L'oiseau d'acier d'Axionov

Pour comprendre le monde de M.Poutine ? L’histoire quelque peu délirante des habitants d’un immeuble à l’époque soviétique. Ecrit en 1965. (Mais jugé impropre à la publication.)

Bien loin de ce que l’on nous racontait à l’Ouest, on y voit un petit peuple prospère, une vie de petites magouilles entre amis, de petits ridicules, la crainte de la dénonciation et des purges n’en étant qu’un aspect secondaire, et de culte de Staline. 

Quant à l’oiseau d’acier, c’est un mystère. C’est le personnage central du roman. Il apparaît misérable, au début, mais se révèle avoir des facultés surhumaines, être un « oiseau d’acier ». Petit à petit, en jouant avec les règles du système et les faiblesses des hommes, il prend le contrôle de l’immeuble et de ses habitants. 

Et M.Poutine ? La société dont il rêve : un petit père d’un peuple d’irresponsables ?

(Faut-il voir un lien entre le fait que Staline veuille dire « d’acier » et le titre du roman ? Question que je me suis posée.)

Boulgakov

Le billet précédent m’a amené à consulter la fiche que le camarade Wikipedia consacre à la vie de Boulgakov. 

Cette vie a, effectivement, quelque-chose de la vie de Molière. Quasiment rien de ce que Boulgakov n’écrivait ne parvenait à être publié ou produit, en ce qui concerne ses pièces de théâtre. En revanche quand ça l’était, il rencontrait un gros succès. Sans l’intervention de Staline, Boulgakov aurait crevé encore plus tôt qu’il ne l’a fait. Cabale de dévots ? L’URSS a-t-elle été, au moins à ses débuts, le monde de l’hypocrisie, un déchaînement d’appétits vils ? 

Soljenitsyne et Chalamov

Soljenitsyne et Chalamov, deux écrivains du Goulag. (France Culture en parlait, il y a peu.) Chalamov me semble avoir eu un talent exceptionnel.

Vies tellement effroyables qu’elles sont inconcevables.

De l’utilité de l’intellectuel ? Vous l’expédiez dans un camp, il produit une oeuvre d’art, et un témoignage ?

Mais, faut-il croire, avec Staline et Mao, que les intellectuels ne raisonnent juste que dans les Goulag ? Au moment où Sartre se demandait comment penser après un génocide, il faisait l’apologie du stalinisme, d’un crime contre l’humanité…

Changement à la russe

Qu’est-ce qui s’est passé en 1917 ? La Russie était peuplée de paysans orthodoxes. Les Révolutionnaires ont voulu qu’ils soient des ouvriers athées. Du jour au lendemain. Pour cela, ils ont eu recours à la terreur. (Entendu dans une émission sur Soljenitsyne.)

Le romantisme des récits épiques nous fait oublier que les grands changements ont pour origine une idée toute simple.

Combien de milliards de morts faudra-t-il pour que l’on comprenne que le changement ne se fait pas en un claquement de doigts ?

Les USA ont-ils gagné la guerre ?

La bombe atomique n’aurait pas été la cause de la reddition du Japon. Avant de lancer leurs bombes atomiques, les USA avaient rasé 66 villes japonaises. Et cela n’avait nullement ému le pouvoir japonais. D’ailleurs, il n’en restait plus à démolir. L’armée était encore très forte, et conquérir le pays aurait demandé aux USA des sacrifices inacceptables. Ce qui a fait céder le Japon, c’est l’entrée en guerre de l’URSS, avec qui il avait un pacte de neutralité. Les Russes pouvaient entrer par le nord du Japon, qui était peu défendu, et refaire le coup de l’Allemagne. La fable de la bombe atomique arrangeait à la fois les Japonais et les Américains. Et c’est pour cela qu’on l’a crue. (L’article.)
Comme en Europe, l’intervention de l’URSS semble avoir été décisive. Or, on ne le dit pas. Cela montre peut-être deux caractéristiques des USA : ils ne tolèrent pas les pertes humaines ; mais, pour cette raison ?, ils sont particulièrement habiles à tirer les marrons du feu, à manipuler les autres nations. Et ce y compris l’URSS ?

La fin de l’homme rouge

La transformation de la Russie. Un livre de témoignages. Des petites gens racontent leur vie. Et c’est terrible. D’ailleurs bien plus en ce que ça révèle de l’Homme en général, que de l’homme rouge, en particulier. Je repère trois types de témoignages :
Il y a le stalinisme d’abord. C’est effroyable. Cela va au-delà de tout ce qu’on nous a dit. Soljenitsyne et tous les dissidents ont subi des traitements de faveur par rapport à ce qui était infligé au commun des mortels. Les dénonciateurs sont partout, chez soi d’abord. Puis c’est la torture, d’une cruauté inconcevable, industrielle, pratiquée par tous. Puis la liquidation en masse. Pour économiser les balles, et les doigts du NKVD qui ont des crampes d’avoir trop pressé de gâchettes, on jette les condamnés à la mer. Et on les regarde couler. Ceux qui réchappent des camps n’en sont que plus aveuglément attachés au pays. La terreur comme rite de cohésion sociale ? Il n’y a pas de monstres, comme dans la mythologie des intellectuels occidentaux. Que des hommes. Et on découvre que le pire des bourreaux peut avoir une conscience, qui le fait souffrir et qu’il lui fait dire que s’il a fait cela, ça devait avoir un sens.
Ensuite il y a la Glasnost. Innocent rêve de paradis qui tourne au cauchemar. Le Russe interprète le capitalisme comme l’exploitation de l’homme par l’homme. Les mafieux s’emparent du pays. Les autres n’ont absolument plus rien. Et l’empire colonial soviétique se révolte. C’est un bain de sang.
Réaction. La Russie de Poutine.  Une masse de gens ordinaires a été dépossédée du travail d’une vie, et de tout ce auquel elle croyait  (notamment son empire). Elle a voulu un nouveau Staline.
Voilà qui explique la Russie et sa politique actuelle, ainsi que les craintes de ses anciennes colonies (Ukraine, Pays baltes…). Voilà surtout une grande leçon sur l’homme. Elle me semble valider les théories d’Hannah Arendt. Mais aussi nous dire à quel point les tourments de notre vie sont des vétilles. C’est aussi un acte d’accusation terrible contre nos intellectuels. Ils ont fait l’apologie de l’URSS, un régime dont les horreurs dépassaient ce qu’ils dénonçaient chez nous dans des proportions infinies. 
(Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, Actes sud, 2013.)

Crise de l’euro et idéologie

La Grèce ne compte que pour 2,5% du PIB de la zone euro. Pourquoi cette dernière n’a-t-elle pas réglé ce problème immédiatement ? Pourquoi est-elle sur le point de nous entraîner, selon l’expression anglo-saxonne, dans un Armageddon mondial ? se demande la presse étrangère. (Firefighting)

Nous sommes dirigés par des fantoches, répond-elle, en substance. Éternel drame de la démocratie.

Je n’en suis pas sûr. Nos politiques ont accompli le devoir que leur prescrit Aristote. À savoir « les législateurs (…) cherchent à créer chez leurs concitoyens, les habitudes qui les rendent bons ». (Éthique à Nicomaque). En effet, ils ont répandu une théorie à laquelle ils croyaient : « le riche est créateur de valeur ».
La crise révèle une faille de cette théorie. La coupable Grèce peut faire capoter la vertueuse Allemagne. Le sort des riches et des pauvres est lié.
Mais, si le riche crée la valeur, tout impôt est scélérat ! entend-on en Allemagne, en Flandre et aux USA.

Or, il faut bien plus que de la vertu et du courage pour aller à l’encontre de l’idée fixe d’un peuple. 40 ans de propagande ? Armageddon ?…
Compléments :

Soviétique Amérique

« L’Amérique a projeté une image de modernité, de supériorité technologique, cachant un honteux petit secret. Derrière le chrome, ça tombe en ruines. (…) Beaucoup d’Américains ne voyagent pas beaucoup et peuvent ainsi croire leur propre propagande ». Voici ce que dit le correspondant de la BBC à Washington, qui a été privé d’électricité pendant 48h.

Raison ? Fils électriques aériens, si bien que dès que le temps se gâte, ils sont coupés.

C’est étrange comme cette description ressemble à celle que l’on aurait pu faire de l’URSS, il y a quelques décennies. C’est aussi bizarre que l’on ait pu nous donner en exemple de tels pays pendant aussi longtemps, et que nous ayons pu croire ce que l’on nous disait.

Histoire de la Russie et de son empire

En lisant Max Weber, je me suis demandé pourquoi il semblait voir la Russie comme un mal menaçant d’anéantir la civilisation. Haine éternelle de l’Allemand pour le Slave ? J’ai cherché à me renseigner et j’ai acheté Histoire de la Russie et de son empire, de Michel Heller, Flammarion 1999. 1000 pages sur les dix siècles qui ont précédé le communisme (qui a droit à un bref chapitre de conclusion).

Je n’ai pas eu la réponse à ma question. En tout cas, ce livre est remarquable, et remarquablement facile à lire. Au fond ce que je cherchais était, comme d’habitude, d’identifier les « invariants » du comportement russe. Là aussi, je ne suis pas sûr d’avoir atteint mon but. Voici ce que je retiens :
Impérialisme défensif
Ce qui semble pousser la Russie depuis ses origines, c’est un « impérialisme défensif » : à chaque fois qu’elle conquiert un nouveau pays, elle se sent menacée par ses nouveaux voisins, qu’elle se sent obligée de conquérir.
Son histoire, parti communiste inclus, paraît celle de cette expansion. Au début, au neuvième siècle, c’est l’instabilité. Les Varègues (les Vikings de l’est de l’Europe) puis les Mongols apportent un début d’organisation et de civilisation. Progressivement un pouvoir central apparaît, l’autocratie, marque de fabrique de la Russie quasiment jusqu’à nos jours. Le régime se transforme par étapes. Initialement, du haut en bas, la Russie est construite sur le modèle du servage. La noblesse doit un service obligatoire à l’Etat. Pour lui fournir les moyens dont elle a besoin pour sa mission, elle reçoit des terres et des paysans. En 1762 la noblesse est libérée du service obligatoire. Les paysans, eux, perdent le peu de liberté qu’ils avaient (celle de changer de propriétaire) et deviennent esclaves. Il faut attendre 1862 pour qu’ils soient libérés. Mais ils demeurent liés à une sorte de commune paysanne. Peu de temps après, le pays découvre son retard sur une Europe transformée par la révolution industrielle. Pour financer son comblement, le gouvernement russe a besoin que sa population soit riche donc entreprenante. Le Moujik doit découvrir l’individualisme, et le pays un semblant de démocratie. Comme souvent, le relâchement des contraintes va produire la dislocation. Un empereur faible, des aventures guerrières malencontreuses (guerre contre le Japon) qui révèlent cette faiblesse, l’agitation d’un parlementarisme mal maîtrisé et révolution.
Expansion, autocratie et Occident
C’est l’instabilité interne à la Russie qui en a été la cause. Pas la guerre de 14, qu’elle était en train de gagner. Car la Russie est indestructible : elle n’a jamais subi plus que des revers, son expansion a toujours repris. Sa force était son immensité, et sa capacité à sacrifier son peuple. (Et aussi peut-être une sorte d’humilité qui lui permettait d’absorber les innovations extérieures.) D’ailleurs, elle est toujours apparue une grande puissance à ses contemporains. La remarque de Tocqueville que j’ai citée plus bas, selon laquelle la Russie et l’Amérique domineraient le monde, a frappé ses contemporains par la place qu’elle donnait à l’Amérique. Si aujourd’hui la Russie ne nous impressionne plus, c’est probablement de la faute de l’invention du nationalisme. Les populations des marges russes se sont vues comme des nations colonisées, ce qu’elles n’ont pas accepté.
La Russie se dit de temps à autres « asiatique ». Probablement pour se démarquer de l’Occident. Car, en dehors de son territoire, rien de sa culture ne semble particulier à l’Asie, beaucoup y est réaction à l’Occident. Depuis l’origine elle semble courir derrière les idées et le progrès occidental tout en ayant la plus grande des peurs d’y perdre son âme. D’où son inquiétude vis-à-vis du totalitarisme catholique.
Communisme et avenir
Il est tentant de voir le communisme comme un refus du changement, ou, au moins, une transition plus douce que celle qu’entrevoyait l’administration de Nicolas II. Là où cette dernière proposait individualisme et démocratisation et semblait incapable d’endiguer le sécessionnisme des nations périphériques, l’URSS a maintenu l’autocratie, la communauté paysanne et agrandi l’empire russe, tout en poursuivant le progrès économique occidental.
Il est aussi tentant de penser qu’elle n’est pas bien équipée pour le monde d’aujourd’hui : son expansionnisme est bloqué, sa capacité à sacrifier son peuple est de peu d’utilité, et il n’est pas très entreprenant.
Compléments :
  • Il semble qu’il y ait une similitude certaine entre la motivation et les résultats des réformes faites par Nicolas II et Gorbatchev. Faut-il avoir une poigne de fer pour guider un pays sur le chemin de la liberté ? (Voir aussi Louis XVI en leader du changement.)
  • Sur les réformes post Gorbatchev : Changement en Russie.