Malheur et privilège

Brideshead revisited. Série de la BBC. L’intérêt de la radio est qu’elle concentre l’intrigue.

Lorsque j’ai lu ce livre, je n’avais pas aussi bien perçu à quel point la famille dont il est question est extraordinairement malheureuse.

C’est difficile à sentir par un lecteur moderne, car elle est extraordinairement riche. Comme on l’était, lorsque l’on était un lord anglais, avant guerre.

Pourquoi y sombre-t-on dans l’alcoolisme dès l’adolescence ? Relations familiales toxiques. Paradoxalement, pour un lecteur moderne, il semble que les femmes soient fortes et destructrices, et les hommes faibles. Et, peut-être aussi, que l’on n’y ait pas d’enfance.

Terrible est une société dont les privilégiés ont des comptes à régler avec elle ? Un livre, finalement, très actuel ?

Jeune société

J’entendais Evelyn Waugh dire que, enfant, il était plus adulte que l’école. (Great lives de BBC 4)

J’ai aussi eu ce sentiment. Notamment la première fois que je suis entré dans un conseil d’administration. J’ai eu l’impression d’être dans une cour d’école. « On dirait qu’on serait… » 

Je me demande si ce phénomène surprenant n’est pas lié à « l’autorité ». Celui qui est en position d’autorité, un président, un père de famille… peut tout se permettre. Or, celui qui peut tout se permettre est, justement, l’enfant. 

Unconditional surrender

Dernière partie de Sword of Honour. Cette fois, Guy parvient à être nommé officier de liaison en Yougoslavie. Enfin l’aventure ? 

L’Angleterre a décidé de soutenir les partisans de Tito, et de trahir ses alliés royalistes. On dit que la bravoure des troupes de Tito « fixe » un grand nombre de militaires allemands. Dans les faits, les armées allemandes ont décidé de se replier, et ne craignent rien des partisans yougoslaves, qui ne font pas le poids. On décide de mettre en scène une attaque contre un poste occupé par les alliés les moins dangereux des Allemands pour convaincre un général américain de soutenir Tito. L’affaire tourne au ridicule, comme d’habitude, mais le général est convaincu. 

La guerre s’achève. Les bonnes intentions de Guy y auront pavé quelques enfers. Sa femme, avec qui il s’était remarié entre-temps, afin de donner un père à l’enfant qu’elle avait eu par inadvertance, meurt dans un bombardement. Ce qui lui permet de se remarier en toute bonne conscience. Il grossit, a deux enfants, devient prospère. Sa vie a repris un sens. 

Chaque personnage a sa langue propre et sa personnalité. C’est remarquablement bien écrit. Chaque histoire est racontée avec une économie de mots surprenante. C’est féroce. Curieusement, je l’avais lu il y a plusieurs décennies, et cela ne m’avait laissé aucun souvenir. 

Officers and gentlemen

Deuxième partie de Sword of honour. Cette fois-ci, on découvre les commandos. Une idée nouvelle. Un des maris de la femme de Guy Crouchback, officier de carrière, est chargé de monter une unité commando. Il y réunit ses amis, tous gens de la haute société. On y passe le temps agréablement. 

Puis, après bien des péripéties, ils se retrouvent faire la campagne de Crète. Une longue déroute, dans le désordre le plus complet, avec pour mission finale de se rendre aux Allemands. Guy est invité par d’autres militaires à s’échapper dans un bateau de pêche. Il est un des seuls survivants de l’aventure, sauvé par un subalterne, quelque-peu inquiétant. (S’est-il débarrassé des autres navigateurs ?) 

Occasion de voir les ridicules de l’arrière, en particulier des officiers généraux. Tous plus sots les uns que les autres. 

Une unité étant menacée de disparition, elle décide d’un coup de pub. Elle expédie ce qu’elle a sous la main, c’est à dire un raté avec une bande de pieds nickelés, dynamiter un bâtiment d’une île anglo-normande. Le sous-marin qui les transporte se perd dans la brume, et ils débarquent en France, où, dans l’improvisation totale, il font sauter un train de marchandise. L’affaire est montée en épingle. Le raté est nommé colonel, et sert aux relations publiques de l’Angleterre auprès de ses alliés. 

Un phénomène curieux, en ces temps, était la valse des grades. En fonction des besoins on changeait de grade. D’ailleurs, les seuls qui semblent avoir de brillantes promotions, comme ici, sont les imbéciles et les planqués. Les autres sont cantonnés à des postes subalternes. 

Men at arms

La guerre de 40 vue par Evelyn Waugh, en trois livres (Sword of honour). 

C’est l’histoire de Guy Crouchback. Très ancienne famille chrétienne, qui a perdu sa fortune, probablement du fait de la crise d’avant guerre. Il vit en Italie dans une propriété familiale. Il avait épousé une femme qui coure d’homme en homme, et qui a divorcé de lui. Le divorce n’étant pas reconnu par l’Eglise, il ne peut se remarier. Sa vie est fichue. Depuis huit ans, il ne fait rien. La guerre est l’espoir d’un renouveau. Il revient en Angleterre, et avec quelques difficultés, en dépit de son grand âge (35 ans), parvient à s’engager.

Le monde d’Evelyn Waugh est ridicule. Et la traversée de la guerre sera une traversée de ridicules. Pour commencer on assiste à la drôle de guerre du côté Anglais. La brigade à laquelle appartient Guy essaie de se former. Ordre et contre ordre. On l’envoie un moment surveiller une plage où l’Allemand doit débarquer. Il est à deux doigts de mitrailler d’autres Anglais qu’il trouve trop anglais pour ne pas être allemands. Puis, cela devient plus sérieux, débarquer à Dakar. Mais rien ne se fait. On revient au pays. 

Brideshead revisited

A mon âge on ne lit pas, on relit. Je relis Brideshead, qui ne m’a laissé aucun souvenir. Zéro. Sinon que je me suis toujours demandé si l’invasion de notre langue par le mot « revisité » ne vient pas du titre du livre. 

Evelyn Waugh a la réputation d’être féroce. Ce n’est pas le cas ici. Le livre se lit bien et agréablement. C’est l’histoire des derniers feux de la haute noblesse anglaise, avant guerre. (En cela l’auteur se trompe : la haute noblesse anglaise et ses châteaux ne se sont jamais aussi bien portés.) Mais ce n’est pas Proust. C’est un livre de dialogues, fort bien écrits, entre hauts personnages, plus que de descriptions. 

On y perce peut-être le vernis de cette société. On découvre, ainsi, que derrière la nonchalance, l’humour absurde, ou l’originalité cultivée de ses membres (aussi incompréhensible pour l’Anglais que pour l’étranger), qui les rend si séduisants, se cachent de grandes fragilités, et des drames humains terribles.