Trouble à l'ordre public

Dieudonné trouble l’ordre public, dit le conseil d’Etat. Cela pose bien des problèmes. En effet, le jugement Dieudonné ne pourrait-il pas s’appliquer à beaucoup de gens ? Quid des FEMEN ? D’après ce que je lis, l’exhibitionnisme est un trouble à l’ordre public qui, lui, est recensé (d’ailleurs j’ai cru voir que certaines communes interdisent que l’on s’y promène en maillot de bain). Et les bonnets rouges ? Et ceux qui abattent les portiques de l’écotaxe ? Et tous les héros de 68, n’auraient-ils pas dû être tués dans l’œuf ? Et l’équipe de journalistes qui a fait parler d’un Dieudonné inconnu ? Et la presse qui n’arrête pas d’amplifier l’événement ?

Ce qu’il y a de curieux dans cette affaire, c’est qu’un premier jugement, qui ne voyait pas d’atteinte au dit ordre semblait d’une certaine logique :

Les juges ont estimé aussi que Le Mur, qui « apparaît comme la reprise, dans le cadre d’une tournée, du même spectacle présenté depuis plusieurs mois sur la scène parisienne, n’a pas donné lieu, au cours de cette période, à des troubles à l’ordre public ».

Le conseil d’Etat est revenu sur ce jugement dans des conditions quasiment sans précédent. Le conseil d’Etat n’est pas constitué de magistrats, mais de fonctionnaires. Le gouvernement intervient dans la nomination de ses membres. Que penser de tout ceci ? Le conseil d’Etat est-il impartial ? Ce jugement révèle-t-il une inquiétante évolution de notre démocratie ? Va-t-il falloir en revenir à la pratique de l’épuration de la fonction publique ?…

Dieudonné aurait-il révélé un point faible du système, capable de l’abattre ? Quelque-chose comme la provocation de Bismarck, qui a plongé la France dans la guerre de 70 ? Une remise en cause serait-elle nécessaire ?…

Pour une science de la société ?

Je cite souvent Von Bertalanffy qui disait, comme probablement beaucoup de scientifiques d’après guerre, que sans une science des sociétés nous allions vers le chaos. Or, non seulement nous ne l’avons pas conçue, mais nous avons affirmé avec Hayek, qu’il n’y avait pas de société. Et ceux qui auraient pu être les scientifiques dont nous aurions eu besoin ont été aspirés par les banques. Comment faire évoluer la science dans ces conditions ? Mai, au fait, que serait une science des sociétés ? 

J’en suis arrivé à croire que ce serait une science dont les principes seraient à l’opposé de ceux de la science telle que nous la pratiquons.
  • Nous ne sommes pas des nains sur des épaules de géants. Ce n’est pas l’individu qui fait l’histoire. C’est (en dehors des forces naturelles), l’action collective de l’humanité. Et elle est réglée par une forme d’inconscient. Et c’est pour cela que, paradoxalement, le « laisser faire » des économistes n’est rien d’autre que la défense des intérêts des « possédants » : sans action humaine, il ne se passe rien.
  • Le monde ne peut pas être décrit. C’est parce que nous faisons des hypothèses sur lui et que nous agissons en fonction d’elles que nous commettons des erreurs fatales. Cette idée, qui donne de bons résultats en physique, ne marche pas dans le domaine humain. Car elle a des conséquences auto-réalisatrices. Nous nous enferrons dans l’erreur. Une science de la société est une science qui fait l’hypothèse de la complexité du monde. C’est-à-dire qu’il ne peut être connu. Mais ce n’est pas pour autant que nous ne pouvons pas agir. (Ne nous trouvons-nous pas souvent dans des lieux inconnus ? Cela nous gène-t-il ?) 
  • Un des objectifs de cette science des sociétés doit être d’éliminer la souffrance de l’humanité. Or, mon expérience me laisse penser qu’il en faut peu pour réussir. Pour cela, il faut comprendre ce que veulent ses membres, ce qu’ils cherchent à faire, et ce qui les bloque (d’où souffrance). Avec un peu de négociation, on parvient à contenter tout le monde. Pas besoin de grandes modélisations. Cette méthode est la dialectique des Grecs. Elle revient régulièrement dans notre histoire (cf. Hegel et Marx – qui me semblent en faire un contre emploi positiviste). Justification. Lorsqu’une société dysfonctionne, c’est parce que certains de ses principes constitutifs se contredisent. Il faut alors repérer ce qui ne va pas et chercher à « transcender » l’opposition.
  • Mais, au fait, pourquoi une science erronée a-t-elle pu survivre aussi longtemps ? Parce qu’en menaçant de détruire la société, elle la force à évoluer. Ce qui peut avoir des effets bénéfiques. Mais au prix d’une énorme souffrance humaine (phénomène du deuil produit par un changement subi). Est-il possible d’éliminer totalement ce mode de changement par agression ? Au moins on en atténuera l’attrait en rendant la société plus mobile qu’elle ne l’est aujourd’hui. Par exemple en installant des sortes d’Instituts Pasteur du changement social, et en apprenant à la société des techniques de conduite du changement, qui lui évitent de le subir.
  • Finalement, je crois qu’un critère de succès pour cette science est qu’elle soit appliquée de manière « non totalitaire ». Ses principes doivent se diffuser d’eux-mêmes, parce qu’ils font réussir (= rendent heureux) ceux qui les appliquent. 

La France : dysfonctionnelle et fière de l'être ?

Un ami écrit :

les français sont des champions du monde, on sait tout fabriquer en France, on a des bons ingénieurs, des bon patrons, des bons ouvriers, une productivité (horaire) exceptionnelle, etc. D’où le corollaire : si nous sommes si bons mais que le pays va si mal (à ses finances, ses entreprises, son moral, son éducation, etc.) c’est que nous vivons dans un système moins bon qu’ailleurs. Or, on commence toujours par nous rabâcher que notre système est le meilleur du monde et que tout le monde nous l’envie, ce qui est faux. (injonction paradoxale ?)

La France est-elle dysfonctionnelle ? Ce blog répond, depuis un bon bout de temps : oui. Elle a été conçue pour cela. Et cela remonte à loin. Montesquieu fait du blocage la condition de la liberté. Car, lorsqu’il n’y a plus blocage, il n’y plus de frein à l’oppression. Et c’est ce que l’on a vu. Lorsque les dirigeants de FT ou du Crédit Lyonnais sont parvenus à paralyser les mécanismes de contrôle de leur pouvoir, ils ont conduit leurs entreprises à la faillite. (Faillite que la France continue à payer.)

Conclusion : arrêtons d’invoquer nos dysfonctions comme un frein à l’action. Le système France ne fonctionne, comme le dit encore Montesquieu, que lorsque tout le monde est d’accord pour aller dans la même direction. C’est ce qui est arrivé pendant les 30 Glorieuses, d’ailleurs. Bref, 1) nous devons nous persuader que nous sommes tous dans le même bateau, et que nous ne pourrons rien faire sans les autres ; 2) nous devons comprendre à quelle condition ils sont prêts à ramer, et leur faire entendre les nôtres.

(PS. La stratégie de la si admirée Allemagne est « la conduite dans le brouillard« . Si l’Allemagne est efficace, c’est parce qu’elle prend le temps de la réflexion. Et elle le fait parce qu’elle n’est que contre-pouvoirs.)

La dynamique du capitalisme

Les tentatives de ce blog de modéliser les changements du monde parviennent à des idées de plus en plus simples. Dernière itération :

Ce qui caractérise l’Occident c’est un individualisme forcené. L’individu ne voit pas plus loin que son intérêt à court terme. Du coup, il s’en prend à la société, qu’il cherche à exploiter. Or, elle représente son intérêt à long terme. J’en suis venu à croire que c’était ce phénomène que les Anglo-saxons appellent le « mal ». C’est aussi ce qui fait que l’Occident est « rationnel », selon l’expression de Max Weber. Contrairement à l’Orient, il ne cherche pas à respecter une tradition incompréhensible. Son action est orientée par un objectif, son intérêt du moment.
Cet individualisme est un parasitisme. S’il a connu un formidable succès, le capitalisme, c’est peut-être pour une conjonction de raisons. Tout d’abord, la reconstitution d’un tissu social, après le Moyen-âge, a sorti la société du chaos qui la rendait incapable d’une action concertée. Ensuite, la science de Galilée et autres, fait d’individus (contrairement à la science moderne qui demande des bataillons de chercheurs). Enfin, la transformation de tout ceci en résultats qui ont suffisamment frappé les imaginations pour faire accepter d’énormes sacrifices humains à la société.

Si je vais un cran plus loin, il me semble que l’individualisme est lui-même le résultat d’une innovation. L’invention de la société. En effet, en passant de petites communautés, stables car auto contrôlées, à de grandes unités, les sociétés, l’espèce humaine a permis à l’initiative individuelle de s’exprimer. Le parasite est l’agent du changement. En s’en prenant aux fondations de la société, il la force à réagir, sous peine de mort. Ce qui ne tue pas renforce.

Il me semble aujourd’hui que le capitalisme devrait s’essouffler. Car il a épuisé son pouvoir de séduction. En outre, les mesures qu’il doit prendre pour se faire accepter, ou se développer (sécurité sociale, éducation…) arment ce qui est contraire à ses principes.

(Le parasitisme est-il le seul agent du changement ? La Chine, Rome ou l’Amérique en guerre ont été extraordinairement créatives. Leur créativité était sociale. Il est possible que ce qui rende une société créative soit l’instabilité – externe (agression, nouvel environnement) ou interne (parasitisme).)

La dynamique de la France

Inspiré par le livre de Pierre Rosanvallon, je modélise l’évolution de la France par deux mécanismes. 
Elle fait l’objet d’un parasitisme individualiste, qui infecte ses institutions (administration, entreprises…) et la force régulièrement à détruire les dites institutions. Du coup, la France tend à être dysfonctionnelle. Mais par moments seulement. Car, venue d’en bas, une nouvelle idée d’organisation de la société surgit. Un consensus se fait. Dans un grand mouvement, la société se régénère. Jusqu’à ce que de nouveau elle soit dynamitée par le parasite.

Curieuses conclusions. Le yakafocon ne marche pas. En effet, il signifie l’installation d’institutions de mise en œuvre de la politique idéale (par exemple les instituteurs de la IIIème République). Et elles ne peuvent qu’être parasitées. Le seul espoir serait-il, alors, de voir émerger une pensée « populaire » ? Mais, pour cela, il faut probablement que le dit peuple ait un minimum d’éducation. Ce qui demande un minimum d’institutions… Echec et mat ? Pas encore. Le parasite ne peut pas fonctionner sans société. Par conséquent, il est possible qu’il soit forcé d’entretenir son contre poison. Exemple ? The Economist et nos partis politiques sont schizophrènes. Ils prônent une morale, sociale car conçue pour les autres, qui est contraire à leurs actes. Ce faisant, ils courent le risque de susciter une nuit du 4 août. C’est probablement ce qui se passe, d’ailleurs. Notre société va sans cesse du yin de la théorie au grand cœur au yang du parasitisme individualiste. 

La majorité a généralement tort

Un ami me disait il y a quelques temps que l’opinion que j’exprimais sur une question ne reflétait pas celle de la majorité. Je lui ai répondu que je ne cherchais pas l’approbation de la majorité.

En effet, la majorité a généralement tort. C’est même un des « grands théorèmes » de la conduite du changement. L’espèce humaine tend à s’organiser en « systèmes » (au sens systémique du terme). De ce fait, chacun y a un rôle bien défini. Le changement consiste à modifier le système, parce qu’il n’est plus adapté. On passe d’un système à un autre système. Mais, le premier système étant la substance même de notre vie, nous devons le défendre. Ce qui est un tort, si l’adoption du second système est nécessaire à la survie de l’espèce. La majorité est une sorte d’horloge arrêtée. Elle marque l’heure par hasard.

J’ai vécu cette situation lors de la bulle Internet. J’avais lu quelques auteurs (dont un a reçu le prix Nobel, depuis), qui expliquaient que nous vivions un grand moment spéculatif. La démonstration semblait imparable. Mais les gens que je fréquentais n’étaient pas d’accord. Ou, plus exactement, la pression sociale ne leur permettait pas de faire grand chose d’autre que de gonfler la dite bulle. C’est la crise qui a permis un changement de système. Mais les changements ne se font pas toujours ainsi. Le débat démocratique peut aussi les provoquer.

L’avenir préoccupant de l’industrie aéronautique ?

Marché de fous ? Voici la question que je me suis posée en écoutant un spécialiste de l’aéronautique parler de ce secteur. Les compagnies aériennes sont en piteux état. Elles forcent Airbus et Boeing à une sorte de guerre fratricide. Monde cyclique. Pendant les phases montantes, des surcapacités se créent (ce qui semble le cas aujourd’hui : 20.000 avions commandés pour 27.000 en fonctionnement – hors transport régional). Puis c’est la crise. Même en période faste, le constructeur vend à perte. Comment survivre alors ?, par la subvention publique ? (En France, constructeurs et sous-traitants emploieraient 300.000 otages, que le gouvernement cherche à protéger.)
Apparemment peu de savoir-faire chez Airbus et Boeing. Métier de commerciaux et de main d’œuvre, curieusement artisanal. Il fait penser à l’industrie automobile de la fin du 19ème. La « valeur ajoutée » serait dans des activités de niche (documentation ? conseil ?…) et chez des équipementiers tels que Safran ou Zodiac.
Cela m’a rappelé ce que disait Dennis Meadows. Le capitalisme n’est que bulles spéculatives. Il se régule par la crise. (Jusqu’à ce qu’une bulle liquide l’espèce humaine. Ce que Dennis Meadows croit imminent.)

(Complément. Chaque constructeur aurait son boulet. Boeing a voulu devenir un commerçant / assembleur, et ne sait plus très bien fabriquer ses avions. Airbus serait plombé par le coût de mise au point de l’A380, dont le marché n’apparaît pas. Un gros avantage de Boeing sur Airbus, outre l’amitié de l’armée américaine, serait son antériorité, et une énorme base installée.)

Les mystères de Dauphine

Pourquoi le coût de la scolarité à Dauphine a-t-il augmenté, alors que rien dans les cours n’a changé ? Mes élèves s’interrogent.

Ne se trompent-ils pas ? Qu’est-ce qui fait la valeur d’une formation ? Ses professeurs ou ses élèves ? Les bons professeurs sont dans les universités, pas dans les grandes écoles. (Une des raisons en est que les grandes écoles emploient des « anciens », et que la mission de l’école, à l’exception de Normale sup, n’est pas de former des universitaires. Ses enseignants ne le sont donc que par défaut.) Et si, pour changer radicalement Dauphine, il suffisait de changer son image ? Plus elle fera croire à son excellence, plus elle attirera de bons élèves. Et moins elle aura besoin d’enseignants. Et il y a un cercle vertueux. Très bien compris par les universités anglo-saxonnes . C’est celui des anciens élèves. Mieux ils sont placés, plus ils donneront à leurs jeunes camarades des postes importants. A un certain point, il n’y a plus besoin d’élèves et d’enseignants ? L’université justifie l’hérédité de la classe dirigeante ?

Le problème n'est pas l'idée mais sa mise en oeuvre

Les entreprises ont l’obsession de l’innovation. Autrement dit, elles croient que la mission du dirigeant est de rêver. Or, le problème de l’entreprise, c’est la mise en oeuvre. Elle a plus d’idées qu’il en faut pour faire fortune. Mais elle ne sait pas les appliquer ! Voilà ce que dit un article. Il retrouve mon expérience et mon billet précédent.

Cette erreur produit un curieux cercle vicieux. Plus l’entreprise va mal, plus elle cherche des idées, moins elle travaille… Elle est paralysée.

Les forces de la vie

On met dans une solution un produit chimique gras et 83 molécules nécessaires à la constitution d’une protéine. Curieusement, alors que la probabilité paraît nulle, le produit chimique piège les 83 molécules dans 5% des cas. D’où production de la protéine. (Article.)

Voilà qui est antilibéral et qui rappelle les théories systémiques et le gestaltisme. Les seconds pensent qu’il existe des forces qui auto organisent le monde, et que l’on ne peut pas apercevoir lorsque l’on regarde les individus qui le constituent. (cf. les forces qui s’exercent entre atomes, ou qui régulent le cours des fleuves.) Les premiers nient cette idée. En outre l’auto organisation semble s’opposer au Darwinisme. L’évolution n’est pas une sélection du meilleur, à partir d’un pool infini de possibilités. En fait, n’importe quoi ne peut pas émerger.