Vive Uber

On m’a dit que j’avais tort. Non, Uber n’est pas une fausse invention. Grâce à la concurrence d’Uber, le conducteur de taxi parisien est devenu serviable et sympathique, il vous offre une bouteille d’eau et parfois des journaux, vous ouvre le coffre, et vous demande si la radio vous gène et quelle station vous voulez écouter. 
Longue vie à Uber ? 

De quel type d'innovation Uber est-il le nom ?

Procès en cours. Si les chauffeurs d’Uber sont requalifiés en salariés, la société ne vaut plus rien. Tout son modèle économique tient au fait d’avoir court circuité le droit du travail… (L’article.)
En fait, dit Philippe Tibi, la « transformation numérique » n’affecte pas significativement le salariat. L’innovation ne joue qu’à la marge. Ce qui m’amène à la question : c’est à la marge que se déterminent les salaires, disent les économistes. Et si toutes les innovations du moment ne servaient qu’à contenir, voire réduire, la masse salariale, en faveur des possesseurs de capital ? (Comme, hier, les délocalisations ?)

Uber, mouche du coche ?

Uber attaque le partage de voiture. Il rencontre un problème algorithmique qui m’aurait plu dans ma jeunesse : optimiser le parcours de la voiture pour maximiser son remplissage. Ce qui est difficile, j’imagine : non seulement il faut tenir compte des distances, mais aussi du trafic, qui change sans cesse. Mais, cela ne va-t-il pas décourager le candidat au partage, contraint au détour ? Pourquoi être aussi compliqué ?, me suis-je demandé. Simplement pour payer les services d’Uber ! (Article du FT.) 
Curieuse histoire. Uber semble avoir autant de stratégie qu’une mouche contre une vitre. Il attaque tous azimuts. Et surtout, il n’a pas l’initiative. C’est d’ailleurs ce qui caractérise tous les spécialistes du numérique. Ils sont plus méchants que subtiles. Seconde question : que va devenir le marché de la voiture ? L’article cite un esprit supérieur du MIT. Il explique que les voitures ne sont utilisées qu’à 5%. Donc on peut en réduire le nombre par 20… Quelqu’un de moins intelligent aurait peut-être dit que la voiture a d’autres usages que ceux envisagés par le MIT : la disponibilité a un prix, de même que le prestige de la possession. Sinon pourquoi acheter des BMW ? En outre, il se peut que ce soit ceux qui ne peuvent pas se payer de voiture qui partagent. Et si c’était la pauvreté qui faisait la fortune d’Uber ? En tout cas, cela semble signaler qu’il y a des bouleversements à attendre dans le domaine des transports. Et qu’ils sont, qui sait ?, plus le fait de mouvements sociaux que technologiques. 

Uber : l'entrepreneuriat est un combat…

Cela chaufferait-il pour Uber ? Hier matin, trois alertes du Financial Times le concernaient :
  • Judge gives go-ahead to Uber lawsuit « Case to determine if 160,000 California drivers should be treated as employees » 
  • Uber in taxi war of attrition with Didi « Battle to gain market share in China hits plateau » 
  • Mumbai taxi drivers strike over Uber incursion « Thousands demand a total ban on the app and other ride-hailing services »
L’entrepreneuriat comme guerre ? Ce qui est peut-être encore plus surprenant est qu’Uber est plein de l’argent de fonds d’investissement. J’imagine que, maintenant, dans un business plan de levée de fonds, il doit y avoir une ligne « procès ».

    Le taxi est-il un entrepreneur ?

    Reflux de la « révolution numérique » ? Ce qui fait la force d’Uber n’est pas tant une innovation technologique qu’une interprétation de la loi. En effet, il considère ses taxis comme des entrepreneurs. Ce qui lui évite de payer des charges sociales, mais aussi les frais de déplacement, et les pour-boire (?). Cela serait contesté. Uber ferait l’objet d’une « class action » par ses taxis.
    L’action juridique en cours pose d’intéressantes questions. La première est : y a-t-il une « classe » : les conducteurs d’Uber ont-ils quelque-chose en commun ? Il me semble aussi qu’il faut se demander ce qu’est un entrepreneur. Ou, peut-être, pourquoi a-t-on voulu protéger certaines catégories d’humains ? Parce qu’elles avaient besoin de protection ?! L’entreprise que crée l’entrepreneur est une assurance sur la vie, et notamment sur la vieillesse, il n’en est pas de même d’un emploi ? D’ailleurs, aux USA, l’entreprise a promis des retraites à ses salariés pour attirer et conserver des personnels qualifiés… Uber prospérerait-il sur la précarité et le court terme ?
    (On apprend qu’il y a 53 millions de travailleurs indépendants aux USA, un tiers de l’ensemble, et qu’Uber vaut 51md$.)

    La transformation numérique comme ubérisation

    Un ami me raconte qu’un cabinet de conseil est venu faire la révolution numérique dans son entreprise. Mot d’ordre : ubérisez-vous. Quand j’écoute ce qu’il me dit, je vois deux enjeux dans l’auto ubérisation de l’entreprise :
    • Tout d’abord une théorie qui revient depuis des décennies dans les journaux de management. L’ubérisation de l’entreprise c’est l’établissement d’un marché au sein même de l’entreprise. Dorénavant, les employés sont en concurrence parfaite. D’où réduction de salaires à un niveau à peu près suffisant pour assurer la vie. (La justification de l’installation du marché dans l’entreprise est qu’il serait une force de créativité, sans effort.)
    • Mais ce n’est peut-être pas l’objectif premier de la mesure. L’ubérisation est un système de contrôle de l’organisation qui ne coûte rien. C’est d’ailleurs pourquoi le marché tient autant de place dans les théories libérales, depuis les Lumières : il règle la société sans appel à la loi. Or, aujourd’hui, les grandes entreprises sont devenues essentiellement des structures de contrôle, d’énormes bureaucraties. Et les salaires des couches dirigeantes ont énormément augmenté (quand Michel Bon a pris la tête de France Télécom, il y a vingt ans, il a demandé 1mF de salaire annuel…). Il faut impérativement réduire les coûts fixes de l’entreprise. Question de vie ou de mort. 

    Uber et la loi

    Un commentaire me dit que je m’y perds dans les services d’Uber. Du coup, je suis allé me renseigner chez wikipedia. J’en ai tiré une curieuse impression. 
    D’abord, on y apprend que la France est un des plus gros clients d’Uber. Uber l’aurait même prise comme terrain d’expérimentation. Cela doit-il nous rappeler, un secret qui fait horreur à l’Anglo-saxon qui ne veut rien nous devoir, que l’ultralibéralisme a été inventé en France ? (Par les économistes de Lumières.) Paradoxe français, aussi, car cela va avec la défense tonitruante de notre « exception culturelle ». La vocifération grossière est-elle un paravent à l’ultralibéralisme ? 
    Surtout, on voit une sorte de jeu du chat et de la souris entre l’Etat français et Uber (qui n’est pas nécessairement la souris). A chaque fois que l’Etat prend une décision, Uber la fait annuler par la justice. Inquiétant. Cela semble montrer que l’entreprise a trouvé une faille dans la démocratie : la justice. Ce qui explique peut-être, par ailleurs, l’importance des tribunaux arbitraux dans les négociations des traités transatlantiques. Et aussi l’organisation des USA, la justice, une justice d’experts, y ayant toujours le dernier mot ?

    Uber : guerre de religion ?

    L’autre jour, on discutait grève des taxis à côté de moi, au café. Surdiplômés, type MBA, cool. Ils s’offusquaient de l’attitude des taxis, et louaient les vertus d’Uber et des siens. Ils voulaient quitter la France, invivable. L’un pensait aller à Barcelone. L’autre l’enviait. Deux arguments m’ont frappé :
    • Le taxi Uber est, en quelque sorte, « respectueux », alors que le taxi ordinaire est revendicatif. Apparemment aucun des deux ne savait qu’Uber était hors la loi
    • Les « réseaux sociaux » partageaient leur point de vue, disaient-ils. 
    Serait-on en face d’une guerre culturelle ? Une élite internationale face à une société traditionnelle ? Avec les réseaux sociaux dans un rôle que je n’avais pas perçu. Le réseau social, auquel j’ai beaucoup de mal à trouver le génie qu’on lui prête, serait-il vu par cette élite comme quelque chose de miraculeux ? L’expression du bien. De la « vraie démocratie ». Ou peut être une arme révolutionnaire, annonce de l’avènement du marché sur terre ? Cela expliquerait-il pourquoi elle les utilise autant ? Pourquoi les fonds d’investissement y placent autant d’argent ? Idéologie plus que rationalité économique ? à creuser. 
    J’ai pensé aux printemps arabes. La « vraie démocratie » et ses réseaux sociaux ont fait long feu. Au mieux ceux-ci sont maintenant utilisés par des (d’autres ?) religieux fanatiques. Les perdants de la globalisation. Phénomènes identiques en Europe ? 

    Ubérisation : devenir un pro en une leçon

    Un ami me dit que le consultant en transformation numérique demande à ses clients d’appliquer à leur métier les modèles d’Amazon, Uber et les autres. L’exercice est intéressant. Surtout parce qu’il a très peu à voir avec le numérique, ai-je fait remarquer à mon ami. Prenons le cas de l’expertise auprès des assurances à titre d’exemple. 
    Pour commencer, l’esprit de l’ubérisation. Les lois ne servent à rien. Sinon à créer des rentiers. D’ailleurs c’est eux qui les ont inventées. Tant qu’un procès ou un accident n’a pas démontré le contraire, on fait comme si elles n’existaient pas. Donc plus besoin de diplômes ou d’agréments pour nos experts. Ils suivent un bon sens réduit au minimum. Mécaniquement, la loi de l’offre et de la demande va en augmenter le nombre, en faire baisser le prix. La qualité de service s’améliore : il y aura toujours un expert disponible près de chez vous.
    La partie clé du dispositif est un degré zéro du numérique, c’est à dire une « plate-forme ». C’est une place de marché informatique. De ce fait, il n’y a plus besoin de cabinet d’expertise et de leurs coûts fixes, et d’assistantes (50% des effectifs). L’expert devient auto entrepreneur, plus de législation du travail, réduction massive des charges sociales. Mieux : un marché marche à la marge. C’est à dire que c’est le prix marginal qui fixe le prix de tout le monde. Or, grâce à lui, vous donnez du travail à des tas de marginaux : retraités, étudiants, enseignants, chômeurs… et autres personnes voulant obtenir un complément de revenus. Tout le monde s’aligne sur leurs prix, ou crève. 
    Résultat, vous pouvez diminuer par peut-être 5 ou 10 le prix d’une expertise, créer de l’emploi, et faire un beau bénéfice. (C’est la limite de l’exemple : le marché de l’expertise est trop petit pour l’ubérisation, qui est tout de même un exercice périlleux.) Le plus subtil, peut-être, est que c’est un modèle à court terme. Or les aléas de la vie frappent à long terme. C’est eux, d’ailleurs, qui expliquent l’accumulation de lois compliquées. Le possesseur de la plate-forme a donc de bonnes chances de l’avoir vendue avant qu’un gros pépin ne survienne.