Pourquoi les mots changent-ils de signification ?

Consultant = escroc, changement = idée de consultant… Les mots changent de sens sans arrêt. Puis prennent une connotation négative. Pourquoi ? Parce qu’ils sont utilisés par des vendeurs qui vendent ce qu’ils ne savent pas faire. Il est mieux, par exemple, pour un cadre, de dire qu’il est un consultant que de dire qu’il est au chômage. Mais dès que la pratique se répand, on constate qu’il y a eu manipulation. Et le mot change de sens. De positif il devient négatif.

Récemment, The Economist expliquait que tout le travail des politiques américains consistait à trouver la formulation qui ferait adhérer l’électeur à leurs idées. Nous vivons un moment thucydidien.

Que faire ? Je pense que l’on ne peut pas rivaliser avec les vendeurs. Il faut abandonner le territoire de la communication, qu’ils dominent et dont ils ont fait un désert, de toute manière. Il faut reconstruire un espace de confiance où les mots ont un sens partagé, fondés dans la réalité. Ce qui demande probablement de tisser des relations homme après homme, à chaque fois en créant un lien fort, par la démonstration de sa compétence. Ce qui ne peut demander que beaucoup de temps.

Le moment thucydidien du créateur de valeur

Dans le folklore américain, l’entrepreneur est « créateur de valeur ». Pour Marx, c’est le prolo, et pour la religion chrétienne, c’est Dieu. Je me demande si cette idée n’a pas connu son Moment thucydidien. Le créateur de valeur est devenu celui qui donne l’argent de l’entreprise à l’actionnaire. 
Lorsque j’étais à l’Insead, on me disait que c’était faire le bien, puisqu’ainsi cet argent était recyclé par le marché qui, comme chacun sait, en fait un usage optimal. En vieillissant, je me demande si cette pratique n’est pas simplement la rationalisation de l’éviscération de l’entreprise dans la perspective d’un gain à court terme. Les grandes inventions qui ont transformé la vie de la société ne me paraissent pas venir du marché mais des investissements colossaux des grandes entreprises. Et encore plus du financement par les Etats d’activités à haut risque et sans utilité très claire initialement (cf. la recherche fondamentale, la conquête de l’espace, la guerre…). Et encore plus de Dieu, ou de la nature, selon les goûts… 

Soft power

Qu’est-ce que la soft power américaine ? C’est définir le bien comme étant le modèle américain, et y amener le monde par la manipulation. C’est-à-dire sans faire appel à sa raison.
Une fois que le modèle est installé, on dit : « vous avez joué, vous avez perdu, reconnaissez votre défaite ».
Mais le fait d’avoir joué à un jeu ne signifie pas que l’on y a consenti. Le contrat n’est pas valable. Cette question me semble être au cœur du mouvement de mécontentement mondial. 

Moment thucydidien et libéralisme

Thucydide, il y a 25 siècles, a décrit ce que nous vivons. Voici ce qu’en dit l’anthropologue Marshall Sahlins :

Cependant au fur et à mesure qu’avance la description par Thucydide du « désordre », non seulement les institutions sociales principales succombent à la nature humaine, mais le langage lui-même subit une dégénérescence similaire. L’iniquité morale s’accompagnait d’une hypocrisie égoïste à tel point que « les mots devaient changer leur signification ». Dans son travail remarquable sur Les mots représentatifs, Thomas Gustafson parle d’un archétypique « Moment thucydidien », lorsque la corruption des gens et des mots ne fit qu’un. (…) quand les mots étaient traduits dans la guerre à mort pour le pouvoir, injuste devint juste et juste, injuste. Comploter devint de « l’auto-défense », l’hésitation prudente fut condamnée comme « vile lâcheté », la violence frénétique était de la « virilité », être modéré, c’était en manquer. Les serments ne tenaient guère face à l’intérêt de les trahir. Le seul principe qui demeurait, remarque l’auteur classique W.Robert Conner, était « les calculs de l’intérêt personnel. Maintenant toutes les conventions de la vie grecque – les promesses, les serments, les supplications, les obligations vis-à-vis d’un parent ou d’un bienfaiteur, et même la convention ultime, le langage lui-même, cédèrent. C’est le bellum omnium contra omnes de Hobes. » 

Un exemple, fascinant. C’est au nom de la « liberté » que la soft power anglo-saxonne et ses lobbys nous imposent leurs intérêts.Vendre est un combat pour la liberté. Le sens même de libéralisme a été réinterprété.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Depuis 68, et la libération de l’homme, l’individualisme est déchaîné. Guerre de tous contre tous. Il s’agit d’avoir le dernier mot. On joue au lavage de cerveaux. Plus rien n’a de sens, sinon celui de justifier l’intérêt de quelqu’un. (Ce n’est pas pour autant qu’il faut condamner la liberté. Il faut chercher à mieux l’employer, me semble-t-il.)

Thucydide : censuré par l’UE

Le préambule de la Constitution : la citation de la Thucydide qui figurait au début du projet de la convention (« Notre Constitution s’appelle démocratie parce que le pouvoir est dans les mains non d’une minorité, mais du plus grand nombre ») fut supprimée par la CIG à la demande des états les plus petits de l’union. (OLIVI Bino, GIACONE Alessandro, L’Europe difficile, Folio).

Ça se confirme (Parti socialiste et faillite démocratique), une démocratie c’est une communauté définie par des valeurs communes, pas un calcul d’apothicaire.