Changer pour ne pas changer

Une conversation me rappelle une idée récurrente : la réelle raison du changement est de préserver ce qui est essentiel pour soi, ou un groupe humain. Synthèse floue :

  • Il y a deux raisons au changement : l’ambition, le désir d’obtenir quelque chose que l’on ne peut pas obtenir, et le malaise, le fait que l’on ne puisse plus obtenir ce que l’on obtenait avant du fait de l’évolution permanente de notre environnement.
  • La plupart du temps, ce n’est pas parce qu’il y a nécessité de changement que le changement réussit. S’il réussit, il le fait de deux façons : le changement imposé en force, qui est une défaite, et qui conduit à l’abattement, à une destruction partielle ; la « régénération », qui permet de mieux comprendre ce qui « compte vraiment » dans les règles que l’on suit, de se « réaliser ».

Bizarrement, à chaque changement réussi, « l’être », les règles qui guident notre comportement, se précise donc, ou se construit. (Conséquence : ce qui croit avoir atteint la vérité serait condamné à une disparition rapide, puisqu’incapable de se renouveler.)

Si l’on suit Montesquieu, Rousseau ou Tocqueville, ces règles ne seraient pas en vrac, mais elles s’organiseraient suivant un principe qui leur serait propre. La durabilité d’une organisation serait-elle liée à la capacité de ce principe à nous inspirer des solutions judicieuses aux occasions de changement de la vie ?

Peut-être aussi une même organisation peut elle avoir plusieurs principes. Elle aurait une multiple personnalité. De même que le gouvernement semble intégrer des éléments de common law dans notre droit romain. Soit cette schizophrénie tue l’organisation, soit un principe domine, soit un nouveau principe qui englobe les deux autres apparaît ?

Ceux qui devraient changer changent-ils ?

L’Europe redoute une « crise sociale » potentiellement « explosive » et ce que j’entends à la radio, qui va dans le même sens, a quelque chose de surprenant : on nous dit que c’est une finance anglo-saxonne d’apprentis sorciers qui a déclenché la crise mondiale ; or, s’il y a des désastres, les victimes en sont les pays hyper-vertueux (Japon, Allemagne, zone Euro…). Les pays anglo-saxons, eux, souffrent d’une version atténuée de la crise.

Leçon de changement : la victime paie pour les crimes du coupable

Peut-être plus inattendu : quand on met en regard les chiffres du chômage et la baisse de PIB, on voit que, si l’on répartit le PIB sur ceux qui travaillent, le PIB par employé augmente (mon calcul est un peu faux : les licenciés américains touchent parfois des compensations). Ce qui semble sûr, aussi, est que les rémunérations des dirigeants des grandes banques américaines n’ont pas été affectées, les bonus demeurent au même niveau qu’en 2008. Même chose pour la City : les survivants ne se sont jamais aussi bien portés.

À cela s’ajoute le thème d’une série de billets précédents : l’administration Obama n’a rien changé au système bancaire, elle le maintient en vie avec l’argent public. Simon Johnson, ex économiste en chef du FMI, parle « d’oligarques », qui ne peuvent se remettre en cause. Seule innovation, mais elle est de génie. C’est Barak Obama. Parce qu’il est noir, on a pensé que l’Amérique s’était transformée. Or, il appartient à l’élite de la culture qui, justement, est en cause !

Tout change, sauf ce qui devrait changer. C’est toujours comme cela que se passe un changement. Celui qui a le pouvoir ne peut pas penser que ses difficultés viennent de lui, par conséquent, il utilise ce pouvoir pour faire changer le reste de la société. D’ailleurs, il est très difficile de se changer, beaucoup plus facile d’exercer son pouvoir.

Cet entêtement ne risque-t-il pas de lui être fatal ? Oui en générale, non ici, du moins à une échelle de temps de quelques décennies, ou de quelques siècles. Parce que le scénario s’est déjà présenté, en Angleterre, au moment de la Révolution française : c’est lui qui faisait que Tocqueville admirait une Angleterre qui avait su conserver sa noblesse (qui continue, même aujourd’hui, à être extrêmement prospère).

Une élite inusable

Voici une modélisation de ce qui peut se passer.

  • L’élite anglo-saxonne ne se voit pas comme anglo-saxonne, mais comme internationale. Au fond, c’est la communauté des hommes d’affaires les plus puissants : le milliardaire russe, par exemple, y est bienvenu. Cette élite est « pragmatique », elle sait, par certains côtés, s’adapter, tout en conservant l’essentiel. Cet essentiel est un certain niveau d’aisance, mais surtout la mainmise de l’économie de marché sur la gestion du monde.
  • Ce n’est pas une « classe », mais un groupe à la solidarité floue, qui n’a pas d’états d’âmes : en cas de crise, il laisse périr quelques boucs émissaires et quelques moucherons attirés par la lumière. Ce qui calme les velléités révolutionnaires du reste de la planète.
  • En outre, il sait faire diversion. Les richesses produites par la colonisation britannique ont probablement évité que la paupérisation de la population anglaise qui avait résulté de la révolution industrielle ne devienne menaçante. De même, la possibilité d’endettement offerte récemment aux couches populaires américaines les a-t-elle aidées à ne pas prendre conscience de leur appauvrissement.

Cette modélisation est cohérente avec celle de Mancur Olson, qui a étudié les modes d’organisation de populations « rationnelles » (c’est-à-dire qui optimisent leur intérêt propre plutôt que de suivre les lois de la société).

La crise comme avenir

Quel est le changement auquel nous sommes confrontés ? Il s’agit probablement de douter de beaucoup de ce à quoi nous croyons, à commencer par le rôle du marché, « main invisible » qui doit guider notre vie. Il faut le mettre sous contrôle de la société.

Je ne suis pas sûr que cela puisse être fait par la force : il faudra que l’élite internationale change, et ce changement ne peut venir que d’elle. La coercition est impuissante, d’autant plus que ce groupe est en recomposition permanente. En conséquence, je pense qu’il faudra encore de nombreuses crises pour que, de remise en cause en remise en cause, elle en arrive au nœud du problème.

Ce n’est pas la seule possibilité. (Même si elle me semble la plus probable.) Cette élite a un point faible : elle est individualiste, elle est désarmée face à une stratégie solidaire. Elle pourrait donc être remplacée par une élite qui saurait jouer des mécanismes sociaux, et donner à l’humanité une organisation plus durable.

Compléments :

  • Le modèle de l’oligarchie : Trou noir.
  • L’absence de changement dans la banque américaine : Crise et changement de culture, Les certitudes du gouvernement Obama.
  • Un billet sur la City (sur sa santé, voir le lien) : Phénix anglais.
  • À l’appui de mon raisonnement : avant cette crise, il y a eu dix crises régionales majeures (Russie, Asie du sud-est, Amérique latine) : à chaque fois la finance mondiale s’est rétablie, la note a été réglée par les victimes, qui, pour certaines, ont été dévastées. Consensus de Washington.
  • Sur l’adaptation des couches dirigeantes anglaises aux mouvements sociaux suscités par la révolution : THOMPSON, E.P., The Making of the English Working Class, Vintage Books USA, 1966.
  • Le modèle de Mancur Olson : The logic of collective action.
  • La perception qu’a d’elle-même l’élite des affaires : Grande illusion.
  • Un autre exemple du mécanisme de remise en cause d’une culture : celle de la Chine. Chine et Occident : dialogue de sourds.

Langage de la raison

Heidegger semble avoir pensé que le grec originel était le langage de la raison, ou de l’être, de la vérité ultime en tout cas, et qu’il fallait le recréer en Allemand. Et si le langage de la raison avait été le français des Lumières ?

Je lis Rousseau et je suis frappé par l’élégance de ses démonstrations, la vérité sort de la plus naturelle des conversations. Même impression chez Madame de Sévigné, le duc de Saint Simon, le cardinal de Retz, Montesquieu. Le français a-t-il atteint, aux 17 et 18ème siècles, une forme qui a fait croire que l’on pouvait résoudre les problèmes les plus difficiles par son simple usage ? Son exercice permettait-il de penser par l’écriture ?

Le miracle s’est évaporé avec le 19ème siècle. Tocqueville me semble avoir perdu l’élégance de la technique, et Chateaubriand avoir puisé sa gloire dans sa vulgarisation. De moyen d’introspection, la langue est devenue moyen de briller ?

C’est pourtant une jolie chose que de savoir écrire ce que l’on pense.

Heidegger pour les nuls

L’Angleterre s’étonne

To count or not to count se demande pourquoi la mesure des minorités, en France, soulève autant d’indignation.

Comme Obama, L’Anglais n’a jamais peur de critiquer une culture qu’il ne connaît pas. Particulièrement la nôtre. Il pense que nos principes égalitaires sont ridicules. Difficile de lui expliquer que si on les met en cause, l’édifice social français est par terre (Le contrat social), puisque c’est ce qu’il veut : que le monde ressemble à l’Angleterre (et qu’accessoirement il n’y ait plus de Français).

Mais n’a-t-il pas raison ? Il existe en France des minorités mal traitées, il ne sert à rien de le nier. Rousseau, qui veut que les lois de la République ne s’occupent que du cas général, sans discrimination, n’est-il pas un utopiste ? Ne sommes-nous pas lâches, comme le pense The Economist ? N’est-il pas vrai que nous ne voulons pas voir la vérité en face ? Notre paradis rêvé n’existera jamais.

Certes, mais la mesure que l’on nous annonce avec le comptage des minorités, la discrimination positive américaine, est inopérante (voir la citation des compléments de Culpabilité). Elle souffre de biais. Les très riches, qui ont les moyens de se payer des études, ne sont pas touchés ; les places restantes partent plus volontiers aux minorités qu’aux blancs. Mieux, le minoritaire ayant fait des études n’a pas le réseau social du blanc, il ne peut donc pas prétendre à une grande réussite : pas de danger pour le blanc riche, et une bonne conscience ; et surtout une soupape de sécurité qui évite un inégalitarisme trop criant. C’est la garantie du statu quo. Ce qu’admirait Tocqueville en Angleterre, c’est que sa classe dirigeante s’y est maintenue, inchangée, sans subir aucune révolution. Si la France avait eu un tel talent, elle serait encore dirigée par des nobles et un roi.

Au fait, la discrimination est-elle anti-immigrés, ou anti-pauvres ? Et si c’était parce que certains sont plus facilement identifiables que d’autres que la bien pensance s’intéressait à eux (ce qui peut, d’ailleurs, devenir une malédiction) ? Alors, pourquoi ne pas rendre de la force aux mécanismes qui ont permis le brassage des populations françaises, l’intégration des précédentes vagues d’immigration, mais aussi de ses provinciaux ?

Changement : textes de référence

On me demande des références sur le sujet du changement, pour une thèse. Quelques idées reflétant l’état actuel de mes connaissances.

Tout d’abord la recherche anglo-saxonne, telle qu’on l’enseigne en MBA :

  • la science des organisations utilisée par le consultant anglo-saxon descend directement du management scientifique de Taylor.
  • courant issu des sciences humaines, illustré par John Kotter (Leading change).
  • une tendance minoritaire provient de la systémique, tendance ingénieur, travaux de Jay Forrester régénérés par Peter Senge (The 5th discipline).
  • On parle aussi de la théorie de la complexité, une redécouverte de la sociologie par les sciences dures. Institut de Santa Fé.

En plus solide :

  • Toujours dans le domaine américain : Edgar Schein a appliqué les sciences humaines à l’organisation (voir Corporate culture et Process consultation).
  • Voir la théorie des organisations de l’économiste Herbert Simon et de James March.
  • Le sociologue Merton me semble aussi très important.
  • Plus généralement, la sociologie des origines, et surtout l’ethnologie, donne des outils utiles pour comprendre la société actuelle et ce qui la met en mouvement. La sociologie étant l’invention principale de la science allemande, il faut regarder du côté de Kant et Hegel en premier, des sociologues ensuite – Weber, etc., les économistes pas loin derrière, – List, Schumpeter… 
  • Pour comprendre la culture française, Montesquieu, Tocqueville, Crozier et d’Iribarne me semblent utiles.
  • La conduite du changement en Chine: le Discours de la Tortue parle du livre des changements, fondement de la pensée chinoise. Je ne suis pas un grand expert de la Chine, mais je pense que pour comprendre sa pensée, il faut se familiariser avec son histoire et sa littérature: voir par exemple le livre de Jacques Gernet et le roman des 3 royaumes.

Pour plus de détails sur ce qui précède, faire des recherches par mots clés dans ce blog, ou lire Conduire le changement: transformer les organisations, sans bouleverser les hommes, j’y ai utilisé ces travaux pour résoudre les problèmes de changement quotidiens. 

L’appareil, mal français

Je poursuis le fil de ma pensée : pourquoi « l’appareil » est-il si commun en France, de l’État à l’entreprise, en passant par le syndicat ?

Solution simple décrite très tôt par les sociologues (cf. Max Weber). L’appareil, c’est-à-dire la bureaucratie, est le résultat naturel de la rationalité : si vous savez où doit aller votre entreprise ou votre pays, il faut qu’ils soient organisés pour mettre en œuvre votre programme. Fonctionnement hiérarchique : le dirigeant décide, l’organisation exécute.

Mais la bureaucratie est aussi le résultat de l’individualisme. Si vous pensez avoir raison, vous êtes ramené au cas précédent.

La France est pleine d’appareils, parce qu’elle est pleine de gens qui ont raison. De ce fait, ils bâtissent des organisations à leur gloire. C’est pour cela que nos appareils reprennent le modèle de celui de Louis XIV, à peine amélioré par la Révolution (cf. Tocqueville, l’Ancien régime et la Révolution).

Le fil de ma pensée : Sociologie des syndicats, Les appareils créent l’idéologie.

Effet de levier

Qu’est-ce que le fameux effet de levier dont parle ce blog ?

Il vient de théories scientifiques impressionnantes, anciennes et respectables. J’en donne des définitions simplifiées dans ce blog et dans mes livres. Mais, en fait, il y a un meilleur moyen d’expliquer ce qu’il signifie pour l’entreprise. D’ailleurs, c’est l’idée qui m’a amené à démarrer l’écriture de mon premier livre, fin 2001. D’une certaine façon qui a changé le cours de ma vie. 

Aujourd’hui, le modèle de gestion de l’entreprise part implicitement de l’idée d’un homme qu’il faut forcer à travailler, à qui il faut dire ce qu’il doit faire. Or, l’homme, ou plutôt l’organisation, sait et surtout veut bien faire.

L’effet de levier c’est passer d’une conception de l’entreprise, de la société, à l’autre. Le travail de celui qui veut « conduire le changement » se transforme alors du tout au tout : au lieu de porter une organisation à bout de bras – et de s’épuiser, il n’a plus qu’à trouver ce qui l’empêche de faire ce qu’elle a envie de faire, ce qui la « bloque ».

Complément :

  • Cette idée m’est revenue en tête en reprenant un article de Dominique Huez (voir Droit au travail) pour un cours.
  • Exemple d’effet de levier : Effet de levier du week end.
  • Ce que vous avez toujours voulu savoir sur le changement…
  • Attention. L’effet de levier n’a pas tout pour lui. Il a un défaut. Il bouscule le modèle tuteur / assisté qui est propre à la France. Il est agréable de penser que le monde est constitué d’imbéciles que l’on domine de son intellect supérieur. Et quand rien ne bouge, que c’est du fait de leur incompétence. Ainsi, on a justifié le statu quo. On peut dormir la conscience tranquille. Des origines du modèle tuteur / assisté, telles que vu par Tocqueville (L’Ancien régime et la Révolution) :

Le gouvernement central ne se bornait pas à venir au secours des paysans dans leurs misères ; il prétendait leur enseigner l’art de s’enrichir, les y aider et les y forcer au besoin (…) le gouvernement était déjà passé du rôle de souverain au rôle de tuteur.

Sarkozy plus fort que de Gaulle ?

Un article du Monde (Le grand Meccano de Nicolas Sarkozy) explique que le Président de la République construit une organisation parallèle qui lui permet de contrôler gouvernement et opposition.

De Gaulle s’était donné un pouvoir qui n’était pas sans rappeler celui de Louis XIV, pourtant mai 68 l’a vaincu. Le Président Sarkozy peut-il mieux faire ?

Lui aussi semble s’inspirer de Louis XIV. Louis XIV constitue une garde rapprochée de roturiers fidèles (les intendants), qui lui permettent de contrôler de dangereux puissants (les nobles). Cette technique est reprise par la France révolutionnaire, et par l’Union soviétique : elles mettent à côté de chaque détenteur du pouvoir un représentant du peuple (c’est la mission de l’ex KGB). Nicolas Sarkozy posséderait un cabinet ministériel fantôme, à l’Élysée, qui contrôlerait le premier. L’UMP étant un autre système de contrôle.

Risque de dérive dictatoriale ? Des contre-pouvoirs se dessineraient (par exemple, le groupe UMP de l’assemblée). Mais surtout, le Président de la République veut réformer le monde. Or, c’est difficile de le faire quand on est un dictateur :

  • Toutes les entreprises semblent suivre la route suivante. Dans un premier temps, le dirigeant y contrôle tout. Plus l’entreprise grossit, plus sa tâche devient difficile. Il a alors le choix entre arrêter de croitre, ce qu’il fait souvent, ou abandonner le pouvoir, ce qu’a fait Bill Gates.
  • Le mode d’organisation qui vient alors : la bureaucratie. Mais, attention, dès que les membres de l’organisation ne voient plus le chemin suivi, ils s’inventent des objectifs qui leur sont propres, ils sanctifient le moyen, le rite, « le règlement, c’est le règlement » (« déplacement de but » du sociologue Merton). Le comble de l’inefficacité bureaucratique est le modèle totalitaire, qui exige régulièrement d’épurer les organes de contrôle (cf. modèle Hitlérien / Stalinien). Comme pour la PME, il conduit au repli peureux.

Il me semble donc que Nicolas Sarkozy va devoir inventer des techniques de conduite du changement qui sortent de ces modèles. Si on en juge par sa détermination, il devrait y réussir. Du moins si sa santé résiste au rythme qu’il s’est imposé.

Compléments :

  • LACOUTURE, Jean, De Gaulle, Seuil, 1985.
  • MERTON, Robert K., Social Theory and Social Structure, Free Press, 1968. Chapitre : Bureaucratic structure and personality.
  • WALLACE, James, ERICKSON, James, Hard Drive: Bill Gates and the Making of the Microsoft Empire, Collins, 2005.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, L’Ancien régime et la Révolution, Flammarion, 1985.
  • ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005.
  • Le principe du KGB et À la poursuite d’Octobre rouge : Sean Connery est un capitaine de sous-marin russe qui veut passer à l’ennemi ; un membre du KGB, caché dans l’équipage, cherche à l’en empêcher.

Élie Barnavi et l’Europe

Pierre Assouline (L’Europe, combien de divisions ?) commente un livre d’Élie Barnavi sur l’Europe. 2 idées m’interpellent.

  1. Élie Barnavi aurait aimé que les racines chrétiennes de l’Europe soient rappelées dans le préambule de sa constitution.
    Tocqueville et Chateaubriand l’auraient sûrement approuvé, eux qui comptaient sur la religion chrétienne pour adoucir un « libéralisme » barbare.
    Quant à moi, l’évocation de ces racines chrétiennes m’a choqué. Probablement question de culture. 1) Je suis finalement un fanatique de la laïcité, qui, dans mon panthéon personnel, s’est constituée contre l’Église ; 2) la foi chrétienne, au moins au sud de l’Europe, est fortement influencée par un paganisme antérieur (cf. ribambelle des saints) – si l’on veut de la racine, pourquoi s’arrêter en chemin ? ; 3) c’est au nom de la religion chrétienne que les peuples européens se sont entre-égorgés, que la France a connu ses plus grandes guerres civiles, et s’est vidée d’une partie de sa population, qu’on a brûlé de l’hérétique, que l’on en a décousu avec le slave ou l’infidèle… ; 4) et, l’Europe, justement, a été créée pour mettre un terme à ces guerres.
    L’Europe, comme la France moderne (celle de « liberté, égalité, fraternité »), comme les USA (refuge contre l’intolérance religieuse anglaise), s’est construite pour la plus grande gloire de valeurs idéales. En réaction à un passé terriblement douloureux. J’ai vécu le retour des racines chrétiennes comme une tentative de révisionnistes revanchards.
  2. Élie Barnavi s’oppose à l’entrée de la Turquie dans l’Europe, au motif qu’elle n’a rien en commun avec nous ; que ceux qui la poussent dans nos bras veulent faire de l’Union Européenne un espace sans foi ni loi, autrement dit un marché.
    Argument faible. L’Europe, c’est un projet. Pourquoi une nation en serait-elle exclue au nom de son passé ?
    D’ailleurs, l’Europe n’est pas, comme je l’ai cru, seulement une vaste zone de libre échange. Mais un formidable mécanisme pour faire rendre gorge aux nationalismes.

Sur Tocqueville et Chateaubriand : MANENT, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.
L’Europe est-elle une communauté ?

La fin de Tocqueville

L’Ancien régime et la Révolution, c’était la France d’aujourd’hui. On y voit même les germes de l’URSS. Tous les travaux sur les USA pâlissent devant De la démocratie en Amérique. Mais Tocqueville y prédit un monde partagé entre la Russie et l’Amérique. Une prédiction extraordinaire il y a encore vingt ans. Mais maintenant ?

  • Ailleurs, il décrit l’Amérique latine comme une désespérante anarchie : est-ce toujours le cas ?
  • Encore ailleurs, il observe que la Présidence des USA est conçue pour attirer les médiocres, meilleure garantie contre une dictature. Roosevelt était-il un médiocre ? (D’ailleurs n’était-il pas un rien dictateur ?) Et Obama ? Et les conseillers des présidents sont-ils des médiocres ?
  • Surtout, le billet précédent et quelques autres me font me demander si ce n’est pas la France qui pourrait mieux le faire mentir. La multitude de castes, de petits privilèges, qui la constituent pourraient disparaître sous le rouleau compresseur de la rationalisation mondiale. Une caractéristique du capitalisme selon Max Weber.

Tocqueville et Montesquieu ont été probablement le triomphe de l’esprit systémique propre à la noblesse. Mais le monde est imprévisible, même pour le plus grand esprit.

Compléments :