Le héros et le technocrate

68 révolution incomprise ? Si l’on lit bien le billet « De Gaulle en 68 », on y voit un passage de pouvoir. De Gaulle est entouré de héros de la guerre de 40 (mais pas de résistants). Avec Pompidou commence l’ère des technocrates, des hommes d’appareil. 

Ni les uns ni les autres ne doivent leur légitimité à l’élection. Ce ne sont pas des politiques. Ils sont en contradiction avec les principes mêmes de la démocratie. D’ailleurs, ils ont probablement en commun le fait de surestimer leur capacité à diriger le pays, et à comprendre sa population. 

Du malaise actuel ?

Le tournant technocratique ?

Qui est M.Macron ? se demande régulièrement ce blog. Une hypothèse pourrait être : un technocrate. 

M.Macron est sorti de la commission Attali. Cette commission était l’assemblage de ce qui se juge le plus intelligent en France et avait le projet, très français, de résoudre, entre gens de bonne compagnie, tous les problèmes du pays. Le technocrate, c’est cela. A chaque problème, il trouve une solution bien nette. Sa caractéristique est qu’elle demande de balayer, d’un revers de main, tout ce qui s’était fait depuis les origines. 

Réflexe qui n’est pas nouveau. Kant, déjà, pensait que c’était ce qui avait causé l’échec de la révolution française. 

Max Weber a très bien parlé de la technocratie. Sa caractéristique est d’être « rationnelle ». Cela signifie qu’elle a un objectif précis, et qu’elle est, en elle-même, le moyen de l’atteindre. Toutes les solutions du technocrates sont bureaucratiques, autrement dit étatiques. D’où contradiction, déjà présente chez Lénine : le technocrate impose la liberté par un Etat totalitaire, au sens propre du terme (puisqu’il est le bien, il n’y a plus de raison de penser). 

La grande Sécu, le vaccin, les retraites, une chambre des députés qui vote comme un seul godillot… M.Macron semble bien avoir la fibre technocratique. 

Si cette hypothèse est juste, que résulterait-il d’un M.Macron ayant des coudées franches ? Un vent de révolte ? 

La fin de l'Etat providence

Le Français n’a jamais aimé l’Etat et le salariat, assimilé à l’esclavage. Le Français est, par essence, libertaire. C’est ce que l’on découvre en lisant ce qui se disait et s’écrivait avant guerre. La particularité de notre culture était de prendre en compte la dimension sociale de l’existence, par le biais d’associations relativement légères (mutuelles, coopératives, etc.). L’avènement de l’Etat d’après guerre s’est fait contre nature. L’Etat est devenu extrêmement pesant, il a opéré une prise en charge quasi totale des existences, au moment où l’entreprise technocratique, émanation de l’Etat, transformait les paysans, libres et indépendants, en ouvriers des Temps modernes, salariés.

Ce modèle est en train de craquer. Cet Etat technocratique est pris en tenaille entre les intérêts corporatistes de ses personnels et les réformes malencontreuses dont ses hauts fonctionnaires ont l’initiative depuis plusieurs décennies, et qui démolissent à la fois ses grandes entreprises (France Télécom, Crédit Lyonnais, Alcatel, Pechiney, Thomson, Alstom, Areva, etc. etc.) mais aussi ses services publics (hôpitaux, chambres de commerce, transports, production d’énergie, audiovisuel public, etc. etc.), ce faisant criblant le pays de dettes, et le noyant dans le dysfonctionnement : nos trains, dont nous étions si fiers, n’arrivent plus à l’heure, et, d’ailleurs, souvent, ne partent plus.

Où allons-nous ? Une possibilité serait un Etat beaucoup plus léger et une société beaucoup plus résiliente, qui dépende beaucoup plus d’elle-même. L’individu, nous, pourrions réintégrer des pans entiers des services publics. Par exemple en fournissant une partie de notre énergie. Et en renforçant nos réseaux de solidarité, en rendant des services à nos amis, et en attendant d’eux. Autrement dit, en en revenant aux idées d’avant guerre. Ou à ce qui se pratique, au moins à la campagne, en Amérique du nord, si j’en crois ce que je lis. Transition probablement difficile, mais nous avons à y gagner une plus grande liberté.

La technostructure ou la politique de la terre brûlée ?

J’ai étudié la réforme politique comme « changement » (Un aperçu.) Elle donne presque toujours le contraire de ses objectifs. Et si ces réformes n’étaient pas que ridicules, mais avaient un effet cumulé ?

Depuis la guerre, le rôle de la technostructure est de « moderniser » le pays. Et si elle continuait à croire que c’est sa mission ? Et si elle favorisait les secteurs dits « d’avenir » ? Pour cela, elle devrait trouver des ressources ailleurs, dans ce qu’elle jugerait dépassé. D’un côté on aurait la start up et le premier de cordée, de l’autre l’industrie et le gilet jaune ?

A cela s’ajoute une théorie que l’on m’enseignait en MBA. Elle veut que le chaos qu’est le marché soit créatif : cassons l’ordre, le vieux, l’allocation inefficace qu’est l’entreprise traditionnelle et il émergera « quelque chose » (que, par définition, on ne connaît pas) de mieux.

Et si la technostructure se trompait ? Et si elle détruisait la forêt sans avenir,  parce qu’elle empêche les nouvelles pousses de sortir ? Et si elle créait un désert ?

(La taxe de production : origine de cette interrogation.)

ENA et inégalités

Les rangs de classement de MM. Macron, Giscard d’Estaing, Hollande et Chirac, à la sortie de l’ENA sont 5, 6, 8, 10. Sur nos 6 derniers présidents, il n’y a que M.Sarkozy et M.Mitterrand qui n’en soient pas diplômés. Ce qui était impossible pour M.Mitterrand, puisque l’ENA n’existait pas lorsqu’il faisait ses études. (Idem pour M.Pompidou.)

Problème ?

(Source : wikipedia.)

L'ère de la technocratie ritualiste

Nous sommes une technocratie, pas une démocratie. Non seulement la bureaucratie étatique est une machine gigantesque, mais les multinationales sont, elles aussi, des bureaucraties qui ont un poids formidable.

Le principe de la technocratie est « l’artificiel » par opposition au « naturel » (cf. Herbert Simon). La technostructure trouve la vérité dans sa tête, dans ce qu’elle a étudié. Elle ignore le monde.

Curieusement, on est arrivé au delà de ce qu’avait prévu Max Weber. Il disait, en substance, que la bureaucratie était constituée de gens compétents, les fonctionnaires, dirigés par des incompétents, les élus du peuple. Or, aujourd’hui, même les élus sont des fonctionnaires !

Après guerre, la bureaucratie a fait l’objet d’une quantité de travaux. Par exemple ceux de Robert Merton, ou de Michel Crozier, en France. Tous montraient qu’elle était aux prises avec des cercles vicieux systémiques. C’est une forme de ritualisme. Le membre d’un système oublie ce pourquoi le système a été créé, pour vénérer le système lui-même.

Faut-il s’inquiéter ?

Serge Tchuruk

Huawei fait penser à Serge Tchuruk, le dirigeant d’Alcatel. Serge Tchuruk est probablement l’exemple même de ce que provoque la technocratie française lorsqu’elle dirige une entreprise. Dans un secteur qui a produit Apple, Foxconn, et Huawei. Alcatel est allé, de manière extraordinairement déterminée, exactement à contre-courant, jusqu’au naufrage. Idéal-type du cercle vicieux systémique.

Le plus intéressant, ici, est la question de la responsabilité. Imaginons que vous ayez été un des employés d’Alcatel victimes de cette stratégie. Vous auriez peut-être vécu des moments difficiles, mais vous auriez votre conscience pour vous. Et, surtout, si vous êtes parvenu à retrouver une situation, vous avez le sentiment d’avoir vécu une aventure. Vous êtes fier de vous. Mais, qu’il doit être désagréable de vivre, à perpétuité, dans la peau du capitaine qui est allé droit sur l’iceberg !

Humanisme et technocratie

On réclame un « nouvel humanisme ». De quoi parle-t-on ?

L’humanisme, c’est placer l’homme au coeur des préoccupations de la société. N’y était-il donc pas ? 68 ne fut-il pas l’avénement d’un individualisme ? Alors, peut-être, société de consommation ? Matérialisme ? Non : artificiel.

Nous ne sommes pas une démocratie, mais une technocratie. La technocratie, c’est le règne du diplômé. Le diplômé ne connaît rien de la vie. Son esprit s’est constitué dans un univers abstrait. Comme il est aux commandes des Etats, des entreprises et des banques, il leur applique ses utopies. Et il en résulte une succession de crises. Le contraire de l’humanisme, c’est le nihilisme. C’est l’amour du néant. C’est l’aliénation de l’esprit humain par l’abstraction.

(Le phénomène de la bureaucratie a été étudié par Robert Merton. Il avait appelé son mal « displacement of goals ». Le bureaucrate ne comprend pas la mission de la bureaucratie. Il la remplace par quelque chose qu’il a inventé.)

La crise de la technocratie simplifiante ?

Dans un mouvement mondial, Vichy a donné à la technocratie la direction de la France. Cette technocratie a été utile à la reconstruction du pays et, à la diffusion du progrès issu de la guerre.

La caractéristique de la technocratie est d’avoir une pensée planificatrice adaptée à un avenir prévisible. C’est ce qu’Edgar Morin appelle une « pensée simplifiante ». Cette pensée est égarée par l’incertitude :

  • Nos grandes entreprises, dirigées par des technocrates, ont connu une succession de crises, et, souvent, ont fini dans des mains étrangères. Le technocrate ne comprend pas le métier de l’entreprise qu’il dirige. Croissance par l’acquisition, généralement. Ce qui conduit au surendettement. A cela s’ajoute l’abandon de filières « non compétitives », qui sont, peut-être, tout simplement, des filières que le technocrate ne sait pas développer. (Exemples : France Telecom, Crédit Lyonnais, Crédit Foncier, Bull, Alstom, Alcatel, Areva, Pechiney, Arcelor, Vivendi, Thomson, la filière textile, à quoi il faut ajouter des entreprises para publiques telles qu’EDF, criblées de dettes.)
  • Le pays fait l’objet d’une série de réformes qui, quasiment toutes, ont donné le contraire de ce qui était attendu d’elles. La réforme obéissent à une forme de pensée magique :  « les lois de l’économie », l’effet d’échelle, la « numérisation » (une mode mondiale), le partage du temps de travail, etc. (Exemples : Les réformes avant 2005 ; réformes européennes.)

Cela coûte cher, mais, surtout, cela détruit les compétences du pays, qui ont demandé des siècles d’élaboration à la collectivité, et qui sont ses richesses.

La technocratie s’est transformée en oligarchie. Sur le modèle anglo-saxon, elle se dit entrepreneuse et créatrice de richesse. Elle doit gagner beaucoup, en récompense de ses mérites. Comme un général qui passerait à l’ennemi, et se ferait payer pour cela, les technocrates utilisent les pouvoirs donnés par l’Etat, pour leur propre compte. Comment interprètent-ils la crise ? Le Français est paresseux, et ne veut pas travailler, ou est un arriéré. (Voir : L’oligarchie des incapables.)

Et si notre crise était celle de la pensée technocratique, simplifiante ?

Dernière heure

On nous annonce que c’est la dernière fois que nous subissons un décalage horaire.

Je me souviens du temps où la mesure a été décidée. C’était à l’heure du pontifiant président Giscard d’Estaing. On était au début de la crise de 74, et l’on ne parlait que d’économie de pétrole. La mesure était supposée nous en faire gagner « cent mille tonnes ». C’était l’époque de la technocratie glorieuse. Se riant de la complexité de la nature, elle était assurée que les règles simplistes que produisait son esprit étaient la manifestation de son génie. Un génie qu’un peuple d’enfants ne pouvait comprendre. Il fallait faire son bien contre sa volonté, en bon père de famille française.

Curieusement nous n’avons pas été les seuls à prendre cette mesure. Technocratie mondiale ? Effet de mode ?…

(En tout cas, rien n’a changé en ce qui concerne l’attitude de nos gouvernements à notre endroit.)