ou les Marx. Ils n’étaient pas dans (uniquement) le feu de l’action. Ils construisaient des systèmes, de nouvelles sociétés, autrement dit une oeuvre. Elle guidait ensuite les hommes d’action, « l’exécutif ».  

De là tous nos « Think tanks » ? Il semble, effectivement, que la société doive réapprendre à penser. Il est possible que les stratégies émergent de l’action. Mais il faut au moins un dispositif qui ne soit pas dans l’action pour comprendre ce qui se passe, et en tirer des conclusions et une façon d’organiser la société qui permette des les mettre en oeuvre. L’intellectuel ?

Histoire de l’extrême droite en France.

On parle beaucoup d’extrême droite, mais qu’est-ce que c’est ? 
Si j’en crois ce livre, c’est extraordinairement confus. Au début, l’extrême droite, ce sont les royalistes. Puis ce sont les nationalistes, sur le modèle Allemand. C’est-à-dire le mythe d’une culture propre à la France, enracinée dans son histoire. (On ne peut pas comprendre de quoi il s’agit si l’on n’a pas lu Barrès et les auteurs de ce temps.) Aujourd’hui, c’est le Lepénisme, que j’aurais bien du mal à définir. En fait, ce sont des ramassis de mécontentements, aux soubassements extrêmement fragiles. A tel point que leurs leaders doivent les fédérer en recherchant des dénominateurs communs plus ou moins théoriques. Maurras en donne un grand exemple : il est royaliste par raison. De même qu’il perçoit l’antisémitisme avant tout comme un moyen de rassemblement. Il en est de même pour la religion catholique. Surtout, les courants d’extrême droite sont extraordinairement fluctuants. Ils sont corrélés aux difficultés du pays. Ils accrochent les mouvements de mécontentement. Mais dès que la conjecture se rétablit, c’est fini. D’ailleurs leur diabolisation leur sert : en brouillant le jugement des gouvernants, elle les empêche d’agir. Ce faisant, les circonstances favorables aux extrêmes se maintiennent.
Vichy fut le grand moment de l’extrême droite. Pour la seule fois de notre histoire, elle gouverne le pays. Mais quel bric à brac ! Comme Boulanger, Pétain était perçu comme un militaire de gauche. Il est rejoint par un assemblage invraisemblable d’individus de toutes origines : Doriot vient du PC, où il rivalisait avec Thorez, Spinasse est un ministre de Blum, etc. Et, une fois de plus, après la stupéfaction initiale, le peuple ne suit pas les excès du pouvoir. A partir de 41, il devient « attentiste » dit l’ouvrage. Mieux, le mouvement d’extrême droite qui a le mieux réussi est celui des Croix de feu du Colonel de la Roque. Or, ce colonel a été un résistant !
Anomie ?
Les auteurs du livre croient avoir trouvé des invariants à la question de l’extrême droite. Je n’en suis pas sûr. Comme le dit une citation donnée en introduction, « extrême droite » semble surtout un terme injurieux. Ce qu’il recouvre n’est que de peu d’intérêt pour ceux qui l’emploient. En particulier, on l’associe à « fascisme ». Autre terme flou. Au mieux, il signifie la dissolution de l’homme dans un groupe ultra hiérarchisé. Une aspiration que l’on prête au Français, comme chacun sait…

La théorie de la complexité dit que la vie est ce qu’il y a entre le chaos et l’immobilité. Je me demande si l’extrême droite n’est pas une réaction de la vie au chaos, qui réclame, par contre coup, l’immobilisme. De gauche à droite on a qualifié la République d’avant guerre de 40 de « désordre établi ». Camus, en particulier, a été extrêmement sévère vis-à-vis d’elle. Il en a été de même de celle d’avant 14. Ce désordre était à la fois une question de scandales, de politiciens véreux, de lâcheté, de manque de charisme et de courage, mais aussi de valeurs. On reprochait à l’argent et au « libéralisme » matérialiste de corrompre la société. L’extrême droite est un appel au rétablissement de « l’ordre ». Il vient, en minorité, de gens qui s’opposent au mouvement général de la société, qui veulent l’immobilisme. Mais c’est surtout un refus de « l’injustice », c’est à dire d’une société qui trahit son principe, fondateur, de solidarité. (Les chômeurs grossissent les rangs des extrêmes, mais aussi ceux qui estiment qu’on leur manque d’un respect qui est dû à tout homme.) Le livre dit que les thèses de l’extrême droite gagnent la société, ce qui en fait le danger. Je crois plutôt que, lorsqu’il souffre, l’homme cherche des causes à ses difficultés. Et, faute d’avoir l’entraînement pour ce faire, et le temps, il débouche sur des idées simplistes. Bref, il me semble que l’extrême droite est un « phénomène » dû à un changement qui se passe mal. Une question d’anomie.

Esprit

Et si Esprit expliquait la pensée de M.Macron ? Il a été associé à cette revue, ainsi que plusieurs de ceux qui ont favorisé son ascension. Il en fut de même de M.Rocard. 
Ce livre raconte l’histoire d’Esprit, de 1932, sa création, à 1950, mort d’Emmanuel Mounier. Car elle est l’oeuvre d’un homme. Il va fédérer autour de lui un mouvement, international. Mais c’est surtout une revue d’agrégés. (Emmanuel Mounier est arrivé second à l’agrégation de philosophie, derrière Raymond Aron, l’année où Sartre a été recalé.) Mais pas de normaliens les plus brillants. Car ces derniers ont soif d’absolu. Or, Esprit, c’est une tentative de se frayer un passage entre les utopies totalitaristes du 20ème siècle. C’est la troisième voie avant d’être la deuxième gauche. 
Révolution
Chemin difficile. Car, Esprit veut une « révolution« . Comme le fascisme et le communisme, il rejette le parlementarisme et le libéralisme. Il est anti « bourgeois ». Son projet, c’est le « personnalisme« . C’est la liberté individuelle, mais aussi la solidarité. C’est anti individualiste (égoïsme) et totalitariste. C’est surtout « esprit », par opposition à matière. C’est le refus du « désordre établi« , d’une société aspirée par le matérialisme capitaliste ou soviétique. E.Mounier est chrétien, et il juge que sa religion a vendu son âme au système. Il veut la ramener à sa pureté originelle, par un dialogue entre gens de spiritualité. Par conséquent, ce n’est pas une revue chrétienne. De quelle société rêve Esprit ? Quelque chose à la Proudhon. Le haut serait contrôlé par le bas. Une série de fédérations : commune, région, nation. L’Europe, en particulier, serait une fédération. Et, tout cela serait régi par une planification, émanation de la volonté générale. Mais ce projet est secondaire, probablement. Esprit était plus intéressé par le débat d’idées que par l’action politique. 
Honnêteté intellectuelle
Qu’est-ce que tout ceci a donné ? A mon avis, le combat de la revue est celui de l’honnêteté intellectuelle. Les deux autres camps jugent que la fin justifie les moyens, le mensonge. Pas elle. Avant guerre, elle est remarquable. Elle accuse le traité de Versailles d’être injuste et dangereux. Elle dénonce la dictature soviétique, qui n’a rien à voir avec le projet communiste. Elle est anti-munichoise. Elle appelle à une réaction française face à Hitler. Elle veut réunir les gens de bonne volonté autour de valeurs communes. Peut-être se fait-elle piéger par sa volonté de dialogue ? Elle participe à des congrès fascistes ou reparaît après la défaite de 40. Mais, à chaque fois, elle exprime fermement ses positions. Elle finit par se faire exclure. C’est après guerre qu’elle s’égare. Les intellectuels de l’époque croient à l’apocalypse. L’ennemi c’est l’Amérique, de Gaulle est fasciste. Une petite élite (eux) doit sauver le monde. Ils sont fascinés par le fait que 30% de la population française vote pour le PC. Comme leur mission c’est de défendre « l’exploité », et comme « l’exploité » est communiste, ils doivent faire route avec lui. L’égarement ne durera que jusqu’en 1949, procès Rajk. Ensuite, la revue, notamment avec Michel Crozier (que je n’attendais pas là), va retrouver un positionnement proudhonien : la participation. C’est à dire, que le petit prenne son sort en main, et fasse changer la société par le bas. Elle mènera aussi, dès l’après guerre, un combat anticolonialiste. Sa position est originale. Elle veut que la France soit une fédération de nations. Seul moyen pour que les pays décolonisés ne soient pas asservis par un colonisateur américain ou soviétique. 
Quant à la deuxième gauche, qui aboutira au PSU de Michel Rocard, elle se crée en réaction à la dérive vers la droite et le colonialisme du Parti socialiste. 
Et Emmanuel Macron ? Esprit avait-il gardé le même esprit quand il y a écrit ? En tout cas, cela amène à se poser des questions. Quelle est la « révolution » dont parle son livre ? S’oppose-t-il au « désordre établi » du matérialisme (et à Hollande le matérialiste) ? Son projet de droit social est-il une tentative de transformer l’entreprise en donnant le pouvoir à une association de travailleurs, comme chez Proudhon ? Voit-il l’Europe, si importante pour lui, comme une fédération de nations ? Son rôle « jupitérien » a-t-il pour objet de mettre en oeuvre un changement planifié issu de la volonté populaire ? A-t-il conservé la méfiance d’Esprit vis-à-vis du parlementarisme (qu’il a nettoyé à grandes eaux) ?…

François Mitterrand

Qui était Mitterrand ? On l’a dit « florentin », mais c’est plutôt à Talleyrand qu’à Machiavel qu’il me fait penser. C’était un homme de réseau, d’abord. Comme Talleyrand, il avait des amitiés partout, dans tous les camps. Et il leur était fidèle. Il n’y a pas de réseau sans fidélité. C’est ce qui fait son étonnante capacité à rassembler, la recette de son succès. En contrepartie, il est demeuré ami de gens peu recommandables, et jusqu’au bout, il a fleuri la tombe de Pétain. Ce n’était pas un homme de « ou », mais de « et ». Il a été à la fois de Vichy et résistant. 
Sa force semble, indéniablement, un pouvoir de séduction hors du commun. Ce fut aussi un tacticien étonnant. Dès ses débuts il est vu comme retors et dangereux. Et, pourtant, il excelle dans l’alliance. Son coup de génie est celle qu’il noue avec les communistes. On a oublié que, en ce temps, ils sont à la fois ostracisés (cinquième colonne de Staline) et la plus puissante force politique française. Son destin bascule le jour où de Gaulle décrète l’élection du président au suffrage universel. Mitterrand se dresse contre de Gaulle. Il devient le héraut de la résistance au général. Il comprend, surtout, que la présidence est pour lui : l’élection à deux tours, lui permet de liquider les communistes au second. De Gaulle obtient le contraire de ses intentions : Mitterrand fait triompher une politique des partis. Et le FN en prime ! FNUMPS, c’est lui. Finalement, ce fut un incroyable narcissique. Sa présidence a été celle du Roi soleil : constructions de prestige, et dépenses somptuaires. Puis, dans les deux années finales, il s’absorbe dans la perspective fascinante de sa mort. Nous ne comptons plus. 
Cependant, comme Talleyrand, il avait une exigence de respectabilité, ce qui, très tôt, l’a amené à réinventer son passé, et à mentir sur lui. Mais, contrairement à Talleyrand, il n’a pas été un visionnaire en termes d’évolutions sociétales. Il s’adapte après coup. Il est d’une famille de la haute bourgeoisie conservatrice. Il est croix de feu. Il est haut fonctionnaire de Vichy (son emploi lui a été trouvé par sa famille), puis il sera ministre quasi permanent de la 4ème République. Il est alors très colonialiste (l’Afrique est l’avenir de la France). Il est aussi ministre de la justice, à une époque où l’on applique les méthodes industrielles au massacre et à la torture, en Algérie. Il donne son accord à beaucoup de décapitations, d’ailleurs. Et il ne comprend rien à 68. Mais il devient marxiste parce qu’il estime que c’est le moyen de gagner les voix du peuple. Cependant, il a des convictions, mais encore une fois, après coup. Peut-être se convainc-t-il des histoires qu’il nous raconte ? D’où des moments de rigidité, désastreuses pour nous. C’est notamment ce qui arrive au début de son premier mandat. Contre l’avis de Rocard et de quelques autres, mais avec l’assentiment d’Attali, il a procédé à une politique quasi collectiviste, particulièrement à contre temps. La France, notamment le chômage et le déficit, a plongé. On peut se demander si elle s’en est relevée. 
Au delà du bien et du mal
Abjecte ? L’auteur ne semble pas loin de le penser. Mais est-ce une bonne façon de juger ? La politique de Mitterrand a été maladroite en Afrique, plus heureuse en Europe, dont il a été un bâtisseur, mais c’est surtout notre pays qu’il a métamorphosé. Qu’on les aime ou non, il a balayé la France d’après guerre par les idées de gauche. Il a donné un nouveau souffle au pays. (Destruction créatrice ?) Or, il n’y avait que lui qui pouvait rassembler les opposés, et utiliser la puissante et inquiétante force communiste, pour mieux la liquider. Et c’est peut-être les histoires de Mendès-France et de Rocard qui appuient le mieux cette thèse. En effet, tous deux apparaissent, dans ce livre, comme des « gens bien ». Ils ont des convictions, du talent, et, eux, voient juste. Seulement, leur intransigeance les écarte du pouvoir. L’auteur traite Rocard de « pirate qui reste au port« . Et cela, je pense que Mitterrand l’avait compris. Au delà du bien et du mal, c’est l’homme qui a changé la France ?
(WINOCK, Michel, François Mitterrand, Folio Histoire, 2016.)

Flaubert de Michel Winock

Flaubert, tel que je ne l’attendais pas. Sorte de Cyrano, force de la nature, gaulois, paillard, le coeur sur la main, fidèle en amitié et en admiration, formidable travailleur, missionnaire monomaniaque de l’art auquel il a tout donné. Sa vie en particulier. Elle n’a pas très gaie. Il a consacré énormément de temps à son oeuvre, ce qui l’a empêché de voir ses amis autant qu’il l’aurait certainement aimé, mais aussi d’avoir une famille. Mauvaise santé, il finit ruiné par un neveu et une nièce qui ne méritaient certainement pas une affection aveugle. Mais, il a peut-être été puni par là où il a pêché. Car, il a voulu donner un confort bourgeois à cette nièce, alors qu’il décriait le bourgeois. Et il a été à l’origine d’un ratage à la Bovary. 
Il est, en quelque-sorte, le pendant de Tocqueville. Il décrit la transformation de son époque. La chute de Napoléon, c’est la fin de l’héroïsme, la massification de la bourgeoisie. Sa caractéristique : la bêtise, l’idée reçue. Il est consterné. Mais il existe une contre-poison : l’art. Alors, il va consacrer son existence à la création d’une oeuvre d’art. En particulier, il va transformer la bêtise en art (Madame Bovary, L’éducation sentimentale, Bouvard et Pécuchet). Grâce à la fortune familiale, il pourra longtemps vivre comme un rentier, ou plutôt comme un moine, et éviter de se compromettre dans des emplois alimentaires. Chaque oeuvre lui demande des années. C’est un travail énorme. Il écrit des pages, pour ne garder qu’une ligne. Il vérifie tout, il amasse une documentation monstrueuse, il va jusqu’à faire des voyages dangereux (notamment en Orient) pour nourrir son inspiration… 
Il aura peut-être aussi été une sorte de Don Quichotte. En effet, l’art aussi se transforme. Il n’est plus élitiste comme il l’aimait. Il devient marchandise. 
(Winock, Michel, Flaubert, Folio, 2013.)

La grande fracture, 1790 – 1793 de Michel Winock

Ce livre, c’est la guerre de Troie n’aura pas lieu ! C’est l’histoire d’un changement, qui tourne mal. Tout du long, on croit que ça va réussir. On va faire de la France une monarchie constitutionnelle. Modérée et raisonnable. Les révolutionnaires sont d’accord là-dessus. Mais rien ne se passe comme prévu.
Car, pour commencer, il faut un roi. Or, pour le « bon roi » Louis XVI, le peuple ce n’est rien. Il se voit prisonnier chez lui. Par l’intermédiaire de sa femme, « l’homme fort » de la royauté et « l’Autrichienne » de la rumeur populaire !, il supplie ses semblables, les monarques européens, de le sauver. (Que serait-il survenu s’ils avaient obtempéré ? Un massacre sans commune mesure avec la Terreur ?, me suis-je demandé.) Pour gagner du temps, il ment comme il respire.
Le changement supposait aussi que le peuple serait guidé par la raison. Or, c’est la parole qui l’enflamme. La révolution sera le triomphe d’orateurs comme Danton et Mirabeau. Ils sont exceptionnellement brillants certes, mais corrompus jusqu’à la moelle. D’ailleurs, partout la réalité fait mordre la poussière à la raison. Ainsi, la révolution récupère les dettes royales. Pour les effacer, on prend la décision, fort sensée, de vendre les biens ecclésiastiques. Plus exactement, on les hypothèque en échange « d’assignats ». Alors que rien ne semblait l’annoncer, cela va déboucher, par un enchaînement d’événements insignifiants, sur une guerre de religion. Et sur une inflation galopante. Car il est impossible de résister à la tentation d’imprimer des assignats.
Autre grand moment d’intelligence collective : les révolutionnaires déclarent la guerre à l’Europe. Elle va forcer le roi à se démasquer, se disent-ils. Ils pensent la victoire facile. Mais ils oublient que leurs officiers sont nobles. Et que la menace d’une invasion va rendre furieux le peuple.
En fait, la révolution est surtout une surenchère dans la radicalité. C’est elle qui rend impossible de mettre un terme à la révolution. Peut-être parce que personne ne peut résister à la tentation de dépasser le tenant du pouvoir sur sa gauche, en direction du peuple. A Mirabeau, proche des nobles, succède Barnave, homme de la grande bourgeoisie, qui va jusqu’à défendre la cause esclavagiste. Car les propriétaires des Antilles menacent de se rallier à l’Angleterre, patrie des droits de l’homme. C’est ensuite Brissot et les Girondins. Et enfin Robespierre et la Terreur. Terreur qui n’est pas le fait du peuple, d’ailleurs. Mais d’une poignée d’excités.
WINOCK, Michel, La grande fracture 1790-1793, Tempus-Perrin, 2014.

Curieuse démocratie française

Que notre pays est peu démocratique ! Voilà qui me frappe depuis longtemps.
Tout événement est immédiatement classé bien ou mal. L’intervention de François Hollande en Afrique ? Bien. Les Palestiniens, bien. Les Israéliens, mal. Amazon, mal. Vous pensez autrement ? FN. FN ? Le Diable… Mais la démocratie, c’est le débat ! 
Pourquoi est-il impossible ? Je crois que nous sommes pris entre deux tendances. L’intolérance et l’irresponsabilité.

  • Nous sommes révolutionnaires car intolérants, dit Michel Winock. Pays catholique, nous croyons aux vérités absolues. 
  • Mais nous sommes aussi irresponsables. Comme la CGT, nous refusons de signer quoi que ce soit, pour pouvoir ensuite le dénoncer. En fait, nous refusons de penser. Nous attendons la crise qui nous dira où aller. 

Tout cela se résume en deux mots : paresse intellectuelle. Elle nous fait nous aligner (ce que nous appelons « engagement ») derrière l’idéologie du moment. Voilà pourquoi la gauche a pris un vocabulaire ultralibéral : les cercles d’affaire anglo-saxons ont mis la main sur ses canaux d’alimentation. Au fond, nous n’avons plus de religion, mais nous sommes des croyants.

Détail amusant. Le grand dessein des Lumières était que nous parvenions à penser par nous mêmes. Elles avaient dû remarquer que nous en étions génétiquement incapables.
Pour autant cela ne signifie pas que le pays ne soit pas démocratique. L’intérêt collectif a probablement son mot à dire. Les minorités qui nous gouvernent ne doivent-elles pas y céder de temps à autres pour conserver leurs privilèges ? Mais il agit à long terme, et par crises. 

Clémenceau

« Homme d’affrontement, qui n’est lui-même que dans le conflit », Clémenceau ressemble à ces anarchistes ou ces révolutionnaires qui passèrent leur vie à défier la société. Il connaît la prison très jeune, il est toujours endetté, il va de combat en combat, c’est d’ailleurs un duelliste redouté, et un tribun sans égal. Et il ne cherche pas le pouvoir. Pendant longtemps il est celui qui fait tomber les ministères. Il n’arrive au gouvernement qu’âgé. Il s’est fait énormément d’ennemis. Mais lui n’a de rancœur vis-à-vis de personne. Il n’en veut qu’aux idées, pas aux hommes. Et il fait passer l’intérêt général avant tout.

C’est l’homme de l’affaire Dreyfus. Il est ministre de l’intérieur, « premier flic de France », à un moment où le « pays (est) en proie à l’agitation sociale et à la menace de désagrégation ». Car c’est alors que « l’unification (de la gauche socialiste) se produit sur la base radicale de la lutte des classes », qui légitime la violence comme moyen d’action. Puis il est « le père la victoire », en 17 au moment où la France et l’Etat major sont saisis par le défaitisme. Sa vie est aussi faite de revers. Pendant la Commune, il tente une conciliation. Il ne parvient ni à empêcher la peine de mort, ni à faire renoncer la France au colonialisme. Et les accords qu’il fait signer après guerre ne seront pas respectés.
Surtout, il semble avoir été pris dans une guerre fratricide. Lui-même va être le fléau de Gambetta et de Ferry, « conservateur déguisé en républicain ». Avant d’être pris à parti par Jaurès. « Le plus grand faux pas de la carrière de Clémenceau » aura été de ne pas parvenir à s’entendre avec le parti socialiste. Ce qui conduit « les socialistes (à prendre) le monopole de la revendication sociale, alors même que leur ligne révolutionnaire les éloignait du pouvoir ». « La gauche radicale n’a guère le sens social. » « Déjà s’amorce l’évolution qui fera du radicalisme le représentant attitré des classes moyennes, des petites villes et des villages mêmes. »
A quoi croyait-il ? à la liberté individuelle. Elle a pour condition la République, et le progrès (« confiance irrésistible dans l’idéal de la raison et des Lumières »).

Son idéal ? Individualiste farouche « contempteur de l’autorité », « il veut la République, toute la République, la République de Clémenceau c’est d’abord la liberté. » Liberté ? « (Ce qu’il veut faire dans ses écrits) : c’est chanter la vie, c’est magnifier l’action, c’est exalter la joie d’être, contre les philosophies et les religions de la misère et de la chute. » « La parole ne peut être que vain bruit, sans action. »
Sa stratégie ? « lutter contre les monopoles, les privilèges patronaux (…) préparer l’abolition graduelle du prolétariat (…) vieil idéal de la Révolution, celui du petit propriétaire libre. »
Le moyen ? « Le salut passait à ses yeux par la ville, l’instruction, les études » : « Ouvrir l’enfant aux sensations de vérité, de bonté, à la pitié des êtres, aux sentiments de compassion humaine, d’où jaillit le noble élan de secours. » « Délivrer l’homme de l’ignorance, l’affranchir du despotisme religieux, politique, économique et l’ayant affranchi, régler par la seule justice la liberté de son initiative, seconder par tous les moyens possibles le magnifique essor de ses facultés, accroître l’homme en un mot, en l’élevant toujours plus haut. » Le service militaire est « le prolongement de l’école ».
Ses combats en découlent : « défenseur de l’individu, de l’entreprise individuelle, il ne peut accepter le triomphe de l’individualisme. Car l’individu fait partie d’un corps social (…) en même temps, il ne peut accepter le communisme (…) l’individualisme absolu, expression de la barbarie, le socialisme collectiviste est un déni de l’individu, mais les responsabilités de l’Etat social doivent être reconnues. » « Il n’a d’ennemis que ceux qui violent la loi. »
Il croit au « droit des peuples ». Il aime la France parce qu’elle porte son idéal, c’est un  « grand peuple, celui qui avait allumé pour le monde entier la torche de la liberté. » « La France, autrefois soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de la liberté, toujours soldat de l’idéal. »
Le livre : WINOCK, Michel, Clémenceau, Librairie Académique Perrin, 2011.

Le siècle des intellectuels, de Michel Winock

WINOCK, Michel, Le siècle des intellectuels, Editions du Seuil, 1999.

L’histoire des intellectuels en France ne me semble pas tant l’histoire de personnes, que d’une sorte de mise au point. L’homme découvre la raison et cherche comment il pourrait bien l’utiliser. Et, pour cela, il va commencer par épuiser les erreurs possibles.

Pour l’intellectuel, l’affaire Dreyfus est un mythe fondateur. C’est une bataille pour son droit à peser dans les affaires de la nation. Il affronte les forces du conservatisme et de la tradition. Pour elles, l’innocence de Dreyfus ne compte pour rien en comparaison du primat des valeurs éternelles de la nation. Avec la première guerre, l’intellectuel se détache du matériel (Surréalisme). C’est la pensée pour la pensée. La montée du fascisme le ramène à ses racines combatives  mais sans qu’il perde son détachement des choses du monde. Il est pacifiste. Et il ne voit l’ennemi qu’en France. Constatant à nouveau son erreur, il devient « engagé » après la seconde guerre mondiale. Cette fois, ses luttes sont sectorielles, en quelque sorte. Il semblerait qu’il ait cru que le Parti Communiste était porteur des valeurs du peuple, le bien. Le PC était donc le bien. Point ! Du naufrage du communisme va émerger la figure de Raymond Aron (le mode de pensée anglo-saxon ?).

Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Pour Julien Benda, l’intellectuel est le défenseur de l’universalisme et de valeurs (justice…) absolues. L’intellectuel, un idéologue totalitaire ? Il sait, il ne cherche pas. D’ailleurs, en France, ce n’est pas tant un penseur qu’un écrivain.
L’intellectuel se transformerait. Il se multiplierait et deviendrait un acteur sans-grade de la construction d’une démocratie modeste, selon M.Winock. Pour cela, il devrait acquérir la capacité de penser par soi-même. Mais, quitte à rêver, ne serait-il pas mieux d’espérer un monde où tout homme est responsable, et capable de penser seul ? me suis-je demandé.

(Ce livre m’a aussi fait penser à la thèse de Jean-Baptiste Fressoz. Michel Winock dit que l’intellectuel est le représentant du spirituel, de l’éthique. C’est le nécessaire contrepoids aux puissances matérielles poussées par leur intérêt égoïste. Et si la fonction de l’intellectuel était de nous bercer d’illusions ? D’endormir les freins au changement ? De permettre à son moteur, l’agent économique, de faire son job sans avoir à écouter sa conscience ? Mieux, de le réveiller lorsque l’accumulation de privilèges le fait sombrer dans le conservatisme ? Michel Winock ne dit-il pas que l’intellectuel est « l’agent du changement » ?)