L'ère de la complexité

Un médecin me disait que, concernant l’effet des vaccins, « on pourrait parler des jours ». Autrement dit, on ne savait rien. 

Un des grands paradoxes de cette histoire est qu’à l’origine des « théories du complot » que j’ai étudiées, il y a des chercheurs de première dimension. Alors que, de l’autre côté, il y a essentiellement des journalistes. Et l’argumentation des chercheurs ressortit à ce qu’on a appelé un temps le « principe de précaution ». 

Ce que le virus a abattu, c’est « l’idéalisme », cette croyance solidement établie chez les Grecs, et chez nos intellectuels, qu’il y a des « vérités » immanentes, que l’on (= l’intellectuel) peut connaître par la « raison ». Le virus nous fait découvrir l’empirisme. On ne sait du vaccin que ce que l’on observe, et l’on n’est pas capable d’en tirer des lois justes à tous les coups. En gros, « il semblerait qu’il n’arrête pas le virus mais qu’il en atténue les effets les plus graves », autrement dit qu’il nous permette de travailler, et de consommer, ce qui est la seule chose qui compte pour nos gouvernants. Quant aux effets à long terme : il faut attendre le long terme pour les connaître. 

Ce dont on est le plus sûr, me disait d’ailleurs ce médecin, c’est que le virus a fuit d’un laboratoire chinois. Autrement dit ce qui fut le complot ultime, au début de l’épidémie !

Edgar Morin devrait être heureux : nous découvrons que le monde est « complexe ». Car la complexité, c’est justement l’incapacité à comprendre, tout en pouvant agir, mais sans être jamais certain de ne pas faire d’erreur. 

Le vaccin ou la guerre civile ?

Relisons Michel Winock ? (La fièvre hexagonale.) L’affaire du vaccin ne ressemblerait-elle pas à une des guerres civiles dont nous avons le secret ?

Quels en sont les ingrédients ? On s’insulte au nom de grands principes. D’un côté, on affirme qu’il n’y a que les imbéciles qui ne comprennent pas l’efficacité absolue du vaccin, et de la science en général. De l’autre, on parle d’étoile jaune. Comme les deux ont tort, et qu’ils ont en face d’eux des gens très intelligents qui peuvent le leur démontrer, cela peut durer longtemps. 

Et c’est pour cela que, jadis, tout se terminait dans le sang, et quasiment le génocide, si l’on pense aux Huguenots. Il y a, peut-être, tout de même, un progrès. 

Ce que nous ne parvenons pas à comprendre, c’est que le monde est complexe. Il n’y a pas d’absolu. Le vaccin est un pari façon Pascal, et il est dans la responsabilité du gouvernement d’imposer ce qu’il pense bon pour la collectivité (quitte, ensuite, à passer en jugement). Surtout, le grand problème est que nous sommes incapables de profiter de l’intelligence collective. Du coup, le sort de tout un peuple se retrouve entre les mains d’une personne qui a déjà bien assez à faire sans cela. 

Enseigner la complexité : ce qu'il ne faut pas faire

Pour inspirer Edgar Morin, je pourrais me donner en contre-exemple. 

Il y a quelques années, je cherchais à leur faire comprendre la complexité du monde en demandant à mes élèves de noter ce qui les frappait comme « paradoxal ». Par exemple, pourquoi, à chaque fois que je lui serre la main, telle personne va se laver les mains ? On découvrait ainsi qu’il y a quelque-chose au delà de nos interprétations immédiates. 

Or, cet exercice semblait terroriser les élèves. A tel point qu’une année, une promotion s’est mise à faire un pastiche (très réussi) de ce blog, en pensant que ce devait être ce que j’attendais d’elle. Paradoxe !

Cette même année, j’ai proposé à la promotion un autre petit exercice : me dire ce qu’elle aimerait changer dans l’option, et me faire des propositions pour cela. L’année précédente, j’avais fait ce même exercice, en fin d’année, et j’avais constaté qu’il était facile de remédier aux « frustrations » des élèves avec un peu de bonne volonté et les moyens dont nous disposions. Mais, cette fois, la promotion s’est engagée dans une sorte de grande enquête qui a mis l’université sens dessus dessous. 

Après coup, j’ai compris qu’elle pensait que j’attendais certainement cela d’elle. 

Le plus surprenant, dans cette affaire, ce sont les résultats d’un troisième exercice. Je demandais aux élèves de faire une étude « anthropologique » de l’entreprise dans lesquels ils réalisaient un stage. Cette fois : miracle. Sans avoir rien compris aux questions que je leur posais, ils y ont répondu brillamment. Tout n’était que paradoxe. Ils s’étaient mis à considérer le monde avec étonnement. 

Qu’en ai-je tiré ? Que les jeunes générations sont shootées à la note. Tout leur talent consiste à chercher à comprendre ce que désire le professeur, pour le lui dire, et avoir une bonne note. N’étant pas un universitaire, je ne partageais pas la culture de mes collègues. D’où le désarroi de mes élèves. En revanche, une fois qu’ils sont arrivés dans le monde réel, de l’entreprise, leur bon sens s’est remis en marche. 

En bref, pour « apprendre » la complexité, tout est une question de conditions ?

Enseigner la complexité

A l’occasion de son centième anniversaire, j’entendais Edgar Morin regretter que ses idées n’aient pas influencé l’Education nationale. Puis, quelques temps après, le ministre de l’éducation annonçait qu’il constituait un Think Tank dans lequel se trouvait Edgar Morin. 

Si j’étais la mauvaise fée de l’histoire, je dirais qu’Edgar Morin n’a pas la fibre pédagogique. Mes amis, pourtant des intellos verts, s’étonnent que je parvienne à lire ses oeuvres. Effectivement, on s’y perd. Même ses synthèses sont des tissus de banalités et phénomènes savants pour conversations de salon, qui ne semblent mener nulle part. Ce qui manque, c’est une ligne directrice. 

En fait, je pense qu’elle y est : c’est ce qu’il nomme « l’éros ». Au départ de tout changement, il y a ce qu’Albert Hirschman appelle « a bias for hope ». Quelque-chose qui vous donne « envie d’y croire ». 

Ce qui compte, c’est le point de départ, donc. C’est découvrir que le monde est complexe. Ce que cela signifie. Et cela provoque une sorte d’émerveillement, mêlé de crainte. Ensuite, la théorie vient naturellement. 

Abstraction et feedback positif

J’ai longtemps cru au raisonnement abstrait, comme moteur du changement. Peut-être un biais comportemental induit par mon éducation. 

En fait, j’ai été aussi long à me rendre compte de mon erreur, parce que cela semblait marcher. Jusqu’à ce que je comprenne, récemment, que le raisonnement ne convainquait personne, sauf moi. C’était mon enthousiasme qui faisait que l’on me suivait, et non mes belles paroles qui mettaient en mouvement ceux avec qui je travaillais. D’où le flop de mes livres. (Et de tous les livres, me semble-t-il : quand ce sont des best sellers, c’est que l’on croit y trouver ce qui n’y est pas !)

Comment procéder, alors ? Feedback positif. C’est Monsieur Jourdain et sa prose. Il y a des moments où nous « faisons bien ». Ce sont ces moments qu’il s’agit de retrouver, pour les répéter. 

Pourquoi ? Il est possible que l’abstraction passe à côté de l’essentiel. Le feedback, lui, part de la réalité, et de ce qui « marche » dans la réalité. Théorie de la complexité ?

L'émergence d'Edgar Morin

Edgar Morin a cent ans, disait la radio. Je l’entendais se plaindre que cela n’avait pas été suffisant pour nous faire comprendre son combat. 

C’est aussi ce que je pensais en écoutant un donneur de leçons nous expliquer que désormais tout le monde, même les hommes d’affaire, comprenait que les arbres ne pouvaient pas monter au ciel, notre modèle de croissance infini était évidemment condamné. 

C’est l’éternel argument de Malthus. Argument qui passe à côté d’un principe fondamental de la théorie de la complexité : l’émergence. La vie semble procéder en deux temps, d’abord une accumulation linéaire, puis une transformation, l’émergence d’une organisation de ce qui s’accumulait : d’abord des cellules, puis un être complexe, d’abord des briques, puis une maison. C’est ainsi que les précédents réchauffements climatiques ont produit des glaciations. C’est cela la complexité.

Mais tout le monde n’a pas aussi mal compris les idées d’Edgar Morin que notre donneur de leçons. Les hommes d’affaires, eux, ont un esprit naturellement systémique. Ils connaissent l’irrationalité humaine. Ils savent profiter des modes qui s’emparent de la société. « The trend is our friend » dit-on dans ces milieux. Bon anniversaire Edgar Morin ?

Edgar Morin et la complexité

Mes amis s’étonnent que je lise les livres d’Edgar Morin. Eux n’ont pas réussi à les achever. 

Cela tient-il à ce qu’Edgar Morin parle de complexité ? Le professeur Schmitt, que je cite souvent, répondrait que la complexité n’est pas compliquée. Le problème d’Edgar Morin est qu’il donne dans le compliqué, et non dans le complexe. 

En fait, son grand âge nous fait oublier le contexte dans lequel il a vécu. La systémique, puis la complexité ont enflammé la science d’après guerre. J’ai eu l’occasion d’étudier ce mouvement lorsque j’écrivais mon premier livre. Si j’ai abandonné cette piste, comme un cul de sac, c’est qu’elle se contredit elle-même. Elle dénonce la « pensée simplifiante » de la science, alors qu’elle est mécaniste ! Elle met la complexité en équations. Et, quand on cherche à appliquer ses formules, elles ne vont pas. Elles ne servent qu’à expliquer ce qui s’est passé, le changement dans mon cas, a posteriori. 

Edgar Morin a écrit un livre compliqué sur l’enseignement de la complexité. Il me semble qu’il est passé à côté de l’essentiel. Ce qui nous convainc de la complexité est le simple spectacle de la vie. C’est l’école (et les livres compliqués) qui nous bourre la tête de simplicité. 

L'éléphant et l'écologiste

Dans le combat climatique, la stratégie des écologistes est d’étouffer « l’ennemi ». Wikipedia donne un exemple de cette stratégie. Les fiches de leurs opposants servent à démontrer que ceux-ci sont des manipulateurs. (N’utilisent-ils pas les mêmes techniques que celles des écologistes ?)

D’ailleurs, cela n’est pas faux. Devant l’efficacité de cette tactique, de gauche, M.Sarkozy, et les néoconservateurs, plus généralement, l’ont employée.

Les principes de la RSE sont une autre forme de démocratie. Il s’agit de prendre en compte l’opinion des « parties prenantes » concernées par un sujet. Ce n’est plus une question de qui a raison entre écologistes, climato-sceptiques ou autres Gilets jaunes. C’est la fable des aveugles et de l’éléphant. Chacun a une vision partielle d’un « tout » qu’il ne peut pas concevoir. Mais une fois que ce « tout » est apparu, résoudre les problèmes individuels est évident.

Malthusianisme moderne

Un argument favori du développement durable est « l’exponentielle ». Nous consommons de manière exponentielle les ressources terrestres. Cela devra s’arrêter un jour. Malthus a utilisé le même argument, à tort. Pourquoi ?

Une raison pourrait être la saturation. Lorsque des nénuphars envahissent un étang, il y a, probablement, croissance exponentielle, puis stabilisation. Certes, mais qu’est-ce qui me dit que l’arrêt ne va pas être brutal ?

Plus subtil : « émergence ». La phase de consommation prépare un passage à un niveau supérieur de complexité. C’est ainsi que procède, dit-on, les étoiles, en détruisant, elles créent. Nous en serions le résultat.

Actuellement, nous empilons des connaissances et des outils qui pourraient permettre de créer une nouvelle société qui n’a plus besoin de consommer ce qui a été nécessaire pour la construire. Ainsi, il y aurait apparemment la possibilité de créer des batteries utilisant des diamants de carbone 14, radioactif, issus des centrales nucléaires, qui seraient infiniment plus performantes et moins chères que ce qui est connu aujourd’hui. Si cette technologie marche, elle pourrait résoudre bien des problèmes qui nous préoccupent. (Article.)

Cela signifie-t-il que les craintes des écologistes sont infondées ? Rien ne nous dit que nous réussirons une transformation, ou même qu’elle se fera sans casse. Le péril du changement est la raison d’être de ce blog. Mais leur argumentation est fausse.

Coronavirus et alcoolisme

Consommation d’alcool et alcoolisme : conséquence de la politique de santé du gouvernement anglais ! La fermeture des pubs, la solitude du confinement, la crainte de la perte d’emplois… a amené l’Anglais à boire plus que de raison, pour oublier ses tourments. Voilà ce que disait la radio. C’est un drame national.

Jusqu’ici, on avait l’impression que la seule chose à prendre en compte était le nombre de morts par covid. Mais, on découvre le « risque de seconde espèce », les effets secondaires qu’a tout traitement. Notre existence n’est pas qu’une question de vie ou de mort, elle est, bien plus, une histoire d’amitié, et un besoin de ressources.

De la nécessité d’adapter à la complexité du monde nos modes de gouvernance ?