Les dossiers d'Uber

C’est amusant d’écouter la BBC. On découvre que chacun voit midi à sa porte. 

En Angleterre, on s’offusque qu’Uber ait eu une telle influence sur le pouvoir en place. Au même moment, la même « fuite d’informations » amène la France à dire la même chose de son gouvernement. Aucun ne parle de l’autre. Dommage ?

Probablement, on oublie un fait essentiel : ce qu’Uber a représenté pour la pensée éclairée. 

Je me souviens d’avoir vu Alfred Sauvy à la télé, dans les années 70. C’était un économiste respecté. On lui a demandé (Pivot, je crois) ce qu’était la solution à la crise. Il a répondu : le taxi ! 40 ans après, j’ai invité un économiste tout frais émoulu de la commission Attali, à présenter ses idées à un club de dirigeants. Il a révélé à l’auditoire médusé que le secret de l’emploi était… le taxi ! Cela n’a pas manqué. M.Sarkozy a voulu réformer les taxis. Waterloo. Il s’est fait réformer par eux, disent deux économistes qui ont travaillé sur ce sujet. 

Le taxi, c’est l’esprit même du libéralisme. S’il n’était pas réglementé, des foules de personnes se feraient conducteurs de taxis. On pourrait se déplacer facilement, et il n’y aurait plus de chômage ! 

Généralement, ceci s’accompagne d’impressionnantes équations, et d’un impeccable raisonnement mathématique. Uber, c’était la théorie faite réalité. Le miracle du taxi, sans la résistance au changement des taxis. 

Les théories libérales reposeraient-elles sur une hypothèse incorrecte ? La nature humaine ne serait-elle pas ce qu’elles croient ? Le miracle a fait long feu.

Et c’est pourquoi, me semble-t-il, Uber est devenu une mauvaise fréquentation. Malheur au vaincu ?

(PS. Depuis l’écriture de ce billet, Telos a repris ce sujet, et rappelle la position des économistes, il y a quelques années, en ce qui concernait les taxis.)

Voiture autonome : la fin d'une époque ?

La voiture autonome, c’est fini, annonce Uber. 

La voiture autonome, comme le virus, est un symbole. Le symbole d’une croyance. Celle de la puissance de la technologie capable de tout plier sur son passage. « The sky is the limit » dit-on en américain. Il suffit de vouloir, rien n’est impossible à l’âme bien née. C’est ce que pense M.Trump. Mais c’est aussi ce que pense la classe d’entrepreneurs qui domine la Silicon Valley, ses frères ennemis (et ceux de M.Poutine, pour d’autres raisons). Aussi incultes que lui, d’ailleurs. Quand on est guidé par son génie, on n’a pas besoin de la science des hommes.

L’exemple même de leur croyance est la mort. Pour eux, c’est une maladie. Ce qui nous empêche d’être immortels, c’est notre manque de caractère. 

Cette classe avait besoin d’accrocher sa rhétorique à une innovation, elle a trouvé l’Intelligence artificielle. Elle devait tout permettre. Surtout de remplacer le « sous-homme », vous et moi. Voilà pourquoi l’automobile se passerait de nous. 

Nous vivons peut-être la fin d’une ère. Celle, commencée symboliquement en 68, d’un individualisme poussé à outrance. Les entrepreneurs de la Silicon Valley en furent les champions. 

L'année de la disruption des disrupteurs ?

La disruption, c’est fini ? Sera-ce une des nouvelles de l’année ?
Le dirigeant flamboyant, qui clamait la fin de l’entreprise traditionnelle, sa réinvention par le « digital », a-t-il pris un bouillon ? La retraite des fondateurs de Google et la déroute d’Uber, le symbole de ce changement annoncé, entre autres, ne le signifie-t-il pas ?

Echec d’un modèle de société ? Une société aux « valeurs avancées » créée par quelques entrepreneurs géniaux qui allaient secouer un monde dépassé, et remettre la masse de pauvres types qui le constitue à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : à leurs ordres ?

Mystère Uber

« Uber dévoile 6000 cas d’agressions sexuelles aux USA« , disait le Financial Times.

Pourquoi Uber est-il affecté par ce mal, et pas les compagnies « ordinaires » de taxi ? Une question de culture ? L’Ubérisation de la société, c’était sa transformation en un marché d’entrepreneurs. Un rêve libertaire. Renard libre dans un poulailler libre ? C’est le lien social qui contrôle les instincts prédateurs ?

(Les fondateurs d’Uber considéraient les taxis comme des « rentiers ». Et si cette « rente » avait une justification ?)

Wework : fin de bulle ?

Wework, c’est la génération Uber. Cette génération semble avoir beaucoup de soucis. Elon Musk perdrait pas mal d’argent, Uber aussi. Netflix n’est pas brillant. Et Wework doit renoncer à entrer en bourse. Fin d’une bulle spéculative ?

En tout cas, je soupçonne que ce n’est pas la der des der. Car, dans la spéculation, il y a des gens qui gagnent à tous les coups. Ce sont ceux qui investissent en départ de bulle, et qui vendent à la génération suivante d’investisseurs. (Il arrive aussi que ceux qui ont investi initialement parient ensuite contre l’entreprise qu’ils viennent de quitter.) Surtout, à chaque éclatement de bulle, les banques centrales réinjectent de l’argent dans le système. Ce qui signifie qu’il y aura toujours beaucoup d’argent voulant s’investir. L’industrie financière a-t-elle commencé sa recherche d’idées nouvelles susceptibles d’emballer le marché ?

La chute de la maison Uber

Ubérisation a dit Maurice Lévy. Il y a quelques années, Uber était le symbole de la « disruption ». La vieille entreprise allait crever. Elle serait remplacée par du jeune, dynamique et numérique.

Uber a perdu 5,2md$ sur un trimestre… Il n’est que l’ombre de lui-même.

Qu’est-ce qu’était Uber ? La fusion de la contre-culture américaine et du capitalisme le plus primitif. La croyance au bien et au mal. Uber affrontait des politiciens corrompus et le lobby des taxis. L’innovation numérique, le logiciel, allait révolutionner, par miracle, la qualité du service. Et même résoudre la question de l’insécurité au Brésil. Guerre de religion. Uber recrutait des croyants, qu’elle payait royalement. Pour gagner tous les coups étaient permis, et l’argent ne comptait pas.

Mais la réalité s’est rappelée à eux. Uber a beaucoup de concurrents, et aucun avantage concurrentiel. Elle dépense beaucoup et gagne peu. Et son modèle a une faille : ses chauffeurs avec lesquels Uber est en guerre. Seul espoir : la voiture autonome. Uber est un puits sans fond. Mais Uber a enrichi beaucoup de monde : les investisseurs qui ont vendu leurs actions lors de l’entrée en bourse de la société. Uber a été un attrape nigauds.

Fin d’une nouvelle bulle spéculative ?

Uber ou la fin d'une époque ?

L’entrée en bourse d’Uber a été décevante. Le Financial Times se demande combien de temps encore le marché permettra à Uber d’être déficitaire. Et si on était à la fin d’une époque ?

Uber n’est pas qu’une entreprise, c’est un humanisme. L’idée a émergé, un peu partout, que la société idéale était une société d’individus, c’est à dire une société « atomisée », sans liens sociaux (donc pas une société au sens des sciences humaines). Le 68 français n’a pas été la seule expression de cette aspiration. D’autres ont pensé que le marché était le moyen de réaliser leurs désirs. Le marché était la force qui permettait à cette société d’individus d’exister. Pas besoin d’Etat et de services publics, qui volent l’entrepreneur pour nourrir le paresseux.

Uber était cette vision faite entreprise. En remplaçant le salariat par l’entrepreneuriat, il faisait exploser le tissu social. Mais, en se dispensant de prélèvements sociaux, peut être aussi en profitant d’un excès d’offre de taxis par rapport à la demande, il devait gagner beaucoup. Et, un jour, il serait en position de monopole. Il pourrait prélever une rente colossale. C’était un pari. Mais il arrivait au bon moment. Il y a énormément d’argent qui cherche des rendements énormes. Uber a été le modèle d’une nouvelle génération d’entreprises. Ce que les Allemands appellent « capitalisme de plates-formes ». Et il a même séduit la gauche, du moins son élite. C’était une autre façon de faire 68 ? D’autant que cette société nouvelle reconnaissait les talents des intellectuels, et les payait très cher. Divine surprise.

L’utopie d’une société atomisée aurait-elle été rattrapée par la réalité ?

Lyft : dernière chance de s'enrichir ?

L’entrée en bourse de Lyft, plate-forme de réservation de taxis, a été un succès. Si bien que beaucoup d’autres sociétés, dont Uber, vont suivre sont exemple. Or, « ses pertes, depuis 2016, s’élèvent à 2,3md$ » dit le Financial Times. Et il en est de même pour les autres « licornes ».

Cela m’a rappelé une conversation avec « trader », peu avant la crise de 2008. Je lui avais demandé s’il ne voyait pas arriver les crises. Il m’avait raconté, qu’au contraire, c’était des moments de grande excitation. Il ne fallait pas être le dernier à recevoir la « patate chaude ». Et si c’était le cas actuellement ? Et si les investisseurs voyaient poindre la fin d’une phase spéculative, et voulaient profiter de la dernière occasion de gagner beaucoup en peu de temps ?

(Que signifie « licorne » ? Une corne : les pertes, pas de revenus ? Un animal de légende, pour économie irréelle ?)

Uber et la réforme des taxis

A l’époque où j’animais un club d’économie, j’ai reçu un chercheur éminent qui, entre autres, voulait supprimer la réglementation des taxis, pour créer de l’emploi. Je lui avais fait remarquer que cela faisait plus de 70 ans que l’on voulait le faire. J’ai eu raison : le gouvernement Sarkozy a été défait pas les taxis. Mais j’ai finalement eu tort : Uber est arrivé. Et Uber, c’est un rêve d’économiste. Et il a été encouragé : j’entendais dire que Pole Emploi, à une époque, poussait les chômeurs à conduire des taxis.

Mais les prévisions des économistes ne semblent pas s’être réalisées. La création d’emploi ne paraît pas massive. Problèmes d’infrastructures ? Rues encombrées ? Ou d’aspirations ? Je me souviens d’un conducteur de taxi américain qui ne rêvait que de retrouver un emploi en usine, une fois que la crise serait finie. On ne travaille pas pour l’argent, mais par vocation ? Un terme à faire entrer dans les manuels d’économie ?

Péril autonome

Une voiture autonome d’Uber tue un passant, dit le Financial Times. Qui est responsable ? se demande un ami expert.

On peut imaginer qu’Uber fabrique son propre logiciel. Si le passant n’a rien fait d’anormal, il semble difficile de voir un autre coupable qu’Uber. D’un seul coup, la notion de « bug » a une réalité concrète. Et l’affaire peut faire jurisprudence. On va pouvoir commencer à faire appel aux statistiques : à partir de combien de morts, la voiture autonome n’est-elle plus rentable ?