Pourquoi la science a-t-elle sombré dans la médiocrité ?

J’ai l’impression mal définie que la science et l’attitude que nous avons à la science ont changé du tout au tout en 50 ans.

  • Dans mon enfance, la science était fascinante. Elle apportait le confort, la sécurité, mais peut être encore plus, elle était conquête de l’inutile, exploration de l’inconnu pour le seul intérêt de la découverte. Elle était curiosité intellectuelle avant d’être utilitaire. Aujourd’hui, elle est dominée par l’économie, « dismal science » s’il en fut. Elle ne considère que le présent, le connu, le moche. La recherche est à la fois intéressée, donc irresponsable, et médiocre. Elle suscite la méfiance.
  • Une autre chose curieuse est que la science que j’ai étudiée était incompréhensible. La mécanique quantique ou la relativité défient la raison. Mais il en est de même du moindre théorème mathématique, ou même des algorithmes que j’utilisais au début de ma carrière. On démontrait qu’ils marchaient. Mais comment avait-on pu avoir une telle idée ? C’est d’ailleurs le principe même de la systémique ou de la théorie de la complexité. Vous assemblez des individus, et alors « émerge » quelque chose qui n’a rien à voir avec eux : un comportement de groupe (un banc de poissons par exemple). Or, aujourd’hui, plus rien ne fait boom. Nous sommes devenus linéaires. Nous entassons, et rien de génial ne se passe plus.
Et si la science, elle aussi, « émergeait » ? Dans une société d’individus solitaires comme la nôtre, n’y aurait-il plus la masse critique de talents combinés qui lui est nécessaire ? Scientifiques de tous les pays, unissez-vous ?

Changer la France, sans effort

L’université est-elle le miroir de la France ? Les salaires des enseignants tendent à s’aligner sur ceux de leurs équivalents américains. Or, les écarts sont colossaux. Cette inflation est incompatible avec un enseignement gratuit. Il me semble aussi voir cette même inflation dans l’entreprise. Les salaires des managers supérieurs n’ont-ils pas beaucoup progressé depuis 30 ans ? Alors, et si notre crise actuelle venait d’un conflit entre le modèle social anglo-saxon qui cherche à s’imposer et nos valeurs traditionnelles ?


La grande transformation
Le modèle anglo-saxon ressemble à celui qu’avaient en tête les Allemands d’avant guerre lorsqu’ils parlaient de « civilisation » : des individus liés par des contrats. Un modèle « a social », qui va main dans la main avec l’économie de marché. 
Ce modèle est une utopie : il disloque les structures sociales nécessaires à l’homme. (Même les élites anglo-saxonnes ne se l’appliquent pas.) C’est pour cela qu’il suscite de plus en plus de mouvements de rejet, partout dans le monde.  

Changement à effet de levier
Face à ce changement, nos gouvernants ont réagi par la révolution culturelle. Les noyaux durs de M.Balladur voulaient un capitalisme à l’allemande. Mme Aubry et ses 35h en appelaient au rite des acquis sociaux. M.Sarkozy désirait probablement imposer le modèle anglo-saxon, victorieux, par la méthode Thatcher. Maintenant on rêve du Mittlestand allemand.
Mais avaient-ils bien compris les Chinois ? Les Chinois combattent l’influence étrangère, incompatible avec leur culture, en s’appuyant sur cette dernière, mais en utilisant les armes de la première. (Avec plus ou moins de bonheur.)
C’est une forme d’effet de levier systémique. Faire le contraire de ce que nous faisons. Autrement dit, cesser d’avoir honte d’être français. C’est ainsi que l’on retrouvera la motivation et les ressources de se remettre en piste.

Paix perpétuelle
Ce n’est pas un appel au nationalisme. Pour bien utiliser nos forces, nous devons comprendre les règles du jeu mondial. C’est ce que l’Allemagne de la seconde guerre mondiale n’a pas réussi. Elle a voulu imposer sa culture au monde. Ou, du moins, lui faire une place de choix, par la force. (D’ailleurs, était-ce sa culture, ou une culture fantasmée ?)
Il ne faut pas s’arrêter là. Le rejet du modèle anglo-saxon, confondu avec celui de l’Occident, est lourd de conflits et de repli identitaire. Pour éviter un âge des ténèbres, il faut, probablement, en appeler à la paix perpétuelle de Kant. C’est-à-dire, faire un monde où l’on ne cherche pas à détruire ce qui est différent, mais à s’en enrichir. Pour cela, il faut peut-être arriver à une forme de dialogue entre cultures, en étayant celles qui ont le dessous, et en endiguant les autres.

Jospin, le révolutionnaire

Appliquer les idées du rapport Jospin nous ferait passer en 6ème République. Elles sont contradictoires avec les principes mêmes de notre « système » disait Jérôme Jaffré à la Rumeur du Monde de France Culture.

Si je le comprends bien, elles entraîneraient, par une sorte d’effet domino, sa disparition. C’est la mésaventure qu’a connue Louis XVI.

On ne parle pas assez de systémique, je trouve. C’est bien que l’on y pense, pour une fois.
C’est aussi une bonne leçon pour nous tous. Car, comme M.Jospin, nous tendons à trop voir les défauts de notre système et à oublier que ce système nous constitue. En voulant le corriger, nous risquons de le casser, et de retirer son sens à notre vie. 

Changer le monde pour les nuls

Et si la clé du changement du monde était une forme de fondamentalisme ? Cette idée m’est venue d’une conversation avec le professeur Jean-Pierre Schmitt.

Il travaille à un livre sur sa science, l’organisation des entreprises. Son premier objectif est d’en rappeler les fondements. Car ils sont totalement oubliés.
Cela m’a rappelé une sorte de constante de ma vie professionnelle. Depuis ses débuts je suis un cycle immuable. J’entre dans une organisation. J’ai quasi instantanément une idée d’où elle devrait aller. Mais, rien ne va. A force d’efforts, le groupe humain s’organise. Arrivé à un certain degré d’organisation, phénomène curieux, il se met à penser. Je suis devenu inutile.

Il me semble que les Chinois et les Égyptiens anciens avaient observé ce même phénomène. Un sujet favori de lamentation. Les phases de désagrégations sociales se caractérisent par ce que plus personne n’est à sa place. Il me semble aussi que nous avons vécu un tel épisode. 68 et le libéralisme ont voulu l’épanouissement de l’homme. Conséquence imprévue, mais logique : l’ambition personnelle a dominé le monde. D’où un résultat oligarchique. On occupe une fonction sociale en fonction de sa capacité à la saisir et non à la tenir.

Et s’il fallait rebâtir notre société en repartant de ses idées originales ? Une fois en état de marche, elle saura peut-être ou aller, sans qu’on ait besoin de le lui dire ?

L'expert "Environnement"

L’expert environnement : comment le définir ?
Tenter une définition de l’expert environnement relève d’une gageure sans fin. Il conviendrait auparavant de définir la notion d’environnement.  Einstein, disait «  c’est tout ce qui n’est pas moi …».
Pour tenter d’être pragmatique, l’environnement ce sont des domaines, des systèmes : l’eau, l’air, les sols, les déchets, le bruit…
L’expert, à l’image du juriste, ne peut raisonnablement pas être spécialiste  dans l’ensemble de ces domaines qui ont chacun leur spécificité, physico-chimique, leur réglementation, leur économie et leur organisation.
Toutefois, en vertu du principe que l’« on ne résout pas un problème environnemental mais qu’on le déplace », l’expert environnement doit être sachant dans l’ensemble de ces domaines qui s’interpénètrent.
Ainsi, un lavage de fumées polluées transfert le polluant vers un autre média, l’eau par exemple, une extraction d’hydrocarbures d’une nappe phréatique impose le traitement de ses déchets, le nettoyage d’une rivière souillée doit être pensé au regard de son écosystème et des habitats des espèces qui la colonisent…
L’expert environnement est donc, paradoxalement, à la fois un spécialiste et un généraliste.
Il se place comme une interface à la confluence de domaines pour faciliter la mise en place de la solution de remise en état.
Il doit aider à la mise en œuvre coordonnée, systémique, des moyens de remise en état.
Son statut est donc assis sur une solide formation et un cumul d’expérience qui se construit dans le temps.
Il est tout naturellement prédisposé à suivre une logique de développement durable puisque son action doit nécessairement prendre en considération le volet économique, le volet social et le volet environnemental.
La transformation du métier : la remise en état, la réparation
La loi française veut la remise en état. C’est aujourd’hui un sujet qui mérite d’être revisité. Car rien ne sera jamais comme avant.
Mais si, effectivement, rien ne sera plus comme avant, « après » peut être mieux qu’« avant ». La remise en état aurait été réductrice. Voilà le changement de paradigme qui est au cœur de la transformation de la profession.
Elle a des conséquences profondes sur son métier :
          L’objet de l’expertise environnementale se transforme : de la réparation d’un préjudice subi par un tiers identifiable, au traitement d’un problème d’intérêt général.
          L’expert a deux guides : La résilience, qui consiste à retrouver un équilibre nouveau après un choc subi, et la nécessité de dépassionner les problèmes pour appliquer des solutions adaptées.
          L’expert devient un catalyseur, un intermédiaire, un régulateur entre les systèmes, technique, juridique, économique et social, pour contribuer à une sortie équilibrée de la crise que constitue une « pollution ».

Cette action participe donc au développement de solutions dans l’intérêt général, qui rendent les conditions de vie meilleures, durables et, surtout, qui rompent avec le défaitisme ambiant ou la vision courte qui bloquent les initiatives et les actions.

Qu’est-ce que la réalité ?

New Scientist se demande ce qu’est la réalité. Un philosophe commence. Il est supposédéfinir la réalité. Sesdéfinitions préférées : ce qui existe sans l’homme – ce qui signifie que l’homme n’est pas réel, et la particule fondamentale, celle dont dépend tout le reste. Et si elle n’existait pas ? Et quid de la nature ondulatoire de la matière ? Quid du chaos et des travaux de Poincaré ? Quid de la systémique, qui observe que le système est autre chose que ses composants ?…

Un autre article dit que la réalité, ce sont les mathématiques. La physique n’est-elle pas paumée quand elle ne peut pas mathématiser ? Quant aux mathématiques pures elles nous révèlent un univers qui existe, mais que nous n’avons pas (encore) réussi à percevoir.
Le physicien est confondu d’admiration devant ses équations. La nature est mathématique, c’est certain. Mais mon expérience est autre. Je suis un ingénieur, et mon monde n’est pas mathématique. Mon début de carrière fut même la Bérézina des mathématiques. Rien ne marchait. Ça a commencé avec le contrôle des systèmes, en Angleterre, qui a rapidement tourné au système expert. Puis je me suis occupé de FAO pour Dassault systèmes. Le premier problème que j’ai posé a mis en déroute un normalien : l’élite mathématique s’y cassait les dents depuis des siècles (il n’était pourtant question que d’empiler des sphères). Ensuite, il a fallu trouver toutes les racines de millions d’équations du huitième degré, puis ce fut la dynamique et ses équations différentielles que l’on ne sait pas résoudre, sauf avec des heuristiques dont on n’a aucune idée de la précision. Mais le pire était l’intersection de segments : comment prendre en compte les incertitudes dues aux erreurs de calcul de l’ordinateur ? Et je ne parle pas des arcs de cercles. J’ai même eu droit à une illustration du théorème de Gödel. (A ce sujet, il est curieux qu’une science de la vérité se trouve parfois incapable de dire si quelque chose est vrai ou faux, à moins de le décider au préalable. Si un barbier rase les hommes qui ne se rasent pas, le barbier se rase-t-il ?) Quant au domaine qui m’intéresse aujourd’hui, le fonctionnement des organisations humaines, il est hors de portée de la moindre modélisation, à tel point qu’il est jugé comme n’étant pas sérieux.  
Si les mathématiques sont la réalité, elle est bien petite, et bien médiocre. Mais peut être, doit-on dire (apparemment) comme Binet de l’intelligence : c’est ce que mesurent mes tests ? Il faut définir la réalité comme étant les mathématiques ? Le mathématicien s’est-il fait capturer par son sujet d’étude, dont il a fait un Dieu ? 

Systémique : un cours

Pourquoi la systémique n’est-elle pas enseignée aux enfants ? Elle nous éviterait de bousiller notre vie, ou celle des autres. En particulier, de penser que c’est « en travaillant plus que l’on gagne plus », ou qu’en réduisant le temps de travail, on réduit le chômage.
Dominique Delmas m’a demandé pourquoi je n’écrirais pas un livre sur le sujet. Un des chapitres de mon cours en parle déjà, mais pour aller plus loin il me faudrait un temps que je n’ai pas… lui ai-je répondu. Pour m’excuser, voici une approche des systèmes humains par un angle que je n’ai pas l’habitude d’utiliser : celle d’Erving Goffman, la vie comme pièce de théâtre.
Chapitre 1 : le théâtre de la vie
Soit un automobiliste. Son comportement est contraint par les lois de la physique, les caractéristiques de la chaussée, le code de la route, et surtout le comportement des autres automobilistes. Pas question de rouler à gauche, sous peine d’y laisser sa peau, ou d’aller moins ou plus vite que la file de voitures dans laquelle il est.
On peut définir un système comme une pièce de théâtre. Chacun y tient un rôle. Plus important : c’est le rôle des autres qui l’empêche de sortir du sien.
Pourquoi ce théâtre ? Parce que la vie en société impose des relations entre hommes. Le théâtre – système est l’organisation de ces relations.
Chapitre 2 : l’homme ne change pas
L’apprentissage de notre rôle se fait par socialisation, par exemple à coups de décennies d’école. Son objectif est de modeler notre cerveau, plus généralement tout notre être. Notre libre arbitre est donc assez illusoire : comme « l’homme qui aimait les femmes », nous réagissons de la même façon aux mêmes événements. (L’ethnologue Clifford Geertz dit que nous sommes programmés par notre culture.) Cependant, ceux-ci se combinant sans arrêt de manière différente, nous nous donnons l’illusion de changer.
Nous pouvons nous confondre avec certains de nos rôles, et ne plus nous concevoir que comme martyr de la foi, chef d’orchestre, président de la République, balayeur de déchets toxiques, philosophe, homosexuel ou femme objet.
Chapitre 3 : l’homéostasie
La métaphore du théâtre n’est donc pas parfaite. La pièce évolue au gré des événements. L’image de l’équipe de pompiers est peut-être meilleure : chacun a un rôle, et l’ensemble a une mission, éteindre les incendies. Quel que soit l’incendie, les rôles appris par l’équipe permettent de réussir.
Mais ce n’est pas tout. Eteindre l’incendie, c’est garder le système inchangé. Comme les abeilles qui maintiennent la température d’une ruche par le battement de leurs ailes, notre action collective a pour objet d’assurer la stabilité, ou « homéostasie », de notre système. Et c’est cette homéostasie qui fait que ce n’est pas en travaillant plus que l’on gagne plus : le système refuse qu’on le change.
Chapitre 4 : la solution est le problème, ou les pathologies des systèmes
N’avez-vous jamais conseillé à une personne dont le conjoint est infect, de divorcer ? Mais elle ne l’a pas fait, et elle a été victime, sans fin, du même cycle de sévices ?
Toute relation sociale signifie système. Or, il est très difficile de se dépatouiller d’un système. Et il peut nous nuire gravement. En effet, le comportement individuel est indissociable de celui du système dont il est un constituant. Il n’y a pas de sado sans maso, par exemple. Ou de harceleur sans harcelé. Ou encore de professeur sans élèves, ou d’acheteur sans fournisseurs. De même, la schizophrénie peut être une adaptation rationnelle à un environnement irrationnel.  En d’autres termes, nos maux viennent du système auquel nous appartenons.
Voilà le piège que nous tend le système. Car, 1) si celui auquel nous appartenons n’est pas bon pour nous, 2) étant codés pour obéir à ses lois, nous ne verrons d’autre moyen de nous tirer d’affaires que les appliquer ! C’est un cercle vicieux.
Théorème : « la solution est le problème ». Nous sommes la cause de nos maux.
Par conséquent, pour sauver un malheureux, il faut le changer de système. Le placer dans une pièce de théâtre qui lui donnera un meilleur rôle. Mais attention : codé par son passé, il cherchera à le reproduire. Le sado cherchera un maso, par exemple.
Les sociétés sont des systèmes, aussi. Avec les mêmes conséquences. Ce blog est rempli d’exemples des misères qu’ils nous font subir.
C’est pour ces raisons qu’il serait bien d’étudier la systémique dès la maternelle. Et peut-être avant.
Chapitre 5 : une définition de changement
Pourquoi les médecins ne nous conseillent-ils pas des « changements de système » ? Cela découle de ce qui précède, non ?
Définition. Qu’est-ce qu’un changement ? C’est une modification d’un système – pièce de théâtre. Cette définition est équivalente à celle que donne ce blog du terme « changement ».
Pourquoi les systèmes changent-ils ? Pour que nous ayons de meilleurs rôles, donc. Mais aussi parce que la pièce ne peut plus se donner, faute de moyens. Si notre société n’avait plus de pétrole, par exemple, du Texas aux Emirats arabes, elle devrait s’organiser différemment.
Chapitre 6 : effet de levier
Et là, attention. Car les changements de système peuvent avoir des conséquences inconcevables et désastreuses. Louis XVI et Gorbatchev en ont fait la triste expérience. Ce fut aussi le cas de l’infortuné M.Balladur. Par sa réforme des « noyaux durs », il voulait transformer notre économie en une copie de l’allemande, elle est devenue américaine.
Une particularité des systèmes est qu’ils changent à « effet de levier ». Appliqué au bon endroit, un effort infime les transforme du tout au tout. Vous pensiez avoir un royaume ou une dictature communiste, et vous vous retrouvez, sans coup férir, avec une République ou une anarchie libérale.

Chapitre 7 : conduite du changement

MM. Balladur, Gorbatchev et Louis XVI ont pensé qu’un système changeait par décret. Quant aux scientifiques, ils se disent que « La solution étant le problème », changer un système c’est aller à l’envers de notre instinct.
Je crois plutôt, que le seul moyen de ne pas avoir de surprises, est de commencer par définir le système que l’on désire, puis concevoir le mécanisme qui permettra de contrôler l’atteinte de cet objectif. C’est ce que j’appelle « conduite du changement ».
Chapitre 8 : les limites du système
Au fond, nous sommes tous prisonniers de nos systèmes, les systémiciens de la systémique, et moi du changement. Voilà pourquoi nous ne sommes pas d’accord.
Ils disent que le système est indépendant de son histoire : aux chiottes Marx. Ce qui compte est la pièce de théâtre, pas comment elle a été conçue. Or, les règles de la pièce de théâtre sont essentiellement inconscientes. Connaître l’histoire qui l’a façonnée permet de les mettre au jour. Surtout, le système est lui-même soumis à l’histoire, il évolue, ses acteurs vieillissent, improvisent, meurent, sont remplacés, la scène s’affaisse…
D’ailleurs, sauf situation pathologique, l’homme n’est pas prisonnier d’un système, comme le croit le systémicien. L’individu joue plusieurs rôles, et ils influent sur les systèmes auxquels il participe. Le dirigeant se comporte comme dirigeant avec sa famille, et comme père de famille avec son entreprise.
Et, justement, la particularité du système humain, par rapport à des systèmes moins complexes, comme le système solaire, est probablement l’innovation. L’innovation est la capacité du hasard à modifier facilement le système.
On en revient à mon obsession : le changement.
Conclusion : la particularité des systèmes humains est le changement
Ses défenses étant faibles, le système complexe humain doit se transformer en permanence pour ne pas disparaître. Il s’engage dans une course en avant de changements, probablement de plus en plus rapides.
Comme celle d’Achille, la vie de l’espèce humaine sera courte mais glorieuse ?

Scénarios d’apocalypse

Depuis que je me suis intéressé aux Limites à la croissance, je découvre que beaucoup d’auteurs respectables pensent que l’espèce humaine va à la catastrophe. Mais personne ne précise la nature de cette catastrophe. Pourquoi ne pas faire l’exercice ? me suis-je dit. Voici, donc, quelques scénarios qui me sont passés par la tête.

  1. Le premier est la disparition, pure et simple, de tout ou partie de la vie sur terre. Il paraît que c’est possible. Il suffirait de faire dérailler quelques-uns des systèmes de régulation de la planète, pour que la terre devienne plus ou moins inhabitable.
  2. Plus optimiste : retour vers le passé, et la normalité. Le généticien Spencer Wells raconte l’histoire de la société depuis ses origines. Elle est ponctuée d’innovations sociales, qui produisent un développement de l’espèce au détriment de l’homme. Ainsi, lorsque l’on observe les caractéristiques de l’être humain, on découvre qu’il n’y a que depuis peu qu’elles sont revenues au niveau de celles qui étaient les siennes avant l’invention de l’agriculture. Pourquoi ne pas imaginer, alors, que cette exception prenne fin ? Et que tout ce que nous croyons un acquis s’effondre, que l’homme redevienne mal nourri, rachitique, soit victime d’épidémies… ?
  3. Il y a aussi la fin du développement économique. Curieusement, c’est une conclusion évidente des Limites à la croissance, qui n’est pas développée par le livre. Il dit, en effet, que plus nous détruisons de ressources naturelles, plus notre développement économique est difficile, et plus nous devons dépenser de ressources pour le pousser… On pourrait donc imaginer que nous traversions une série de crises, qui paralysent notre développement économique. Or, les crises sont plus efficaces que tous les Kyotos pour faire baisser nos émissions carbonées. Vive la crise ?

La création de la pauvreté ?

J’ai commenté Hot, Flat and Crowded, Limits to growth et Poor economics, et en cherchant un cadre cohérent à ce qu’ils disent de la pauvreté voici qu’une bien curieuse théorie m’est venue en tête :

Et si la croissance causait la pauvreté ? Ce serait l’illustration même d’un grand principe de systémique : « la solution est le problème ». Pour combattre la pauvreté, nous voulons croître, or, c’est la croissance qui crée la pauvreté.

L’argument qui soutient cette idée est imparable : en détruisant (transformant) les ressources naturelles, la croissance augmente leur prix, et met au désespoir le pauvre.
Et si, d’ailleurs, le moteur même de notre système était la pauvreté ? Il y a quelques ans, j’ai acheté un parapluie à 10€. En une semaine, j’en avais consommé deux. J’en ai alors acquis un dernier à 30€. Non seulement il est automatique, ce que n’étaient pas les autres, mais encore il est indestructible. Et combien faut-il de Tshirts bon marché pour obtenir la durée d’un polo de bonne qualité ? C’est étonnant à quel point le pauvre peut se faire arnaquer. Pour remplir une fonction donnée (s’abriter, se vêtir), il doit dépenser plusieurs fois plus que le riche.

Le pauvre est un consommateur né :
La pauvreté est proche de la dépression, dit Poor Economics. Et pour ne pas y sombrer, le pauvre a besoin de « compensations », qu’il trouve dans la consommation. Et le pauvre n’est pas instruit. Ce qui le rend manipulable à merci, notamment par la publicité et les modes.
Probablement aussi, le pauvre est isolé. Il n’appartient pas une communauté qui puisse l’aider. Ce qui ne fait que renforcer les phénomènes précédents.
C’est pour toutes ces qualités que le pauvre a peut-être été inventé. Car on ne nait pas pauvre, on le devient, comme aurait dit Sartre. Les communautés traditionnelles et les « sauvages » modernes ont une forme de propriété collective de leur environnement, donc de richesse. Un des actes fondateurs de la Révolution Industrielle a été de les en priver sans contrepartie, faisant de leurs membres des pauvres. 

D’ailleurs, la mère de toutes les tactiques anglo-saxonnes est diviser pour régner, la destruction du lien social. 

L’avenir, préoccupant, de l’espèce humaine : Hot, Flat and Crowded

Voilà un best seller écrit par un journaliste vedette du New York Times. C’est, selon moi, Les limitesà la croissance, 40 ans après.

FRIEDMAN, Thomas L, Hot, Flat, and Crowded: Why The World Needs A Green Revolution – and How We Can Renew Our Global Future, Penguin, 2009.
On y retrouve tout. La croissance exponentielle, cette fois-ci illustrée par des exemples concrets (et effrayants : la théorie c’est fini, les prévisions sont devenues réalité), la dimension systémique du problème et le fait que tout est lié à tout, le stress concomitant de toutes nos ressources, la multitude de dangers qui planent sur nos têtes, le choc inévitable dont il faut réduire au mieux l’impact. Et surtout le fait que nous sommes incapables de prévoir la nature de ce choc.
Avec un désaccord toutefois : l’auteur, Tom Friedman, veut maintenir la croissance, et se demande comment y parvenir. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’en dépit de toute sa bonne volonté, il n’arrive pas à dépasser l’incantation.
L’affaire s’engage extrêmement mal. En effet, l’Amérique (et probablement le reste de l’Occident) sort d’années folles, elle a tout sacrifié à la consommation, à commencer par l’investissement, en particulier en termes d’éducation. En conséquence, le pays n’est plus compétitif. Donc, non seulement les USA n’ont pas entendu Limites à la croissance, mais ils ont fait marche arrière. Et cela avec la bénédiction des politiques :
Un journaliste au porte-parole de George Bush : « Est-ce que le président pense que, vu le niveau de consommation d’énergie de l’Américain – très supérieur à celui des autres nations – est-ce que le président pense que nous devons modifier notre mode de vie ? » Réponse : « Absolument pas. Le président pense que c’est le mode de vie américain, et que la mission du gouvernement est de protéger le mode de vie américain. Le mode de vie américain est sacré. »
Pour Tom Friedman, tout est lié à l’énergie, c’est le pivot de notre modèle économique, c’est ce qui permet de tout résoudre. En particulier les pauvres sont ceux qui n’ont pas accès à l’énergie. D’ailleurs c’est aussi l’énergie qui crée la pauvreté : nous sacrifions tout à la production d’énergie, ce qui enchérit les biens de première nécessité. Et c’est, de surcroît, l’argent de l’énergie qui permet aux dictatures de narguer les démocraties.
Nous avons donc besoin d’énergie propre. Opportunité colossale. Mais pour cela il faudrait, outre une réduction radicale de la consommation (habitat reconçu, moteurs électriques, etc.), une gigantesque vague d’innovation, qui ne peut venir que du marché. Or, ce marché ne peut pas supporter l’incertitude. Le gouvernement doit intervenir pour augmenter le prix de l’énergie, si possible par des taxes, et donner à ceux qui vont financer l’innovation le cadre rassurant dont ils ont besoin. Il faut aussi que le gouvernement relance la recherche fondamentale, que le marché ne peut pas générer. L’Amérique a besoin de leadership. Et elle n’en a pas.
Et si le monde était transformé par la Chine ? L’environnement chinois est dévasté par sa course en avant économique. Pour rendre sa croissance soutenable, sans freiner, la Chine veut créer une industrie verte qui dominerait le monde.
En tout cas, si nous désirons survivre, il faudra commencer par s’interroger sur le sensque nous voulons donner à notre vie, et profiter au mieux de l’ensemble des talents du monde. 9 milliards d’humains ne seront pas de trop pour nous sortir de l’impasse, sans trop de casse.
Je note, pour finir, une idée curieuse. Tom Friedman pense qu’il faut constituer des « Arches de Noé » autour des ressources naturelles menacées. (Il dit, en particulier, que 90% des extrêmement pauvres vivent de la forêt.) Aujourd’hui elles ne sont pas défendues par ceux à qui elles appartiennent faute d’éducation. Si bien qu’ils sont amenés à les détruire, pour une bouchée de pain. En les aidant à mieux comprendre la richesse qu’ils possèdent, et à en tirer parti, on défendrait à la fois nos ressources universelles, et on éliminerait la pauvreté.