Le charme de l’escroc

La vie de Talleyrand a été une de mes grandes découvertes. On dénonçait ses vices, mais dès que l’on était en difficultés, on avait recours à ses services.

On me racontait une histoire similaire concernant quelqu’un généralement considéré comme un escroc.

Nouvelle erreur de raisonnement ? Pourquoi un escroc serait-il infréquentable ? Comme le diable, il a de grandes vertus !

(En fait, la raison de ne pas fréquenter les escrocs est qu’ils n’escroquent que ceux qui croient en eux. Le phénomène est bien connu. On en a récemment parlé au sujet de l’affaire Madoff.)

Talleyrand

Livre et homme surprenants. Talleyrand semble avoir surclassé tout ce que l’Europe a compté à l’époque d’hommes de pouvoir. Ce qui le définit d’abord est probablement qu’il est un joueur de whist, un ancêtre du bridge. Il est à la fois calculateur et impénétrable. Il sait attendre le bon moment, le moment où on ne l’attend pas. Cela aura fait de lui un négociateur exceptionnel, qui aura obtenu tout ce qu’il a voulu. Et ce, y compris dans des situations apparemment désespérées. Par exemple au Congrès de Vienne, où les puissances victorieuses ne veulent pas écouter la France, et qu’il saura diviser avant de les diriger. 
C’est aussi un visionnaire. C’est un libéral. Un « homme d’affaires » disent les plus grands hommes d’affaires anglo-saxons de son temps. Son modèle, c’est l’Angleterre, et il veut une Europe en paix. Très tôt il essaie de raisonner Napoléon. Ses victoires lui font peur. Il l’incite à être magnanime. Mais Napoléon a soif d’absolu. Alors, Talleyrand va changer de camp. Et, surtout, il va aller jusqu’à fédérer les adversaires de la France, qui tendent à se disputer. Il semble avoir obtenu ce qu’il cherchait. Car il paraît avoir été le père de l’Europe d’après 1815. Une Europe qui a connu un siècle de paix. Et une France bourgeoise. 
Si Talleyrand peut paraître un homme de notre temps par certains côtés, c’est avant tout un grand seigneur d’Ancien régime. Aîné traité comme un cadet d’une branche elle-même cadette, toute son ambition consiste à faire de sa « maison » une des plus prestigieuses de France. C’est après cela qu’il court. Et c’est ce qui le fera réécrire son histoire, à la fin de sa vie. Notamment en obtenant le pardon de l’église pour ses nombreuses fautes (à commencer par le fait qu’il a été un évêque, et qu’il s’est marié), sans rien lui donner en échange. 
Cette vie est peut-être une formidable leçon sur la nature humaine. Comme les anciens Chinois, Talleyrand pense que l’on ne peut pas s’opposer à la marche des événements. Alors, il faut savoir en tirer parti. Il fera donc, tour à tour, un pacte avec Bonaparte, bien loin d’être Napoléon ; puis, avec les puissances coalisées contre la France, comme on l’a vu, ce qui vaudra, en échange, à son neveu de se marier avec un des plus beaux partis d’Europe ; puis il amènera Louis XVIII sur le trône ; avant d’aider Louis-Philippe à y monter. Et, pour cela, s’il sait s’allier au vainqueur du moment, il ne se coupe jamais définitivement avec qui que ce soit. Il a des contacts partout, dans tous les camps. Et ce parce que, homme d’Ancien régime, il n’y a pas de frontière entre sa vie privée et sa vie publique. En particulier ses anciennes maîtresses, avec qui il gardera toujours des relations amicales, lui seront d’une grande utilité. Sa famille aussi, qui est du côté des émigrés, l’aidera. Et il se servira habilement de ses multiples relations avec une grande quantité de filous, et de financiers.
On l’a beaucoup critiqué, et pourtant, il a toujours eu le dernier mot. Il n’y a pas eu un professeur de moral qui n’ait eu un jour besoin de ses services, pour le sauver des conséquences d’un de ses vices. Sa plus belle négociation peut-être est avec le père du Duc d’Enghien. Talleyrand a joué un rôle de premier plan dans l’assassinat du duc. Pour la noblesse, c’est un crime odieux. Et pourtant le père du duc va avoir besoin de l’aide de Talleyrand, qui va en profiter pour lui soutirer son pardon, mais aussi lui faire adopter un des fils de Louis Philippe, auquel il va laisser une des plus grosses fortunes de France ! Peut-être était-ce la force de Talleyrand ? Il a eu le courage de voir la réalité en face. Il n’y a pas de héros, pas d’ange. Nous avons tous nos forces et nos faiblesses. Il a reconnu les siennes. Et il a joué de celles des autres. 
(De Waresquiel, Emmanuel, Talleyrand, Le prince immobile, Texto, 2015.)

Talleyrand en Amérique

« Le jour ou l’Amérique posera son pied en Europe, la paix et la sécurité en seront bannies pour longtemps« . Voici ce que dit Talleyrand, qui vit aux USA de 1794 à 1795.
Le livre dont je tire cette citation ne justifie pas cette déclaration inquiétante de quelqu’un qui, par ailleurs, était apprécié des Américains, ne serait-ce que parce qu’il était jugé comme un homme d’affaires exceptionnel. (de Waresquiel, Emmanuel, Talleyrand, le prince immobile, Texto, 2015.)

La conquête

Film de Xavier Durringer, 2011.

Je voulais voir Animal Kingdom. Mais, erreur de ma part ?, ce n’était pas le film projeté lorsque je suis entré dans la salle. Pourtant, je n’ai pas regretté mon incursion dans cet autre royaume animal.

La conquête n’a pas eu une bonne critique. On lui a reproché de ne rien nous apprendre de nouveau.

En fait, c’est la logique qui se dégage de ce connu regroupé en un temps court qui est intéressante.

À commencer par Nicolas Sarkozy : étrangement, je n’avais jamais pensé qu’il pouvait être en permanence comme il est dans ses discours. Je croyais qu’il s’était inventé un personnage, homme du peuple. Pas du tout.

L’histoire de La conquête, c’est Colombo contre Talleyrand. D’un côté quelqu’un qui ne fait aucun effort pour se conformer aux exquises conventions de la diplomatie française, et de ses palais, et qui ose être ce qu’il est et dire ce qu’il pense, de l’autre l’establishment des hauts fonctionnaires, sommet d’hypocrisie perfide.

Mais si Sarkozy n’avait été que Colombo, il aurait échoué. Un nombre insuffisant d’électeurs se reconnaît dans les valeurs qu’il aime. Il a donc cherché pour ses discours des rédacteurs qui pensent comme ceux qu’il voulait attirer. La manœuvre a réussi, mais il n’y a plus eu de cohérence entre acte et parole.