Changement, enfants, crise et systémique

Je lis un livre sur la société grecque au temps de Périclès. A cette époque, l’amour est entre hommes. Parler d’amour entre un homme et une femme est suspect. A Athènes, la fillette vit cloîtrée dans la maison de ses parents, jusqu’à sa puberté, elle est alors mariée, et vivra cloîtrée chez son mari. Il y a d’ailleurs une sorte de division des tâches entre femmes. L’épouse pour tenir la maison et produire des enfants – l’homme la voit d’autant moins qu’il est préférable d’avoir peu d’héritiers ; les concubines pour les soins ; les prostituées pour le plaisir. Quant aux enfants, ils n’ont aucun droits, ils peuvent être déposés sur les ordures à leur naissance (ils meurent ou sont récupérés pour devenir esclaves), ou vendus comme esclaves. (Les esclaves sont assimilés à des biens mobiliers.)

Cela peut paraître bizarre. Mais c’est une illustration de ce que le système fait l’individu. Nous sommes conditionnés par notre environnement. Il en est de même aujourd’hui pour la génération Y. Elle appartient à un système qui n’est pas celui de ses parents. C’est parce qu’ils lui appliquent les règles qui avaient cours de leur temps que ceux-ci n’arrivent pas à la comprendre. Parents et enfants sont des étrangers ? (L’affection étant hors système, heureusement ?)

Quand il y a changement de système, il y a rupture de continuité entre règles de vie. Pour vivre et agir dans le nouveau système, il faut adopter les méthodes de l’ethnologue. Il faut observer les natifs du système, et déduire de leur comportement leurs règles de vie, puis s’y conformer. Voilà peut-être les raisons de notre crise et sa solution. Notre système-monde a changé. Nous devons apprendre ses nouvelles règles. Mais nous nous acharnons à appliquer les anciennes. 

Enrico Letta : enfin un leader pour l’Europe ?

Enrico Letta tente un changement. Il cherche à faire basculer la politique européenne de la rigueur à la relance. Et, de loin, il semble utiliser les règles de l’art.

  • Il bâtit une coalition d’alliés. Il a commencé par se rapprocher de Mariano Rajoy, son opposé politique. 
  • Il cherche à ne faire perdre la face à personne. S’il réussit, Mme Merkel pourra affirmer que c’est grâce à sa politique à elle.

Et si le principe même de nos réformes était faux ?

On répète au sud de l’Europe qu’il doit se réformer. Il est inefficace. Il y est très difficile, par exemple, d’être taxi, ou d’ouvrir une pharmacie. De même qu’il est très difficile d’être ingénieur des mines, inspecteur des finances, ou chercheur en physique des particules. De ce fait, ces acteurs économiques peuvent prélever une « rente ». Ils gagnent plus qu’ils ne le devraient. (En général, ce raisonnement ne s’applique pas à Bill Gates. Il n’est pas un rentier, mais un « créateur de valeur ». L’économiste est un Marxiste inversé.) Il suffit de faire sauter ces barrières pour qu’il y ait plus de taxis ou de pharmacies, et que l’on puisse se déplacer ou se soigner pour moins. La logique de la rigueur est là : faire sauter des barrières, pour aller mieux.

Mais, il y a une autre explication au fonctionnement de la société. Elle vient des sciences humaines (et de la systémique) et elle amène à une nouvelle façon de voir la crise. Une société a des fonctions, comme l’homme a des organes. Par exemple, celle des taxis est le transport. Le rôle de ces fonctions n’est pas que l’action, il est aussi l’entretien et le développement de sa compétence. Dans cette vision des choses, il est aussi idiot de faire sauter les structures sociales que de vouloir éliminer les organes du corps. Mais ce n’est pas pour autant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le corps peut tomber malade. Ce qui signifie que ses constituants ne sont plus dans des conditions correctes de fonctionnement. Il faut donc changer ces conditions pour le remettre sur pieds. Mais pas le changer, lui. 

Chômage et coût du travail

Augmenter le coût du travail provoque le chômage. Cela paraît évident, non ? Il faut multiplier les stages gratuits, les subventions… non ?

Ce qui me frappe lorsque je compare une société française avec des sociétés d’autres pays, c’est à quel point elle est minable. Pour commencer elle a un total manque d’ambition internationale. Par exemple, un fonds d’investissement avec lequel je discutais il y a peu considérait une start up de 40 personnes comme un succès. Et il faut voir ce que fait la dite start up. Big data low tech ! Ce serait impensable aux USA ! L’entreprise française a tellement peu foi en ce qu’elle fait, qu’elle n’ose pas lui donner le prix qu’il mérite. En conséquence, elle fait tout à l’économie. Elle s’assoit sur les lois, elle vit de stagiaires gratuits, la qualité et ses processus lui sont inconnus (système D !)… Aux USA et en Allemagne, on sait que ce qui est bon est cher. Alors, on paie cher, et on vend cher.

Si l’on veut que l’entreprise crée de l’emploi, il faudra créer une culture d’entrepreneuriat dans notre pays. Tout le reste n’est que du détail. Mais ce n’est que mon avis.

Photo : JD. Harrouet

La fin de la fin de l’histoire ?

Depuis les origines de ce blog, je cherche le nom du changement que nous traversons. Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est à quel point ma vision du monde est fausse. Je suis issu d’une génération d’après guerre qui, au fond, croyait à la fin de l’histoire. Il n’y aurait plus de guerre, plus de souffrance, nous mourrions tous de vieillesse, dans notre lit. Et chaque génération vivrait mieux que la précédente, grâce au progrès scientifique. Le SDF était inconcevable.

Sans que nous en soyons revenus à la peste, à Dickens, ou à la crise de 29 et à ses conséquences de 40, notre situation mondiale et individuelle s’est considérablement dégradée. Elle montre que nous ne maîtrisons pas notre sort. Et si l’erreur et le changement étaient là ? Et si la systémique avait sont mot à dire sur eux ? me suis-je alors demandé.

Nous avons cherché la stabilité. Or, cette stabilité, par définition, détruit l’espérance de vie d’un système (système, dans ce cas, = espèce humaine), parce qu’elle élimine sa diversité. Et si nous devions redécouvrir la précarité de notre condition ? Et s’il fallait abandonner tout espoir de maîtriser notre avenir, toute recherche d’une organisation sociale totalement protectrice, dans laquelle nous pourrions dormir sur nos deux oreilles ? Et si nous devions, au contraire, architecturer notre société de façon à résister à l’aléa, voire à en tirer parti ? (Une idée, parmi d’autres.)

France éternelle ?

Ce blog m’a amené à deux constatations qui me plongent dans un abîme de perplexité.

  • J’ai fini par rattacher les thèses de Nicolas Sarkozy à celles des Versaillais et de ce que René Rémond appelle la première droite. Celle qui s’est opposée à la révolution. 
  • Quant à la gauche et ses appels à la repentance, son obsession de la défense de « victimes » de la société, sans papiers, homosexuels, colonisés… elle fait penser à l’église catholique. 

Pourtant, il n’y a apparemment aucun lien entre la France d’aujourd’hui et le passé !? Et s’il y avait une explication systémique ? Et si les mêmes causes produisaient les mêmes effets ?

  • Les contre révolutionnaires étaient-ils des privilégiés avant d’être des nobles ? Quant à l’Eglise, exploitait-elle à son profit la mauvaise conscience qu’elle avait provoquée ? Les deux avaient en commun d’être des individualistes qui exploitaient une communauté.
  • A-t-on la même chose aujourd’hui ? D’un côté des privilégiés, de l’autre des bien pensants ? Tous individualistes. Leur affrontement leur est bénéfique puisqu’ainsi ils ne laissent plus de place aux doléances d’une majorité qu’ils peuvent donc exploiter.
Ce n’est pas tout. Le dispositif fonctionnait aussi parce qu’il était contrebalancé par l’alliance du roi et du peuple, roi remplacé par un président, dans la 5ème République. Que le roi soit devenu individualiste depuis le départ de De Gaulle serait-il un facteur d’instabilité ? 

Et si nous étions des virus ?

Donella Meadows dans le billet précédent s’étonne que nous soyons aussi peu systémiques. Nous faisons tout le contraire de ce qu’il faudrait. Nous nous autodétruisons comme à plaisir.

J’en suis récemment arrivé à une théorie qu’elle ne semble pas avoir prévu.
La vie est une lutte de tous les instants entre le système et le non système, par exemple le virus. C’est le second qui fait évoluer le premier, qui le force à l’innovation, à se renouveler. Il en est d’ailleurs de même dans les écosystèmes naturels : un incendie amène le système à se transformer. La réelle résilience n’est pas une capacité à se relever d’un choc, mais à se réinventer.
Et si notre période était non systémique, parce que, justement elle est ascendant virus ? 

Thinking in Systems de Donella Meadows

Nous pensons mal et cela pourrait nous coûter cher : MEADOWS, Donnela H., Thinking in systems, Chelsea Green, 2008. Une introduction à la dynamique des systèmes.
Qu’est-ce qu’un système ? Des « éléments », « interconnectés », le tout tendant à réaliser un « objectif ». La « structure » qui constitue le système ne lui permet que certains types de « comportements ». Exemple ? Le thermostat.
Le monde est fait de systèmes, alors que nous croyons à la ligne droite. Du coup nous nous enfonçons dans des cercles vicieux. Un des plus remarquables est peut-être celui du PIB, « en résumé, il mesure tout sauf ce qui rend la vie digne d’être vécue ». Quand au libre échange, il est naturellement instable et conduit au monopole. Et notre enfer est pavé par notre génie. Pas assez de poissons pour des pêcheurs ? Le progrès leur permet de mieux nettoyer les fonds. Résultat : le poisson ne se renouvelle plus. Parmi beaucoup d’exemples.
Il y a même des typologies de pièges. Echantillon de mes préférés :
  • « Le transfert de charge ». Plus l’on s’occupe de vous plus vous vous laissez aller. Mal français et de son Etat tuteur ? Plus on vous soulage d’un symptôme plus sa cause vous prend sous sa coupe. 
  • La « dérive vers la médiocrité ». C’est peut-être ce qui arrive au monde. On ne voit que ce qui se dégrade, « des attentes de moins en moins élevées, moins d’efforts, moins de performance ».
A vrai dire, l’on y met du nôtre. Par exemple, nous recherchons la stabilité alors, qu’au contraire, il faut de la diversité. En effet, plus le système est complexe, plus il est résilient, plus il est durable. La particularité des systèmes est qu’ils ont des points faibles, sur lesquels agir. Intuitivement, nous savons où ils sont. Mais, curieusement, nous faisons le contraire de ce qu’il faudrait.
Message du livre ? Il faut changer radicalement d’attitude à la vie. On ne peut faire évoluer un système si l’on ne le prend pas dans son intégralité. Or, nous sommes devenus petits, médiocres, myopes et mesquins. En un mot : anti-systémiques. Nous devons prendre une vue aussi large que possible, qui embrasse le très long terme, le large espace, toutes les disciplines, la rationalité et l’intuition. Qui remette tout en cause. Qui aime la complexité, et l’incertitude. Et surtout redevenir exigeants, rechercher la perfection, et retrouver une moralité sourcilleuse.

Chavez et le consensus de Washington

J’entendais dire ce matin que l’élection d’Hugo Chavez avait été l’effet du consensus de Washington. Lorsque le mur de Berlin est tombé, les Américains ont pensé que l’histoire était finie, que le capitalisme avait gagné. Il ne restait plus qu’à l’installer proprement partout. Une série de crises s’en est suivie. La nôtre étant la dernière en date.

En conséquence, les gouvernements libéraux sont tombés les uns derrière les autres. En Amérique du sud, Hugo Chavez n’a fait qu’amorcer le mouvement.

Rejet du capitalisme ? Dans One hundred years of socialism, Donald Sassoon dit que le socialisme a rendu acceptable le capitalisme. Le capitalisme survit grâce à des oscillations gauche – droite ? Le capitalisme, ce sont ces oscillations ? Il en était peut-être de même de M.Chavez. Il était à la fois dictateur et démocrate. Carotte et bâton. Apparente contradiction qui lui a assuré un long pouvoir ?

Vilain petit canard

Pourquoi ne pouvais-je pas supporter l’histoire du Vilain petit canard, dans mon enfance ? Après tout, ne finit-elle pas bien ?

J’en suis arrivé à penser que ce que je ne supporte pas, c’est la haine. Particulièrement au sein d’une famille. C’est un sentiment que j’associe à l’individualisme. L’individualiste n’aime réellement que lui-même. Il n’y a que lui qui existe. Pour le reste, aimer signifie « aimer consommer », comme on aime le poulet, ou « faire le bien », faire de l’autre un pantin.

Le contraire de la haine, l’amour, n’est pas une solution. Aimer quelqu’un qui vous hait est une pathologie. L’antidote à la haine est probablement le respect et la différence. Chaque homme est infiniment complexe et unique, c’est pour cela qu’il est respectable. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas s’en méfier. En particulier s’il est plein de haine. Mais, si vous parvenez à inspirer le respect au haineux, il perdra peut-être un peu de sa haine. Il deviendra un peu moins individualiste.