Irrational exhuberance

« Irrational exhuberance ». Voilà comment on a qualifié ce qui se passait à l’époque de la bulle Internet. En relisant ce que je dis sur le numérique, le massacre des grandes écoles et bien d’autres sujets de ce blog, je me demande si ce n’est pas le nom du changement que nous avons vécu.
Je me souviens d’un instituteur de CM2 qui nous disait que désormais on n’aurait plus à apprendre. L’individu n’a-t-il pas cru qu’il pouvait satisfaire ses moindres désirs instantanément ? D’un seul coup tout a semblé possible. Ainsi, j’ai assisté à des carrières fulgurantes construites sur de belles idées invraisemblables.
Comment expliquer ce phénomène étrange ?
Il y a le « jeu sans fin » de Paul Watzlawick. Selon lui l’homme définit sa (la ?) réalité. Quand il arrive aux limites de ce modèle de la réalité, quand il ne marche plus, au lieu de chercher à le faire évoluer, il est pris d’une sorte de folie. 
Ou encore conséquence de la société technocratique d’après guerre ? Je me souviens avoir eu l’impression, dans mon enfance, que le risque avait été aboli. Ne nous sommes-nous pas comportés comme ces héritiers qu’Antoine Roullier rencontre dans les entreprises familiales, des oisifs qui s’attendent à en tirer éternellement des dividendes ? A force de trop vouloir nous protéger, la société nous a déresponsabilisés ?
Autre hypothèse, dans le prolongement de mes réflexions sur Foucault : contraste explosif entre une société étouffante et une richesse qui semble à portée de main ? Peut-être en revient-on à la théorie de Paul Watzlawick : système parvenu à ses limites (insupportable), pris d’un coup de folie ?
à creuser ?

Le changement est une question de santé !

Une erreur de plus. Je me rends compte qu’en consacrant 4 livres et 12 ans aux changements des entreprises j’ai fait du hors sujet. Cela n’intéresse pas le Français. Ça le renforce même dans l’idée que le changement c’est les autres.

Or, le changement le concerne au premier chef. Et pas parce que le « progrès », quel qu’il soit, nous demanderait de changer. Le progrès c’est à nous d’en décider, pas à Uber ou aux intellects d’élite qui nous gouvernent. Mais parce que notre existence nous place sans cesse en situation de stress, voire d’injonction paradoxale, et que s’en tirer c’est changer, et que ce changement est le plus difficile de tous. Et que lorsqu’on parvient à le réussir, mener un changement social devient facile. 

Explication. On agit en fonction d’un modèle que l’on a en tête. Changer c’est changer ce modèle. C’est reprogrammer son cerveau ! Et cela se fait en se plaçant dans des conditions qui nous forcent à nous transformer (l’école en est un exemple élémentaire). Une fois que l’on a changé sa vision du monde, il est possible de le faire changer à la manière du stratège chinois, par presque rien. On aperçoit alors « la voie ». 

Pourquoi prenons-nous des décisions idiotes ?

Une tactique pour gagner un appel d’offres : proposez à votre client ce qui est le plus nocif pour lui. 
Idiot ? Une entreprise va mal pour des raisons systémiques : son organisation du travail est construite sur un principe nocif (par exemple, c’est une bureaucratie). Or, c’est le comportement des acteurs qui produit ce résultat. En conséquence de quoi, ils vont rejeter tout ce qui va les sauver, en faveur de ce qui renforce le statu quo. (A moins que cela n’apparaisse sous un camouflage nocif.) 
N’est-ce pas sur cette idée qu’est construit le modèle économique de la plupart des multinationales ? Vous voulez manger gras, manger sucré, des maisons pas chères, oublier vos soucis… consommez nos produits ! 
Et voilà ce qui décontenance bien des vendeurs : pourquoi les gens n’achètent-ils pas ce qui est bon pour eux ? Et pourquoi haïssent-ils celui qui veut faire leur bien ? Et voilà, peut-être, pourquoi celui qui se noie étrangle celui qui vient à son secours… 
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Prospective : de la probabilité d'une guerre mondiale

Il semble que tout le monde soit d’accord pour dire que la politique menée actuellement en Europe n’est pas efficace. Cependant, le gouvernement français paraît avoir décidé de suivre le troupeau. Au motif que l’on ne peut pas faire autrement
Explication systémique ? Ce sont les comportements des membres du système qui lui donnent ses caractéristiques. Dans un système « libéral », on ne peut qu’être libéral. Dans ces conditions, le seul changement possible est l’auto-destruction. Comme en 40. Mais à plus grande échelle ?

Reporting et pastèque

Passionnante analyse de l’évolution de l’entreprise et de la société par un consultant ex DRH :

« On est dans une logique d’opposition. » Chacun voit ce qui l’oppose à l’autre, mais pas l’intérêt commun qui les rassemble et devrait les fédérer. « L’autre est un risque pour moi. » « L’autre m’empêche d’atteindre mes objectifs personnels. » La défiance conduit à considérer l’homme comme une source de coût, alors qu’il est création de valeur. « Les gens pensent qu’ils sont ce qu’ils font. » Les achats, et leur obsession du trop cher, en sont le symbole. Mais aussi la « technostructure » et le reporting. Il me disait que toute l’organisation européenne d’une multinationale américaine avait pour seul emploi de faire appliquer les directives du siège !

Le rôle du manager est le contrôle. Avec une conséquence imprévue : on obtient le contraire de l’effet voulu. L’essentiel de son travail consistait à transformer en vert des indicateurs rouges !, lui a dit un cadre. Effet « pastèque ». Autrement dit l’encadrement ne contrôle par l’organisation pour le compte des dirigeants du siège, il les abuse, sciemment, pour masquer son incapacité à faire respecter leurs ordres !

C’est un monde « déterministe » : les entreprises ont « la perception que l’environnement détermine la stratégie ». Alors que « c’est ce que vous êtes qui détermine la stratégie ». Tout n’y est que « processus de décision écrits d’avance ». Ils empêchent les gens de « penser autrement ». Ils éliminent les « déviants » qui sont la richesse des entreprises, et qui pourraient la sauver. On ne parle que « de bien et de mal ». On refuse le débat, la discussion des valeurs qui doivent inspirer l’action.

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Bienvenue dans l’entreprise moderne

« Germany06 513aa » by Motorfix at en.wikipedia – Transferred from en.wikipedia by Ronhjones. Licensed under CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.

Une école centrale (ou polytechnique) des systèmes ?

Le succès initial de l’Ecole Centrale vient d’une croyance : il existe une science des entreprises (Saint Simonisme). En relisant ce billet ancien, il m’est venu une idée. Et si, après l’entreprise, on appliquait le même principe à la société ? 
Je précise que l’idée n’est pas neuve. Von Bertalanffy, certainement avec beaucoup d’autres, pense que l’auto-destruction imminente de la société tient à l’absence d’une telle science. 
Comment la constituer ? 
  • Son cœur n’est pas les sciences humaines, sortes d’art pour l’art (estimable, mais qui ne doit pas en rester là). La science à la sauce (initiale) Centrale ou Polytechnique a pour objet la résolution de problèmes, l’aide à l’action, pas une description plus ou moins béate. 
  • C’est une science « polytechnique » ou « pluridisciplinaire » au sens où, pour résoudre un problème, il faut une boîte à outils, et du talent. 
  • Comme le dit le pragmatisme, dont la constitution d’une telle science est probablement le projet, son principe premier est d’appliquer la démarche scientifique. Enquête, expérience, et vérification : est-ce que ça « marche » ? (Vérification humble, à validité limitée.)
  • Ce n’est pas une science de la société, mais du « système« . C’est-à-dire de ce qui différencie le vivant de l’inerte : « l’émergence ». C’est une science qui prend le contre pied de celle qui a eu jusqu’ici le haut du pavé, et qui a pensé trouver l’explication ultime du monde dans une sorte d’individu primordial. Atome, quark, corde… 
  • C’est aussi une science de la raison (Lumières), ou de « l’intelligence » (pragmatisme). C’est l’éducation du conscient, néocortex, par opposition à l’inconscient. 
  • Nuance importante proposée par Herbert Simon : ce serait probablement une science de « l’artificiel ». Par opposition à « sciences naturelles », lois de la nature évoluant sans l’homme, l’artificiel est ce que construit l’homme. Cette science a pour objet d’aider l’homme dans son travail de transformation de son environnement. Le rôle de l’homme, dans cette vision, est celui d’un catalyseur. Il fait franchir un niveau de complexité à la nature. (L’homme n’est donc pas le fléau de Dieu que croit l’écolo, mais occupe une fonction, irremplaçable et utile, au sein de la « nature ».)
  • Finalement, il est possible que la discipline fondamentale de cette science soit le changement. Il s’agit de tenter de maîtriser les (éventuels) mécanismes de transformation collective des systèmes (vivants). Le but de l’affaire étant de tirer parti de l’évolution de l’univers, sans la subir, et sans drames d’adaptation (crises du capitalisme, épidémies, guerres plus ou moins mondiales et autres calamités). 
Cela nous amènera-t-il au nirvana ? L’arrivée de Dieu sur Terre que la « nouvelle économie » nous promettait, selon les Anglo-saxons ? Probablement pas. J’ai l’impression que nos sciences ont pour caractéristique de nous apporter des victoires sans lendemain. Mais, au moins, comme dans le film « Mon nom est personne », aurons-nous réalisé notre destin d’être raisonnables ?

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(Un début de réflexion, ici.)

L'abstraction, mal de l'éducation française ?

Mais pourquoi diantre la systémique n’est-elle pas enseignée tôt et comme une matière fondamentale ? C’est simple à comprendre, et elle joue un rôle capital dans nos décisions. Nos dirigeants ne seraient-ils pas plus habiles s’ils l’avaient rencontrée dans leurs études ?  
Ce qui me ramène à une constatation de Pierre Veltz. Ce qui a fait le succès initial de Polytechnique puis de Centrale n’était pas l’intellect de ses élèves, mais le fait qu’on leur enseignait les dernières évolutions d’une science appliquée. On leur donnait des outils efficaces. Curieusement, toutes nos grandes écoles ont ensuite dérivé vers l’abstraction. Mythe du philosophe gouvernant de Platon ? Ce qu’on enseigne n’a pas plus aucune utilité sinon la sélection d’esprit subtils (avec subtil = capables de résoudre les problèmes qu’on leur donne). Et si l’on commençait par se demander ce qu’il serait utile que les gens sachent ? (Mais aussi, ce qu’ils peuvent apprendre par eux-mêmes, et qu’il n’est pas important de leur rabâcher pendant leur scolarité.)
(En fait, on ne devrait pas apprendre la systémique, mais la réapprendre. Je pense que c’est notre enseignement qui nous fait perdre des réflexes plus ou moins naturels. Trained incompetence disait Veblen.)

Ce blog change…

Ce blog a changé. Le jour où je l’ai créé, probablement influencé par l’esprit du temps, j’ai eu la velléité d’en faire un blog publicitaire. Un blog de consultant. Mais on ne se change pas. Quasi immédiatement, j’ai réalisé que ça ne m’allait pas. Ce qui m’intéresse est une question : qu’est-ce qui nous a mené ici, quelles sont les forces qui gouvernent notre destin, et que faut-il faire pour changer ?
Je suis persuadé que notre modèle social est dysfonctionnel (ce blog coïncide avec la crise). Et aussi que la société évolue comme un système. Une sorte de pièce de théâtre dont on changerait de temps à autres de scénario et de décor. Une pièce dont le texte découlerait quasi mécaniquement d’un principe central et qu’il s’agirait de comprendre pour la faire basculer du bon ou du mauvais côté, selon nos intentions.
Tocqueville va d’ailleurs plus loin que moi : « Chaque gouvernement porte en lui-même un vice naturel qui semble attaché au principe naturel de sa vie ; le génie du législateur consiste à bien le discerner ».
(Alternativement, on peut décrire notre société-système comme passant d’un « état » à un autre, état étant entendu au sens d’état de la matière en physique.)

Jugeons nos gouvernants

Vous croyez que vos décisions sont innocentes? Qu’elles n’ont qu’un impact négligeable ? Erreur dangereuse. Car elles obéissent à une logique systémique. Soit elles visent à maintenir en bonne forme le système en place ou à le régénérer (changer pour ne pas changer). Soit elles tendent à le détruire. Bien entendu, ces décisions sont plus ou moins conscientes. Mais nul n’est supposé être inconscient.
Il y a là un moyen de juger nos élus. Soit notre modèle social : par rapport à son évolution, comment se compare notre intention à la leur ?
Intention populaire
Intention de l’élu
Conserver
Remplacer
Conserver
OK
NOK
Remplacer
NOK
OK
Application :
  • Intention populaire : je crois que nous voulons conserver notre modèle social. Nous voulons donc « changer pour ne pas changer ». 
  • Intention de nos élus. Jusqu’à Sarkozy, nos gouvernements ont eu la même intention que nous. Mais, constate ce blog, les conséquences de leurs actes ont été à l’opposé de leurs intentions. Responsables mais pas coupables ? Avec Sarkozy et Hollande, il y a changement. Ils veulent changer de modèle social. Installer une société dans laquelle il n’y aurait plus de devoirs. Leur définition du libéralisme. 

Analyse systémique de la crise

Cette crise est un cas d’école de systémique ! La politiques des banques centrales a l’effet opposé de celui qui était prévu. 
Pourtant tout part d’un principe en béton. Une quasi tautologie. Il ne s’agit même pas d’économie, mais de bon sens. Les banques centrales créent de la monnaie pour pousser l’inflation. Effet évident : si vous avez une masse monétaire de x et des prix p, avec 2x les prix sont 2p. (Puisqu’il y a toujours les mêmes choses à acheter avec deux fois plus d’argent.)
Or cela accélère la déflation ! Pourquoi ? Parce que les banques centrales achètent des emprunts d’Etat, ce qui fait baisser le rendement de ceux-ci. L’argent va donc se placer ailleurs, notamment dans les actions. En quittant le pays, il fait baisser le taux de change. Avantage concurrentiel pour les entreprises locales. Mais le supplément de rentabilité obtenu n’est pas réinvesti. Et les pays étrangers, confrontés à cette concurrence, doivent baisser leurs coûts salariaux. Déflation. Et demande d’aide à leur banque centrale… 
Où est le bug ? C’est que la société ne crée plus, elle détruit, elle brûle son patrimoine. Irresponsabilité comme principe de vie. Les banques centrales, en prétendant résoudre seules les problèmes du monde, ne font qu’encourager cette irresponsabilité. La crise n’a pas une cause économique, mais humaine
(C’est ce que dit Mme Merkel. Malheureusement, son pays a réagi à ses propres problèmes par des mesures déflationnistes : il est devenu compétitif par réduction de salaires, délocalisation, et diminution de ses investissements productifs. Aujourd’hui nous n’avons que des exemples de ce qu’il ne faut pas faire. Y compris, d’ailleurs, chez des économistes hétérodoxes comme Paul Krugman.)