Cancel culture : la tentation américaine ?

Après « OK boomer », « Cancel culture » ? La presse démocrate n’accepte pas les opinions dissonantes. Elle licencie séance tenante ceux qui les tiennent. (Un article du Monde.) La liberté d’opinion serait-elle muselée aux USA ? Et cela par la gauche même ?

Pêché originel qui revient hanter un pays génétiquement puritain ? Pays d’immigrés qui ont fuit leur nation, où l’on contestait leur opinion, qu’ils estimaient la seule bonne ?…

Intellectuel et totalitarisme

Emission sur les intellectuels collaborationnistes de droite. On entendait le discours de Maurras, lors de sa réception à l’Académie Française. Il se présentait comme un « polémiste ». Cela semblait bien innocent. C’était suivi de propos pitoyables de Céline. Grands fauves ou pauvres types ? D’ailleurs, que dirions-nous aujourd’hui des intellectuels marxistes, si Staline ou ses successeurs nous avaient envahis et expédiés au Goulag ? me suis-je demandé.

J’en étais là, lorsque j’entends une autre émission dire que Friedman et Hayek sont allés rendre visite à Pinochet, pour le féliciter…

Morale ? L’intellectuel, c’est l’amour du concept. Son mal, c’est croire pouvoir mettre l’univers dans une formule. C’est, au sens propre, le « totalitarisme ». La négation de la réalité l’amène au nihilisme, la destruction de tout. Méfions-nous d’un excès d’éducation : elle aliène ?

Méfions-nous des bons sentiments ?

France Culture diffusait, la semaine passée, une série d’émissions sur l’Anschluss. Basculement vers le Nazisme du bon peuple, aveuglement des opinions occidentales. Et, plus curieux, une armée allemande qui tombe en panne, et dont les tanks ne sont guère mieux que des boîtes de conserve. Et on est à seulement un an du démarrage de la guerre !

Paul Ricoeur, qui avait été un militant pacifiste, regrettait son aveuglement. Il est dommage que tout ce qui se dit sur la seconde guerre ne parle que de ses horreurs. Pourquoi ne cherche-t-on pas à comprendre ce qui nous y a entraîné ? Cela serait peut-être une bonne leçon pour le présent.

Repentance

M.Macron reconnaît le rôle de l’Etat français dans la torture durant la guerre algérienne. Secret de polichinelle. On dit que cela va améliorer nos relations avec l’Algérie. Mais reprendre les thèses de la repentance ne va-t-il pas un peu mieux plomber la côte de notre président : décidément, c’est un homme de nobles pensées, coupé des réalités ?

Cela me semble dangereux de faire porter à quelques-uns les fautes du passé. En effet, je ne crois pas que ces fautes leur appartiennent en propre. Il me semble qu’elles sont en puissance dans la nature humaine. Dans l’avenir, plus que dans le passé. Nous sommes tous des coupables potentiels. Plutôt que se donner bonne conscience, par des gestes sans conséquence, il serait bien de se demander ce qui est la cause des drames ? Et ce particulièrement lorsque l’on détient un pouvoir immense ?

Monde technocratique

L’après guerre a été technocratique. 68 a été anti technocratique. Et pourtant, c’est la technocratie qui a gagné.

La technocratie est de gauche est de droite. C’est la norme contre l’homme. Dans l’entreprise, c’est la phrase de Taylor, l’ancêtre des sciences du management : « the one best way », la seule bonne façon de faire. Le Graal de la technocratie c’est « l’intelligence artificielle ». Une intelligence qui met KO celle de l’homme.

Mais la technocratie est aussi de gauche. C’est l’absolu du principe. La femme, le marginal, la démocratie, la justice… c’est le Bien absolu.

La technocratie conduit à l’absurde. La norme tue l’entreprise. La Femme, le Marginal, la Démocratie et la Justice, quand ils veulent être absolus, se contredisent.

Car il y a un principe qui les explique tous. Avoir le dernier mot. La norme ou le principe sont une arme de domination. Ils ferment la bouche de l’autre. Paradoxalement, la technocratie est l’expression d’une société fondée sur la lutte de l’homme contre l’homme.

Répétition

Il est interdit de répéter un mot, nous dit-on à l’école. Eh bien, Victor Hugo usait de la répétition. Y compris dans ses poésie. C’était un effet de style.

Et si l’on inventait une autre école ? Une école dont l’enseignant ne serait plus un esprit totalitaire, qui cherche à nous imposer le bon usage. Une école de la liberté. Elle nous enseignerait les expériences de nos ancêtres, et nous laisserait la latitude d’y puiser l’inspiration.

Droits de la femme

Grande campagne pour les droits de la femme, à la radio. La femme subit une discrimination, est-il dit. Mais comment la radio envisage-t-elle de conduire le changement ? Pour rétablir l’équilibre, va-t-elle décider que désormais l’homme, parce qu’il est homme, ne doit plus être embauché ? Et que faire, là où la femme surclasse l’homme (études supérieures) ? Et que faire, là où il n’y a pas suffisamment de femmes, par exemple, dans les écoles d’ingénieurs ? Recoder la société, avoir recours au génie génétique, pour que les hommes et les femmes aient les mêmes goûts et capacités physiques ? Hermaphrodisme ?
Hannah Arendt a-t-elle tort de dire que croire possible l’impossible s’appelle le totalitarisme ? En fait, le totalitarisme n’est pas tant dans l’objectif, que dans la façon de faire. Regardons, par exemple, ce qui se passe avec la sécurité. Il y a « discrimination » vis-à-vis des lieux les moins sûrs. On leur accorde des surcroîts de policiers. C’est cela mener le changement. C’est d’abord s’assurer que l’on veut bien tous atteindre le même but. Puis, ensuite, c’est se donner les moyens de réussir. 

Impossible n'est pas français

Il y a un débat sur l’impossibilité. L’Américain dit que tout est possible. Cela semble même être le principe de sa culture, qui s’est imposée au monde. Et qui nous a donné la religion de la croissance. Hannah Arendt lui répond que vouloir l’impossible conduit au totalitarisme. Quant au Français, il croit à l’impossible. Surtout en ce qui le concerne. Il pense que la fatalité s’abat sur lui. 
Pour ma part, il me semble que n’importe quoi n’est pas possible. Mais que, quand quelque chose est impossible, quelque chose de plus important, de plus fondamental, l’est. 

Notre pensée est-elle viciée ?

Hannah Arendt dissèque la question du totalitarisme. Elle la trouve nichée au sein de notre façon de penser, à vous et à moi, et maintenant. Ce qui me préoccupe sérieusement.

Le mot apparaît vers 1950. Il remplace « impérialisme ». Le sens commun a repéré l’émergence d’un phénomène. Mais la science affirme qu’il n’y a rien de neuf. Elle est prisonnière de ses présupposés. Le totalitarisme les invalide. Ce qu’elle refuse.

Méfions-nous de notre raison ?
Selon Montesquieu une société repose sur des lois et des mœurs. Les lois ont flanché au XVIIIème. Mais le bon sens des mœurs continuait à guider notre action. Malheureusement il a cédé au XIXème.

Le totalitarisme procède comme le serpent de la Genèse. Par ses insinuations perfides, il fausse le sens commun. Comment ? Il ne peut y avoir « sens commun », sans communauté. Le totalitarisme sape donc le lien social. Il remplace l’expérience de la pratique commune par des pseudo vérités. Elles deviennent des dogmes. Par exemple la thèse de la survie du mieux adapté ou celle que telle ou telle classe sociale est porteuse du progrès. Il en déduit, par une logique implacable, le comportement que l’homme doit adopter. 

Le totalitarisme serait-il le cancer de la raison, qui attend son heure pour se réveiller ? Ma pensée ne repose-t-elle pas sur des présupposés dangereux ? D’ailleurs, selon Hannah Arendt, notre élite intellectuelle est la première victime, et le vecteur de la peste totalitaire.

La solution qu’Hannah Arendt apporte à ce problème n’est pas rassurante. Il y a des gens qui ont la capacité de faire renaître la société. Alors, elle repart de zéro avec un sens commun sain. A l’origine de cette renaissance est l’inspiration, ce que Bergson (qu’elle ne cite pas et ne paraît pas avoir beaucoup lu) appelle l’intuition. L’individu parvient à aller au delà de la raison. Il entraperçoit l’essence du monde. C’est de l’action que naît cette inspiration. 

(Compréhension et politique (1954), in La philosophie de l’existence et autres essais, Petite bibliothèque Paillot. Hannah Arendt découvre, soixante ans avant lui, les constatations de Mark Lilla.)

Démocratie et totalitarisme

Le FN, c’est le totalitarisme dit-on. Hannah Arendt, discerne deux totalitarismes : le nazismes et le communisme, façon Staline. Comment la démocratie s’est-elle comportée vis-à-vis d’eux ? 
Le communisme était porteur d’une idéologie inquiétante. Après tout, c’était un parti révolutionnaire, qui annonçait un grand soir qui aurait été fatal à bien des gens. Et il avait des précédents : les régimes soviétiques ou maoïstes, qui étaient passés aux actes. Et pourtant, on l’a traité avec les plus grands égards. On ne lui a jamais dit qu’il était totalitaire. Et il a disparu. La démocratie à son meilleur ?
Et le nazisme. On est d’accord aujourd’hui pour dire que les partis démocrates allemands lui ont fait la courte échelle. Non seulement, ils ont cru pouvoir le manipuler, mais surtout ils ont été incapables de régler la crise qui sévissait dans le pays et qui était son moteur. Curieusement, nos partenaires étrangers ne sont pas loin de penser que c’est ce qui se passe en France. D’ailleurs, M.Mitterrand n’a-t-il pas rendu de grands services au FN, par ambitions politiques ? Et aujourd’hui, quelle est la leçon que les partis de gouvernement vont tirer de cette élection : face au FN, je gagne à tous les coups ? La démocratie au crépuscule ?