Exit Margaret

Comment traduit-on « free market economy » ? me suis-je demandé. Simplement par « économie de marché  » ? Seulement, « free market » avait quelque-chose d’anarchiste, ce que n’est pas nécessairement l’économie de marché.

Free-market economy fut le rêve de Thatcher, Trump l’a enterré. Que s’est-il passé ? Thatcher rêvait d’un capitalisme populaire. Seulement, le peuple a vendu ses actions et les financiers internationaux les ont acquises. Et ils ont vidé les entreprises nationales de leur substance. Si bien que, pour avoir de nouveau de l’eau potable, l’Etat anglais est contraint de nationaliser les dénationalisées.

Mais, ce n’est pas la fin de l’histoire. Le « free market » ne veut pas mourir. Et il fait comprendre à Trump qui est le maître.

Qu’est-ce que cela va donner ? La « free market economy » est le résultat de plusieurs décennies d’un travail de sape. Quelque-chose d’équivalent est-il en marche et va-t-il imposer un nouvel ordre mondial ?

Voici ce que disait, en substance, une émission de la BBC que je citais précédemment. (Invisible Hands.)

La fin de Thatcher ?

Ecouter la BBC, c’est entendre parler de l’obsession de son gouvernement : la réforme de l’Etat. On veut en réduire la taille et le coût, tout en le remettant en fonctionnement.

Voilà qui pourrait sembler Thatchérien. Ce serait oublier que le dit Etat résulte de sa politique. Il avait deux principes contradictoires : le laisser-faire et l’imposition en force des lois du marché. Ce qui exigeait des organes de destruction du lien social, qui s’y oppose. On a donc multiplié les structures incontrôlées, mais financées (généreusement) par l’argent public, et qui faisaient un large appel aux cabinets de conseil.

La mode Thatchérienne ayant contaminé l’Europe, serions-nous à l’aube d’une inversion de tendance ?

Quangos

Comme d’autres, Kier Starmer veut réduire la taille de l’Etat. La BBC, mercredi dernier, disait qu’il allait éliminer les « quangos ».

Ces quangos sont une création de Mme Thatcher. Il me semble quils sont les ancêtres de nos « agences ».

Ces quangos étaient une technique de conduite du changement : des organismes qui avaient un seul objectif, et qui devaient réussir coûte que coûte (par exemple réduire radicalement les coûts de la médecine) et pulvériser l’administration. C’était Musk avant la lettre.

Effet systémique bien connu : ils ont donné l’exact opposé de ce que l’on en attendait. Il n’y a jamais eu autant d’administration, et elle n’a jamais été aussi inefficace…

Et si l’on imitait l’Angleterre ?

The siege

On a oublié la prise d’otage de l’ambassade d’Iran à Londres. La BBC la racontait : The siege.

Elle la faisait vivre de l’intérieur. Une minorité religieuse est opprimée par l’Iran. Elle est manipulée par l’Irak. 6 jeunes amateurs sont formés par Abou Nidal (en ces temps, les Palestiniens étaient du côté irakien ?) et envoyés prendre des otages à Londres. Ils sont tellement mal préparés qu’ils ne se rendent pas compte qu’un agent de sécurité a conservé une arme sur lui. Ils sont perdus. Ils relâchent des otages sans contrepartie, ce qui permet aux assiégeants de savoir ce qui se passe dans l’ambassade. Finalement, les SAS (les troupes d’intervention des services secrets dont jusqu’ici l’Angleterre niait l’existence) interviennent et liquident les terroristes. (Sauf un, un innocent, protégé par les otages.) Triomphe de Madame Thatcher.

L’histoire n’est que bruit et fureur ?

La grève des mineurs

Curieux de revivre son passé. La BBC consacrait des émissions à la grève des mineurs anglais de 84 (Strike). Il se trouve que j’étais en Angleterre à cette époque.

Ce combat fut, bien plus que les Malouines, le Waterloo thatcherien. Mme Thatcher a fait mordre la poussière au syndicalisme local, qui était un Etat dans l’Etat. Il ne s’en est toujours pas relevé.

Comment ai-je vécu l’affaire ? De loin, comme d’habitude. Je n’avais de sympathie pour aucun des deux protagonistes principaux, Madame Thatcher et Arthur Skargill. Implicitement, juste ou non, je ne pensais pas que le conflit finirait autrement qu’il a fini. Pas besoin de s’épuiser à aller plus loin.

Qu’ai-je appris depuis ? Pas grand chose.

Les mineurs tenaient depuis longtemps en otage le gouvernement britannique, si bien que les mines étaient des puits sans fond pour le budget britannique. Ils devaient leur pouvoir à ce qu’ils avaient fait sauter un gouvernement conservateur (Heath). Mais Skargill n’était pas comme les autres : contrairement aux anciens leaders, ce n’était pas un négociateur, mais un « rouge ». Il avait un programme politique. Et il utilisait des techniques de combat : ses « flying pickets » empêchaient les mineurs de travailler et les grèves de 84 ont été décrétées sans consultation de la base. Au contraire, à chaque fois que celle-ci a voté, elle l’a fait massivement contre la grève.

L’émission semblait favorable aux mineurs. Elle racontait, par exemple, que le gouvernement et la police avaient joué les agents provocateurs. Certes, mais à la guerre comme à la guerre ?

Comme je le savais, Mme Thatcher avait préparé son coup. Mais elle n’aurait pas pu réussir sans l’intransigeance d’Arthur Skargill. C’est probablement lui qui a provoqué, par sa défaite totale, une fermeture brutale et sans ménagement des mines. Il est certainement juste de plaindre les mineurs, mais ils furent les victimes innocentes d’une lutte qui les dépassait ?

Thames Water

Une grande affaire du moment, en Angleterre, est Thames Water. C’est la société qui traite l’eau d’une partie du pays. Privatisée en 1989, après avoir été achetée par l’allemand RWE, elle est la propriété de fonds d’investissement.

Son « modèle économique » est curieux : pour leur payer des dividendes, elle s’est massivement endettée, et ne s’est guère intéressée à l’état de son réseau. Si bien qu’aujourd’hui, elle doit le rénover en urgence. Mais elle n’a plus les moyens de le faire, elle doit rembourser sa dette (dette qui est 7 fois son chiffre d’affaires !). Quant à l’usager devenu client, il doit faire des prières pour ne pas être victime de quelque incident malencontreux… Pour le moment, les investisseurs n’ont pas encore abandonné l’entreprise. Mais le contribuable ne peut pas encore pavoiser.

(Dossier de Wikipedia. Où l’on trouvera, notamment :

Judge Francis Sheridan noted the company’s « continual failure to report incidents » and « history of non-compliance », saying: « This is a shocking and disgraceful state of affairs. It should not be cheaper to offend than to take appropriate precautions. I have to make the fine sufficiently large that [Thames Water] get the message », adding that, « One has to get the message across to the shareholders that the environment is to be treasured and protected, and not poisoned. »

)

Vous allez voir ce que vous allez voir, je vais confier les services publics au secteur privé, et tout sera mieux et moins cher, disait Mme Thatcher ! L’Angleterre paie maintenant la facture de sa politique ?

C'est Mme Thatcher qu'on assassine

Levelling up. Programme de Boris Johnson, depuis son élection. C’est l’enterrement de Mme Thatcher. (Mais aussi de ses successeurs.)

« Les talents sont également répartis partout, mais pas les opportunités« , dit M.Johnson. Ce qui semble simple bon sens. En cause : « quarante ans d’un mauvais modèle économique« . La raison du Brexit ce n’est ni l’UE, ni l’immigration, c’est le libéralisme.

On parle de « reconstruction« , et les zones dévastées, qui furent jadis la gloire industrielle du pays, sont comparées à l’Allemagne de l’est, avant la réunification. Un « New deal » à la Roosevelt est nécessaire, tant les investissements à consentir sont colossaux. Et il faudra au moins une décennie pour réussir. 

En attendant M.Johnson a siphonné les voix du parti travailliste, dans les fiefs de celui-ci. 

Va-t-il réussir ? L’important est le diagnostic. La politique que l’Angleterre mène depuis 40 ans a dévasté le pays. 

(Or, cette politique a été imitée partout.)

Greta Thunberg, fille spirituelle de Mme Thatcher ?

Mme Thatcher a été un des premiers activistes de la cause climatique. Voici qui est surprenant.

Mais, peut-être y avait-il quelque-chose d’anglais dans cette affaire, car, comme le dit ce blog, M.Blair a joué un rôle déterminant dans la conférence de Kyoto. Il a expédié les industries polluantes en Chine (notamment).

Mme Thatcher n’a pas combattu que le climat, elle a aussi affronté les mineurs. Et si la cause du réchauffement climatique avait rejoint la volonté de faire émerger un nouveau type d’économie ? Cela pourrait-il expliquer que l’écologie moderne soit devenue compatible avec la croissance (elle remplace le pétrole par l’éolienne), ce qui n’était pas le cas initialement, lorsque le rapport du Club de Rome est sorti ?

Thatcher, Merkel, Le Pen : Europe, affaire de femmes ?

Thatcher et Merkel ont façonné l’Europe. Thatcher c’est le libéralisme, qui a gagné l’Europe. Merkel, la chape de plomb de l’austérité. Pénitence à l’échelle du continent. Elles dépassent de la tête, des épaules, et des chaussures, tout ce que la politique compte de personnel. L’Europe est et a été à leur botte. Comment expliquer une telle domination ? 
Quand on les compare au mâle politique, ce qui frappe chez elles est leur cohérence. Alors que le premier est une girouette, un bambin arrogant, vaniteux, criard et inconséquent, elles ont des principes auxquels elles ne dérogent pas. Elles les illustrent par leur comportement. Elles ne gesticulent pas, ne se perdent pas en discours, elles agissent. C’est la définition de l’autorité : un comportement qui illustre des principes forts, des principes auxquels on croit plus qu’à sa vie. Elles se battent peut-être moins pour leur ambition que pour la collectivité. Le terme de leur action venu, elles ne s’accrochent pas au pouvoir.  
Potiches
Elles ne doivent ni leur succès à leur physique, ni à leurs diplômes, ni à leur situation sociale. Elles le doivent à leur travail, à cette détermination increvable, qui font qu’elles vont patiemment dans la direction qu’elles ont choisie. Et ce, y compris pour Mme Thatcher, qui n’a pas cette image. Elles ont quelque-chose qui les rend insensibles à le souffrance, et au découragement. 
D’où tiennent-elles cette autorité naturelle ? Vertus de la femme et surtout de mère ?

Et Mme Le Pen ? Certes, elle porte une idée qui contredit les combats de MMme Merkel et Thatcher : la dissolution de l’Europe. Mais elle pourrait bien avoir les mêmes caractéristiques qu’elles. Ce que ses concurrents ne devraient pas sous-estimer. Serait-elle indestructible ? Croit-elle, contrairement à eux, à ce qu’elle dit (ce que sent l’électeur) ? Est-elle prête, contrairement à eux, à périr pour ses idées ?
Impossible égalité des sexes ? L’un ne peut que dominer l’autre ? L’Europe à l’aube du maternalisme ?

L’Ecosse et le Royaume uni, victimes de Mme Thatcher ?

L’Ecosse va-t-elle quitter le Royaume Uni ? The Economist pense que ce serait une folie économique. Les sondages semblent dire que ce ne sera pas le cas. Mais The Economist ne peut que constater la rancœur des Ecossais vis-à-vis de l’Angleterre. Comment en est-on arrivé là ? L’Ecosse a beaucoup profité de l’Empire. Mais elle a souffert de la désindustrialisation. Mais, c’est Margaret Thatcher qui semble avoir porté le coup fatal…
Mateo Renzi souffre, lui, de l’ombre de M.Berlusconi et de la réputation de manque de rigueur de l’Italie. Cela pourrait lui ôter toute capacité d’obtenir ce qu’il veut de l’Europe. Pourquoi les Scandinaves occupent-ils tant de postes de responsabilité internationaux ? Parce qu’ils sont petits, et peu menaçants, et que leur culture politique est celle du compromis. Le nouveau gouvernement indien ferait des réformes très favorables aux marchés. Les Pakistanais essaient de combattre un terrorisme, qui leur sert à déstabiliser l’Afghanistan, allié de l’Inde, mais qui leur retombe sur le nez. En Afghanistan, les élections présidentielles menacent de s’achever en affrontement ethnique. En Chine, l’économie se recentre sur la consommation intérieure et découvre que la logistique est un problème. L’entreprise privée essaie de construire ses propres réseaux.
Le jeune a changé. Il est devenu sérieux, les excitants, c’est fini ; et désenchanté, les idéaux et la politique, c’est fini. L’hypocrisie semble la caractéristique de beaucoup de pays émergents. Des idéaux élevés cohabitent avec la pire des corruptions. La retraite du vieil anglo-saxon pose un problème. Elle est dorénavant par capitalisation. Il ne semble pas que l’on ait trouvé une façon intelligente de gérer cet argent dans l’intérêt de son propriétaire. « Le danger est que cette liberté se traduise pour le système financier en une autorisation à imprimer de l’argent. » Les enfants qui cherchent la satisfaction immédiate deviennent des brigands.
L’industrie électronique japonaise n’est que l’ombre d’elle-même. Elle essaie de se réinventer. Notamment en revenant vers l’industrie lourde (et en administrant des fermes de haute technologie). Mais elle utilise mal ses atouts. Et est victime de la culture japonaise étouffante. Philips n’est guère mieux. Il cherche le salut dans la restructuration. Massacre à la tronçonneuse ? Ça semble plaire au marché.
La piraterie informatique fait courir un risque au monde d’autant plus grand que demain, homme et machine, tout sera connecté à Internet. Défaillance du marché. La sécurité d’Internet dépend de son maillon le plus faible. C’est-à-dire nous. Et nous ne faisons pas le strict minimum de protection. Mais aussi les éditeurs de logiciel ont pour règle le ni fait ni à faire. C’est la loi du marché. Big data. Aux USA, chaque camp amasse des données sur l’adversaire afin d’y trouver ce qui va détruire sa carrière. Certains fonds spéculatifs font de même pour repérer les failles des entreprises, et s’enrichir en les abattant. Emergence d’une génération de « réseaux anti sociaux ». Tels que Airbnb ou Uber, ils appartiennent à la nouvelle vague de « l’économie du partage ». Leur stratégie est celle du parasite. Ils lancent une offensive contre la société, et observent ce qui se passe : « dans l’esprit de la Silicon Valley, d’agir vite et de casser de la vaisselle, ils conduisent de rapides tests de l’appétit du public et du régulateur pour une modification des limites de ce qui est une pratique commerciale acceptable ».