Le sens des mots : élu

Qu’est-ce qu’être un « élu » ? Il y a deux définitions, au moins :

  • Celle de nos gouvernants : guider des masses bêlantes. Führer, caudillo et autre grand timonier. 
  • Celle du peuple juif : l’élu de Dieu fait la volonté divine. Or, celle-ci est impénétrable ! Mais, quand il erre, la colère de Dieu est terrible.

Quelle est la bonne définition ?

Les sociologues d’après guerre (refroidis par le nazisme ?) penchaient pour la seconde. Une notion apparue alors était celle de « servant leader ». Il fait émerger l’aspiration réelle du groupe humain. Elle conduit le groupe. Le servant leader peut en prendre la direction, mais uniquement parce qu’il faut quelqu’un, n’importe qui, pour occuper cette fonction. De même qu’il faut parfois un agent pour faire la circulation.

Remettons les choses à leur place ?

McKinsey parle désormais de racisme, d’égalité des sexes, de LGBTQ, alors que l’on s’attendrait à ce qu’il présente les moyens de rendre efficace l’entreprise. Ce qui est aussi le cas des MBA. Mais aussi de l’université de Cambridge. Il n’y est plus question de science fondamentale, mais de coronavirus et des prouesses de la femme scientifique. Notre société semble avoir perdu le nord.

Serait-il temps que l’on rende à César ce qui appartient à César… ?

Les Grecs aux temps de la post vérité

Les Grecs ont aussi eu leur moment de « post vérité », il y a 25 siècles. Question : comment s’en sont-ils tirés ?

L’absurde pousse à s’interroger sur le sens de la vie. Il en est sorti ce que l’on considère comme quelques-uns de nos plus beaux acquis.

Le jeu de la vérité

Ce qu’il y a de fascinant dans les mots, c’est qu’ils ont plusieurs sens, et que ces sens multiples sont un moyen de manipulation. Car, quand quelqu’un entend quelque-chose par un mot, quelqu’un d’autre entend autre chose, alors qu’ils croient se comprendre. Un exemple, qui a eu du succès ces derniers temps, est la question de la « vérité ».

Une première idée est que l’idéal existe, et que nous devons y parvenir. C’est la « vérité » au sens de « vérité révélée » des religions et des Lumières. Cette définition de la vérité conduit au totalitarisme et au nihilisme.

Mais, comme le notait Aristote, son contraire est aussi un totalitarisme. Exemple ? Le post modernisme qui affirme qu’il n’existe pas de vérité (d’où contradiction : affirmer, c’est croire que quelque-chose est vrai). On attribue l’idée à Gramsci, mais elle est probablement dans l’air du temps. Il existe des systèmes tels que le communisme et le capitalisme, disait Gramsci. Aucun des deux n’est susceptible de s’autodétruire, contrairement à ce que croyait Marx. Par conséquent, choisir l’un ou l’autre est une question de manipulation des esprits (ce que l’on appelle aujourd’hui « post vérité« ). Dans ce cas, la « vérité » est remplacée par la notion de bien, elle aussi révélée : je me bats pour le communisme (ou le capitalisme) parce que je sais que c’est le bien. La seule explication possible à ce que l’on s’oppose à moi est « le mal ». George Bush faisait du Gramsci sans le savoir. (Ou, plutôt, Gramsci ne savait pas qu’il rejoignait les thèses des fondamentalistes religieux.)

Tout cela est contredit par le fait que ces idées ne donnent pas les résultats escomptés. Il y a donc une « réalité« , que ne peut pas influencer l’esprit humain. C’est une autre définition de « vérité ». Mais le propre de cette « vérité » est que l’on ne peut pas en faire une définition parfaite et finie. Son essence est de nous réserver des surprises. La vérité est quelque-chose que l’on ne peut pas connaître !

Finalement, il existe une dernière définition de la vérité, qui, elle, est de notre ressort, mais s’oppose aussi aux deux premières : c’est la vérité de « dire la vérité« . C’est pour elle que l’on s’est battu durant l’affaire Dreyfus.

J'aime le passé, suis-je un réac ?

Trouver qu’il y a eu du bon dans le passé, c’est être réactionnaire. C’est ce que l’on dit aujourd’hui. Etrange changement. Jadis, la culture de l’honnête homme s’appelait « humanités », c’était l’étude de la sagesse grecque et latine.

Etudier le passé ne veut pas dire que l’on veut y revenir. C’est y rechercher une inspiration pour imaginer l’avenir.

Et Churchill d’ajouter : « Les peuples qui nient leur passé sont condamnés à le revivre ».

Les forces du lavage de cerveau

Les entrepreneurs américains ont très tôt utilisé les travaux de psychologie. Ils sont convaincus, semble-t-il, que l’entrepreneuriat est une lutte. Tous les coups sont permis. Le lavage de cerveau est un outil comme les autres. Il se trouve que, à gauche, on en est arrivé à la même conclusion. Le postmodernisme, sa doctrine, estime que l’intellectuel est le combattant de la justice, et que le langage est son arme. 
Ces frères ennemis partagent une même idée : ils sont les porteurs du bien ; le langage est un moyen de domination. Ils ont, aussi, pris le pouvoir. Cela explique certainement pourquoi nous vivons un « moment thucydidien« . C’est-à-dire pourquoi les mots que nous employons ont été manipulés pour dire le contraire de leur sens. 
Bonne nouvelle ? Derrière des formulations fausses se trouvent les solutions à nos difficultés. Il suffit de mettre en cause ce que l’on nous dit pour les voir : critique, l’exercice recommandé par les Lumières. Reste une question : sommes-nous encore capables de penser ?

Pourquoi les mots changent-ils de sens ?

Avez-vous remarqué que les vendeurs de primeurs s’appellent désormais « Maison X » ? On utilise « maison » pour sa connotation tradition et qualité. Mais si X n’a pas ces caractéristiques, « maison » va changer de sens pour refléter la réalité.  
Et que dire de « transformation numérique », alors ? Initialement elle sous entendait progrès. Elle devient synonyme de liquidation de notre modèle social. Exemple : Uber. « Uberisation » signifie maintenant karcherisation. L’économie du partage, connotation générosité, chaleur humaine et communisme, devient celle de la misère.
Romain Gary raconte qu’il a longtemps cherché le pseudonyme qui lui apporterait la célébrité. Et qu’un jour il en est venu à se dire que ça ne suffirait peut-être pas. Qu’il faudrait écrire. Et si nos entrepreneurs s’inspiraient de son histoire ? Et s’ils cessaient de perdre leur temps à manipuler le langage ? Et s’ils se mettaient à travailler à l’intérêt public ? 

Suis-je antilibéral ?

Un lecteur me déclare que je suis antilibéral. Cela ressort clairement de mon quatrième livre. Ce à quoi je réponds :

Libéral a beaucoup de sens. Pour moi, il nous ramène aux Lumières, c’est la question de la liberté de l’homme. Et cette liberté est celle de l’esprit. C’est mon combat. 

Ce qui me va moins, c’est la façon dont on entend ce mot aujourd’hui. Les philosophes des Lumières cherchaient un moyen de faire que l’homme n’ait pas à obéir à l’homme. Ils cherchaient des « lois naturelles ». Certains trouvèrent « le marché ». Cette idée est revenue aujourd’hui. Or, confier notre liberté à quelque chose qui n’est pas nous, cela s’appelle « aliénation ». C’est le contraire de la liberté.

Manifestation de notre « moment thucydidien« .

Le pragmatisme de Manuel Valls

L’accord d’entreprise. Nicolas Sarkozy en a rêvé, Manuel Valls l’a fait ? L’entreprise devient une démocratie, elle fait ses lois. Celles de la République  ne s’appliquent plus. (A la limite on fera une exception pour des droits fondamentaux.) Conséquence ? L’entreprise va mal, un accord d’entreprise souple sauve l’emploi. Elle gagne en compétitivité… Et coule ses concurrentes. De proche en proche, tout un secteur économique va réformer son droit social ? 
M.Valls répond : il faut être « pragmatique« . C’est-à-dire abandonner nos principes ? Et sauter dans l’inconnu ? Or, nouvel exemple de moment thucydidien ?, pragmatisme à un sens opposé. 

Pragmatisme vient de « pragma », action. Le pragmatisme est le courant philosophique qui est associé à la science et au changement. Son principe est qu’il n’y a pas d’idée absolue, mais des « idées qui marchent », c’est-à-dire qui améliorent le sort de l’humanité, dans les conditions dans lesquelles elle se trouve à un instant donné. Et ces idées doivent être, principe de la science, en cohérence avec ce qui a fait la preuve de son efficacité. Surtout, le pragmatisme est « mélioriste ». Il est mû par le désir de changer le monde, dans l’intérêt collectif, en mettant l’intelligence au service de l’action.

(Et si la société nous donnait au bon moment de bonnes idées : oui, il faut être pragmatique. Et s’il fallait, simplement, regarder dans le dictionnaire pour y trouver la marche à suivre ?)

L'entreprise attire-t-elle les meilleurs ?

Depuis des années, j’entends The Economist et quelques autres dirent que l’économie de marché (par opposition au modèle étatique) sait, seule, reconnaître et rémunérer le talent. Cela va de soi. Plus j’y pense, plus cela me semble faux. 
Ce qui me frappe c’est le nombre énorme de gens compétents, expérimentés, remarquables… hors circuit. Voici les hypothèses que je formule à ce sujet :
  • L’économie de marché, c’est la lutte pour s’accaparer le plus d’argent possible. Éliminer un collègue, c’est pouvoir gagner son salaire. Ces personnes, peut-être parce qu’elles travaillaient trop ou étaient trop sûr de leur compétence ?, n’ont pas su se défendre. Elles ont été, logiquement, les victimes du combat pour l’enrichissement personnel.
  • En mineur, un homme compétent fait peur. Sa compétence le signale naturellement comme ennemi de la majorité. Cela peut expliquer la médiocrité de nos gouvernants : celui qui finit par gagner est le sous-estimé de tous. I Claudius.
La main invisible du marché fait triompher ce que fait triompher une guerre : Mirabeau, Danton, Robespierre, Napoléon, Staline, Mao, Cortès… mais pas le talent. Seul la main visible de l’homme sait reconnaître le génie.