Triste et édifiante histoire de l'Ecole centrale ?

Pourquoi n’est-il pas passé par le corps des finances ? me suis-je demandé en lisant le CV du nouveau directeur de l’Ecole centrale de Paris. En effet, il est diplômé de Normale sup et membre du corps des Mines (de mon temps, ce dernier était ouvert aux dix meilleurs polytechniciens, plus à quelques esprits d’exception égarés). L’élite ultime, à l’inspection des finances près, de la technostructure publique. Toujours est-il que c’est peut être un moment important pour l’Ecole centrale. En effet, depuis qu’elle a des anciens élèves en âge de la diriger, tous ses directeurs ont été centraliens. Cela tenait à son projet, même. Triste fin d’une belle histoire ?

Centrale avait pour origine Saint Simon : elle devait former un entrepreneur scientifique. Et c’est ce qu’ont fait les premiers anciens élèves – enseignants. Ils transformaient leur expérimentation pratique en théorie, qu’ils transmettaient à leurs jeunes camarades. Inversement, ils absorbaient les théories, qu’ils adaptaient à la réalité. Ils furent parmi les premiers à enseigner le management scientifique de Taylor, par exemple. Succès énorme, dont la Tour Eiffel n’est que la partie émergée. Et qui a engendré un grand nombre d’émules dans le monde.

Ecole du 21ème siècle ! direz-vous. Curieusement, son ancien directeur a fait un autre diagnostic. Emporté par l’admirable influence chinoise, il a pensé que l’école n’avait pas une taille critique. Il s’est engagé dans une politique de fusion acquisition en marche forcée.

Dans le monde des entreprises, ce type de stratégie, fréquente, car à la démesure des égos des dirigeants, finit par une faillite, et, en France, par une reprise en main de l’Etat. La force ultime d’une entreprise, ou de toute institution, est son projet fondateur. Parce que ce projet est unique. Et que ceux qui gagnent sont les innovateurs. Les Steve Jobs ou les Eiffel. Pas les Chinois, ou les technocrates. Voici un enseignement que j’ai tiré de mon expérience.

Détournement de but

Le sociologue Robert Merton a invité le terme « détournement de but » (goal displacement). Il observe l’homme dans l’administration. Il constate que celui-ci est un ritualiste. Il perd de vu le sens réel de son travail. Le but qu’il se donne n’est pas celui de l’organisation.

L’entreprise moderne illustre cette théorie. L’indicateur donne au patron l’illusion de tout contrôler. Or, cet indicateur ne débouche sur rien. Un dirigeant me disait, par exemple, que l’on était incapable de savoir le nombre d’employés d’une (grande) société. Chaque pays utilisant des conventions différentes, il est impossible d’obtenir des sommes fiables. Plus généralement, on ne sait pas rattacher les indicateurs de la qualité, de la fabrication, des achats… aux résultats de l’entreprise.

Sa cause ? Le technocrate. Il est aux commandes de l’entreprise.

X Crise

Un hasard. Je trouve un article sur X-Crise. En 1931, des polytechniciens ont créé ce groupe. Il s’agissait de mettre leurs compétences au service de la patrie en danger. Une partie d’entre-eux s’est retrouvée au gouvernement de Pétain. J’ai découvert récemment que ce que l’on assimile aux trente glorieuses, la technocratie éclairée, trouve ses origines durant la guerre. Mais comme le gouvernement Pétain n’a jamais existé, on ne le dit pas.
Par contre-coup, on s’est mis à croire que nos pères furent tous fascistes. Était-ce le cas de ces technocrates ? En fait, la crise a partout amené un grand mouvement de régulation. Et cela a démarré dans les pays qui étaient les plus touchés (Italie et Allemagne), et les plus en difficulté (URSS). L’Amérique, elle aussi, est devenue technocratique. Mais, surtout, la technocratie s’est révélée adaptée à l’après guerre. La reconstruction et la vague d’inventions qu’ont suscitées le conflit se prêtaient au changement dirigé. Il fallait des organisateurs.

Journée de la volonté de puissance

29 mars 2015, décalage horaire. Aucun intérêt économique et cela pose des tas de problèmes physiologiques. Encore une idée d’un technocrate. En 76, pour économiser du pétrole
Et si nous faisions contre mauvaise fortune bon cœur ? Il y a la journée de la femme, celle de la procrastination, pourquoi pas celle de « la volonté de puissance » ? Nous en ferions l’occasion de nous rappeler les dégâts que cause ce désir de plier le monde à ses lubies. Et d’emprunter l’argument d’autorité technocratique ou scientifique pour ce faire. Et en plus, pour bien marquer les esprits, il y en aurait deux par an.

Technostructure et changement

Christian Kozar me dit que la technostructure tue le changement. Bertrand Delage le rejoint. Pour lui, il y a les « processus clés » qui concourent à « créer la valeur » pour le client. Et les processus support et la « structure ». Eux sont là pour permettre aux processus clés de fonctionner au mieux. Or, l’inverse se passe. Ils veulent dicter leur loi. Par exemple, ils veulent imposer aux opérationnels telle ou telle nouveauté des technologies de l’information.

D’une manière générale, la technostructure tend au ritualisme. Elle est aveuglée par les outils de sa fonction. Elle ne voit plus ce qui est la fin ultime de l’organisation. Au lieu de la servir, elle veut la contraindre.

(Ce qui provoque cet effet pervers, c’est l’isolement de la technostructure. Pour l’éviter, elle doit comprendre la raison d’être de l’entreprise.)