Universalisme et religion 

Un Suédois m’a dit, un jour, « vous les Français, vous êtes universalistes ». Comme si c’était une insulte.

Mais qui n’est pas universaliste ? Les Américains ont voulu, récemment, établir la domination de leur modèle de société sur le monde. Avant eux, les Allemands avaient voulu faire de même. Et, depuis au moins le 19ème siècle, les Russes se croient une vocation messianique. On en parle peu, mais Bolivar a mis sens dessus dessous l’Amérique latine, au nom des idées de la Révolution française, qui avait tenté de débarrasser l’Europe de ses monarchies.

Partout où s’est installé l’Occident, il a amené avec lui ses médecins, ses ingénieurs, ses juristes, son mode de vie… Il a apporté « la civilisation et le progrès ».

Faut-il remonter au christianisme, imité par l’islam ? Jusque-là les dieux étaient propres à un groupe d’hommes, voire à une famille. Soudainement, il y a eu un dieu unique, universel. Ce qui, au fond, était la prise de conscience que les hommes étaient beaucoup plus similaires que différents. Le début des droits de l’homme ?

Cette idée fut-elle un « big bang » ?

Pays à mission

Et s’il y avait des « pays à mission » comme il y a des « entreprises à mission » ?

« Entreprise à mission » ? Le projet du dirigeant qui n’a pas de projet. Se donner bonne conscience pour pas un kopek, direz-vous. Mais quand on considère la méthode, elle n’a rien de ridicule. Elle part de ce à quoi l’on croit, au plus profond de soi, et des conséquences que cela signifie. Puis, ensuite, il s’agit d’examiner ses actions à la lumière de cette table de lois. Quitte à les faire évoluer, si la rencontre avec la vie révèle quelqu’autre aspiration jusque-là inconsciente.

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce concept n’est pas le résultat, mais la démarche. Et surtout ce qu’elle serait susceptible de nous apprendre de nous, et, encore mieux ?, des autres…

(En fait, la France fut un « pays à mission ». C’est le fameux « universalisme » que l’on nous reproche tant.

Michel Winock parlant de Clémenceau et de ce qu’il pensait de la France : « grand peuple, celui qui avait allumé pour le monde entier la torche de la liberté. » « La France, autrefois soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de la liberté, toujours soldat de l’idéal. »

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Universalisme

Qu’est-ce que l’universalisme ? Je me demande si ce n’est pas ce qui provoque la « fin de l’histoire » de Hegel, le Graal des Lumières, le moment où l’homme n’est plus un ennemi pour l’homme, où il découvre que nous partageons tous une essence commune. Qu’est-ce que cela signifie ? 

Il semble que ce soit un milieu entre deux extrêmes. Il y a l’extrême de l’individu, qui se croit seul au monde et qui est un loup pour l’homme, comme dans la plupart des doctrines individualistes, et, à l’autre bout, l’extrême de la famille, où les frères sont ennemis. Ce qui est un paradoxe. 

Ce milieu est celui des « copains », ou de l’équipe, ou peut-être des anciens élèves de polytechnique, du temps passé. C’est peut être ce qu’ont réussi à grande échelle, plus ou moins, certains pays du nord de l’Europe. 

En quelque sorte fraternité culturelle, mais, surtout pas, génétique. 

Comment y parvient-on ? Révolution culturelle à la Mao, mais réussie ? Epreuve initiatique à l’échelle de l’humanité, façon covid ? Long travail sur la « Kultur » comme l’ont fait les Allemands ?… Mystère. 

Dialectique

Dialectique, drôle de mot. La dialectique est, peut-être, le mécanisme de pensée de l’humanité. C’est une pensée par contradiction. Un concept émerge, qui contredit ce que l’on croyait jusque-là, ce qui conduit à une meilleure idée… 

J’ai remarqué que l’idée qui émerge est généralement juste, mais interprétée de manière fausse. Par exemple, à un moment, on parlait de « pragmatisme ». Ce qui était probablement une bonne idée, sauf que la définition de pragmatisme est « utiliser ce qui « marche » sans que l’on sache pourquoi« , alors qu’à l’époque, « pragmatisme » signifiait : « utiliser ce qui ne marche pas (ma solution), parce qu’on n’a rien d’autre« . 

Je me demande s’il n’y a pas dans ce mécanisme quelque-chose de systématique, un moteur : l’individualisme. L’individu est en lutte contre la société. De ce fait, il trouve ses failles, qu’il exploite dans son intérêt. Mais, cette solution n’est pas viable, cela conduit à une réaction, d’où progression. 

L’exemple de minorité et d’universalisme (un précédent billet). L’universalisme des Lumières a une faille : il ne voit que « l’homme », mais pas la dimension collective de la société (la « culture » des anthropologues). L’individualiste exploite cette faille par la notion de « minorité dominée ». Puisque nous avons tous une « identité dominée », cela produit une guerre civile. On en déduit, alors, que ce n’est pas sain. On a peut être bien quelque chose en commun. L’essentiel. Du « multiple », on est revenu au « un ». Mais on a progressé : l’universalisme est mieux défini. 

Universalisme et minorité

Que signifie « universalisme » ? Apparemment qu’il y a une nature humaine, qui nous est commune à tous. C’est la devise de la France. Le coronavirus nous rappelle que nous sommes bien dans le même bateau. Nous sommes interdépendants par la santé, et (encore plus ?) par l’économie. On est en passe de redécouvrir la notion « d’intérêt général ». 

Qu’a-t-on à reprocher à « l’universalisme », alors ? Y aurait-il des surhommes ? On l’a dit à une époque, mais il n’y a plus beaucoup de traces de cette opinion sur Internet. La seule critique que j’ai trouvée, mais j’ai peu cherché, concerne les « minorités », qu’il s’agirait de « protéger ». 

Ce terme de « minorité » est une notion anthropologique, sans être anthropologique. Nous ne sommes pas que des individus, nous avons aussi une identité collective. Identité multiple d’ailleurs. Un tel peut se définir comme français, appartenant à sa famille, juif, croyant – mais pas orthodoxe, polytechnicien, membre de son entreprise… Chaque groupe a une « culture » dit l’anthropologie, c’est à dire, approximativement, des règles inconscientes qui guident les comportements de ses membres. La notion de minorité, qu’il faut probablement opposer à majorité, signifie qu’il y a conflit. 

Mais pourquoi doit-il y avoir conflit ? Et pourquoi, d’ailleurs, faudrait-il fatalement protéger une minorité ? Traditionnellement, ce sont les majorités qui ont été opprimées par la minorité ! La première fois que j’ai entendu parler de « dictature de la majorité », c’était chez Tocqueville, qui craignait que la noblesse ne soit submergée par la masse des manants. L’économiste Mancur Olson a même consacré des travaux à cette question et conclut que c’est la minorité qui tend à exploiter la majorité !

Comme le disait un précédent billet, c’est en jouant sur les « minorités » américaines que Barack Obama a obtenu une majorité ! Il n’y a ni majorité, ni minorité, mais une collection de groupes humains, et ces groupes, comme on le voit dans le cas de « un tel » ci-dessus, ont des intersections communes. On se retrouve dans le modèle que Kant a défini pour les nations. Les nations vivront en paix, le jour où elles profiteront de leurs différences. Ces différences qui, hier, produisaient le conflit, aujourd’hui, seront un stimulant à la créativité. C’est parce que l’on respecte la nature universelle de l’homme, que l’on doit parvenir à faire cohabiter ses identités collectives. C’est probablement ce que l’on appelle la « laïcité ». 

Identité de la France

Il y eut le temps de « l’affiche rouge », où l’on venait en France pour se faire tuer pour ses idées, il y eut un temps où ce fut une « land of opportunity », et maintenant, on y vient pour tuer ses habitants. 

Si l’on nous en veut, c’est peut-être parce que, sans qu’on le sache, nous avons une identité propre. Quelque-chose qui choque. Quelle pourrait-elle être ? Le fameux « universalisme », dont mes amis étrangers me parlent souvent, avec un sourire condescendant ? Mais qui sait encore de quoi il s’agit ? Et si c’était quelque-chose d’enseveli dans notre inconscient collectif, qui nous dirige sans que nous le sachions ?

(Clémenceau et la France : c’est un « grand peuple, celui qui avait allumé pour le monde entier la torche de la liberté. » « La France, autrefois soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de la liberté, toujours soldat de l’idéal. »)

Universalisme et virus

Coronavirus, les experts s’affrontent. Il y a ceux qui distancient. Et il y a un groupe de plus en plus bruyant, qui dit que c’est contre-productif. Le démarrage de la seconde vague n’aurait rien à voir avec la courbe de la première. La politique des gouvernements serait uniquement guidée par un nombre de lits disponibles en hôpitaux. Il pourrait augmenter pour peu que l’on renonce à la politique gestionnaire, qui nous a laissés sans arme face à l’épidémie. Et, en dehors des personnes à risque, qui peuvent être protégées, il serait mieux pour le système immunitaire des autres qu’elles retrouvent une vie normale. (Article.)

Qu’en penser ? Peut-être que tout le monde, partout dans le monde, se pose les mêmes questions. En ces temps où l’on oppose identitarisme et universalisme, le virus nous a rappelé que tout homme avait tout de même beaucoup de choses en commun ! L’essentiel ? 

Universalisme, qu'est-ce que c'est ?

Suite du décodage. Pourquoi oppose-t-on maintenant universalisme à identitarisme ? 

Parce que l’identitarisme aboutit à l’absurde. Son mobile est la lutte contre la domination. Or, par des voies détournées, c’est une nouvelle forme de domination. 

En outre, cela doit aboutir à de sacrés casse-têtes. 

  • Les noirs américains ne sont pas complètement noirs, ils ont donc une identité noire « esclave », et une identité blanche « esclavagiste » !
  • Cet identitarisme de gauche débouche très vite sur l’identitarisme, de droite, son ennemi juré !

Retour de balancier logique : l’envers de l’identité, c’est l’universalité !

Or, justement, comme le rappelle l’article que j’ai déjà cité, l’identitarisme est lui même une réaction contre l’universalisme des Lumières, vu comme un moyen d’oppression. 

L’article en question trouve une solution élégante : au fond, les Lumières et les identitaristes ont en commun le fait qu’ils croient que nous sommes. Tout le problème vient de là. Or, en réalité, nous avons conscience d’être, mais c’est tout. Ce qui nous fait homme, c’est cette angoisse existentielle partagée. 

  

Identitarisme, qu'est-ce que c'est ?

Les discours sont codés. On croit les comprendre. Mais c’est faux. Un exemple : identitarisme. Qu’entend-on par là ? Voici une citation trouvée sur le blog d’un artiste (identitarisme et mondialisation.)

Il y a quelque chose de paradoxal, par exemple dans le domaine sexuel, à faire des identités une typologie artistique. Chacun est alors renvoyé, explicitement ou implicitement, à sa prétendue identité sexuelle, identité qui rassemble elle-même des gens forts différents. La détermination sexuelle est alors considérée comme importante selon le raisonnement suivant : certains types sexuels ont été dominés, pour y résister il faut s’affirmer et être, comme on dit, fier. Bref, ne plus dissimuler discrètement l’objet de la discorde, mais le souligner afin de confronter la domination à son caractère arbitraire. Toutefois, la conséquence qu’on tire a des effets pervers. En effet, sans le vouloir, on confirme la domination parce qu’on accepte les catégories que celle-ci a érigées, même si on les fait passer d’une évaluation négative à positive. On a beau changer le contenu de la domination, celle-ci persiste parce qu’on a pas compris que son contenu réel est la catégorisation comme telle, non le contenu de cette catégorisation. Ainsi, on a beau troubler les identités, comme dans le cas du queer, on finit toujours par reconstituer une catégorie identitaire et par reconduire la domination.

L’identitarisme serait donc lié à une question de domination, et lutter contre cette domination consisterait à affirmer son « identité ». Voilà qui explique beaucoup de choses, dont la fameuse « gay pride » ou le tournant relativement agressif du féminisme moderne. 

Universalisme et identitarisme

Depuis quelques temps j’observe l’arrivée du terme « universalisme ». Je me demandais ce que cela signifiait. 

Eh bien, ce serait le signe d’un affrontement au sein de la gauche. Il y aurait deux camps : « universalisme » et « identitarisme ». (Article.)

Que veulent dire ces termes ? Que recouvre cet affrontement ? En tout cas, « l’universalisme » étant en phase d’émergence, l’identitarisme doit être le nom de ce qui a dominé notre pensée depuis des décennies.