La logique du déshonneur

L’enlisement iranien semble avoir calmé Trump. Il exprime sa frustration en frappant son souffre-douleur préféré : l’Europe. L’Angleterre l’a bien compris : elle lui envoie son roi en victime expiatoire.

Que l’Europe a changé ! Hier encore, pour une missive ambigüe, on déclarait une guerre où l’on jouait à pile ou face l’avenir de sa nation, voire du monde. Tout est perdu fors l’honneur ! disait-on. Aujourd’hui : l’honneur perdu de l’Europe ?

Leçon de l’histoire ? L’Europe a appris que la complexité du monde finit toujours par avoir raison de la violence ? Elle fait le dos rond, et cherche à s’adapter à l’hostilité du monde ? Histoire de récupérer un peu de capacité de nuisance, seule arme de l’honneur ?

Hongrie

Affaires étrangères ont-elles vu juste ? Oui, Viktor Orban a perdu et son opposant a une « super majorité » qui lui permet de changer les lois créées par le dit Orban. Il semblerait, décidément, qu’il existe une sorte de loi de la nature : c’est l’économie qui fait les élections. Le pays était en faillite. Nos hommes politiques semblent oublier cette loi.

Le pays est entre les mains de la Russie et de la Chine, les amis d’Orban sont partout. Va-t-il changer dans un sens qui plaise à l’UE ? Et, dans quelle mesure le veut-il ? Attention à ne pas prendre nos désirs pour des réalités ?

(L’Université de Cambridge adresse à Peter Magyar ses voeux de succès.)

Insécurité et populisme

Pourquoi l’Europe fait-elle face à une vague populiste ? Une étude de données remontant aux années 2015 – 2018, répond : insécurité.

Une partie de la classe moyenne a beaucoup de soucis. Soucis financiers et travail de plus en plus déplaisant. Et les hommes sont particulièrement touchés. L’immigrant ne serait pas le fond du problème, mais un bouc émissaire pratique.

“Europe’s mainstream parties have abandoned much of the traditional political ground on security, family and social safety nets, focusing instead on enhancing competitiveness through deregulation, hire-and-fire flexibility, and offering more targeted benefits. This has made our societies more economically competitive, but less socially secure.”

D’où haine des « élites », qui profitent d’un système nuisible à beaucoup ?

Josep Borrell

C’est une bonne idée d’interroger un homme politique étranger. Josep Borrell a eu des responsabilités importantes à la fois en Espagne et au sein des instances européennes.

En l’écoutant, j’ai découvert que la mort de Franco avait été le signal d’un changement surprenant. Presque du jour au lendemain, l’Espagne était passée d’un état quasi moyenâgeux à celui d’une nation moderne. Il a fallu l’inventer en marche forcée. Josep Borrell semble avoir été la cheville ouvrière de cette construction. L’entrée dans l’UE lui a valu, de la part de cette dernière, beaucoup d’argent, qu’elle a peut-être quelque peu gaspillé. A ce sujet, je me souviens avoir voyagé en Espagne, à cette époque, et avoir été surpris par le nombre de grues que je rencontrais. C’était la première fois que j’en voyais autant. Quelque temps après, j’ai appris que l’Espagne avait été prise d’une fièvre spéculative. D’ailleurs, un certain nombre de collaborateurs de Josep Borrell ont été coupables de malversations. Ce qui a nuit à sa carrière.

Quant à l’Europe, il est inquiétant d’entendre que le constat qu’il fait n’est pas partagé. Beaucoup croiraient encore que la paix est l’ordre naturel du monde, et que les USA sont notre ami, alors que l’Europe est un îlot de « liberté, de prospérité et de cohésion sociale » dans un monde dont la loi est « la violence ».

(A voix nue.)

Retournement

On ne l’entend pas dire et pourtant, c’est curieux. La première victime de la guerre d’Iran est la plaque tournante même de la globalisation, les pays du Golfe et le noeud des échanges internationaux. Cela ressemble à la dialectique de Hegel, l’histoire évoluant en passant d’un régime à son opposé. Mais ce n’est pas une explication.

Je pensais que, sauf accident, la Chine finirait, comme le Japon, par se replier sur elle-même. Et si, encouragée par l’affaiblissement des USA, qui dégarnissent leurs défenses et lâchent leurs alliés les uns après les autres, elle envahissait Taiwan, et imposait sa main de fer à l’économie mondiale, nous étranglant au passage ? En tous cas nous en arrivons à un moment où rien ne va plus, et où la puissance bien organisée peut changer l’histoire du monde.

Vincent Lindon disait un jour que ses parents lui avaient donné un sentiment de sécurité qu’il avait perdu. Je me demande si cela n’est pas vrai pour l’Europe. Nous sommes restés en enfance. Contrairement à des pays comme l’Inde, la Turquie, la Russie, qui ont commencé à jouer leur propre jeu, en profitant au maximum de leur pouvoir de nuisance, nous croyons à une justice immanente. L’UE est faible et, paradoxalement, alors qu’elle se veut la patrie des bons sentiments, universellement haïe. (Seule la force est respectée ?)

Pouvons-nous retrouver un esprit de corps ? Un élan vital qui nous amène à saisir l’ordre du monde en création et à le faire basculer dans un sens qui nous soit, et peut-être lui soit, favorable ?

(Réflexions venues d’Affaires étrangères.)

Défense européenne

M.Macron propose de partager l’arme nucléaire française. Mais comment se répartir son coût et décider, vite et bien, de son usage ? Surtout, il faut amener la défense européenne au niveau de celle des Israéliens, c’est-à-dire qu’elle doit être capable d’arrêter des missiles et des drones. Intelligence et finance collectives…

Comment amener l’intérêt particulier, en particulier celui de la Hongrie, à comprendre l’utilité de l’intérêt général ? Et surtout comment faire avec la roulette russe qu’est l’élection démocratique ?

Créer une défense européenne pose une curieuse question de gestion d’un « commun ». Si l’on parvient à la résoudre, l’humanité aura fait un grand progrès.

(Réflexions suscitées par Affaires étrangères.)

Energie du désespoir

La semaine dernière, j’ai demandé autour de moi ce que l’on pensait de ce que j’avais compris du rapport du Commissariat au Plan. Réactions inattendues. Certains m’ont dit : ils veulent nous faire peur. Mais surtout, j’ai entendu : le rêve de nos gouvernants est de nous dissoudre dans l’Europe, et d’en prendre la tête. Avec une variante qui n’en est peut-être pas une, une telle Europe serait allemande. La cause de nos problèmes serait là : c’est parce qu’ils n’ont pas cru à notre économie nationale qu’elle s’est effondrée, et qu’elle nage dans le déficit. En particulier qu’ils ont laissé acheter ses « champions » par des nations étrangères. Et maintenant, c’est au tour de la France ?

Théorie du complot ? Mais ne mériterait-elle pas d’être juste ? Car nous pourrions en tirer un enseignement capital. On croit, paresseusement, au pouvoir de la raison. Mais quand un homme a une idée chevillée au corps, il ne la lâche jamais. A chaque fois qu’on le croit défait, il fait preuve « d’innovation ». Et cette innovation est de plus en plus violente et désespérée. Car ce qu’il joue est plus que sa vie. C’est la leçon que je tire de Tartuffe.

Stratégie française

Lorsque j’ai parlé de la conférence du Commissariat au Plan (un billet précédent), on m’a demandé si le gouvernement avait une stratégie.

Je crois que oui. C’est l’Allemagne. Il s’agit de convaincre l’Allemagne qu’elle est menacée. Le rapport du Commissariat semblait avoir été écrit pour elle. Et ce de façon à ce qu’elle nous défende et applique le rapport Draghi, c’est à dire que l’UE « chasse en meute » et mutualise sa dette. Ce qui aurait l’avantage supplémentaire d’éviter à la France de s’occuper de ses propres dettes. Nous ne sommes pas des Grecs, tout de même.

Seulement, je me demande s’il n’y a pas quelqu’un que les Allemands et les Européens craignent encore plus que la Chine et les USA, c’est la France…

Train chinois

« L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois » une étude du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan. Le 16 février avait lieu un débat sur cette question. Un train peut en cacher un autre ?

Le rapport constate qu’industrie, chimie, pharmacie… autrement dit toute l’économie européenne n’est plus concurrentielle. Les coûts chinois sont 30 à 40% moins élevés que les européens, pour une meilleure qualité.

Que faire ?

  • Des droits de douane européens de 30% ? Mais l’essai de M.Trump est peu concluant. En outre, l’économie européenne est massivement dépendante des faibles coûts chinois. Et le combat ne se livre pas que sur le sol européen : l’économie européenne, contrairement à l’américaine, est fortement exportatrice. La question de la Hongrie et plus généralement de la possibilité d’un front uni européen n’a pas été évoquée. Sinon pour dire que « la commission ne comprend rien » et que le parlement européen, dont l’élection n’est pas prise au sérieux par l’opinion, est coupée des réalités, comme en témoigne le Green deal, qui a liquidé l’industrie automobile pour rien.
  • Se rapprocher des Américains ? Ne sont-ils pas nos alliés naturels ? Abattre nos normes et faire allégeance au gouvernement Trump ?
  • La « destruction créatrice » ? Si souvent évoquée par le passé. Mais rien n’a remplacé les secteurs qui ont disparu.
  • La taille du marché européen ? L’utiliser pour négocier avec les Chinois. Mais ils n’obéissent pas à la logique du marché. Ils écrivent dans leurs plans quinquennaux, depuis des décennies, qu’ils livrent une guerre à l’Occident. Chaque année ils prennent un pourcent de plus du marché mondial. Leur Lebensraum est le « sud global ». Ils veulent tout dominer : les techniques de pointe aussi bien que les industries traditionnelles.
  • Innovation ? L’Europe a pensé être habile en vendant la « génération d’avant » à la Chine. Seulement la Chine innove plus vite que l’Europe, et a conçu la « génération d’après » avant et mieux que cette dernière. D’ailleurs, même dans les rares cas où une start up prend un avantage, la Chine le copie immédiatement et propose l’équivalent beaucoup moins cher.
  • Jouer sur les dépendances de la Chine (notamment par rapport au fer) ? Mais la Chine les élimine avant même que nous n’envisagions de les exploiter.
  • L’Allemagne ? La raison d’être du rapport serait-elle de la convaincre que, elle aussi, est mal partie et qu’elle doit nous sauver ? (Mais peut-elle faire un miracle ? D’ailleurs, son économie est tournée vers l’exportation.)
  • La guerre ? Les conséquences pratiques d’une UE privée d’économie n’ont pas été évoquées, seulement ce qui est survenu, dans le passé, dans cette situation : la guerre. Mais, comment l’UE, et sa faible armée, pourrait-elle faire la guerre ? peut-on se demander.

« On est nuls », concluait Nicolas Dufourcq.

Abus de faiblesse

Les négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine se poursuivent. Qui y croit encore ? Cela n’intéresse plus personne.

Aurait-on tort ? La presse anglo-saxonne laisse penser que M.Zelinsky passe un mauvais quart d’heure. Les Américains sont décidés à le faire plier, pour pouvoir faire des affaires avec les Russes. Et, au passage, mettre en coupe réglée l’Ukraine. Ils lui ont déjà fait promettre des élections présidentielles, comptant certainement sur la capacité de manipulation des Russes pour qu’il soit remplacé par un ami de ces derniers ?

Cela expliquerait-il le mal que M.Zelinsky disait des Européens, il y a quelque temps ? Ils sont tellement faibles qu’ils l’ont laissé entre les mains de Trump ?