Ubériser n'est pas transformer

Proudhon observe que lorsque les hommes se rassemblent, ils créent une valeur collective (la société). L’ubérisation remplace l’organisation collective par un strict minimum logiciel. Et ramène ses composants à leur fonction « mécanique ». (A tel point qu’Uber investit dans la voiture autonome !) Les nouveaux prolétaires n’ont même plus un semblant de sécurité, un salaire. Ils sont « aux pièces ». L’ubérisateur n’a aucun engagement vis-à-vis d’eux. Marx est dépassé.
Mais la transformation numérique c’est aussi lean start up : la démocratisation des technologies les plus avancées. Je constate que beaucoup de PME ont un avantage dont elles ne sont pas conscientes. Le concept de Lean start up permet de développer une offre à partir de cet avantage et de la distribuer largement. Ainsi, l’entreprise sort de la concurrence stérile qui la détruit, elle et son personnel. 
De quel côté la transformation numérique va-t-elle basculer ?

Réquilibrons notre narcissisme

Le narcissisme est l’estime de soi. Il y a un narcissisme normal. Il correspond à une juste connaissance de ses capacités. Ce que l’on appelle généralement « narcissisme », cependant, est une pathologie. Le dérèglement de l’ego est une conséquence imprévue du changement.

Notre temps veut libérer l’individu de ce qui entrave ses désirs. Conséquence : la société a été instrumentalisée pour servir l’intérêt individuel. (Exemple : le titre qui, jadis, conférait une autorité – médecin, psychologue, ministre, prêtre…- peut avoir été perverti.) Ce faisant, elle écrase l’individu, et le désoriente.
Morale. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Retrouver une juste estime de soi est une nécessité. Et c’est le premier pas pour remettre d’aplomb son propre narcissisme.

Le changement oui, l'amélioration, non ?

Dans la Bible, le serpent parle d’amélioration. Ne serait-il pas une amélioration de « connaître » ? Seulement, celui qui « connaît » ne peut pas rester au paradis. Il y a injonction paradoxale. 
Si l’on veut la connaissance et le paradis, il faut « changer ». Cela demande de considérer ces deux concepts et de se demander ce qu’il y a, au dessous, de plus fondamental. Qu’est-ce que le paradis, qu’est-ce que la connaissance ? Et si le paradis n’était pas l’état, béat, du légume ? Et si la connaissance était tout sauf recherche de la certitude ? Et si le bonheur se trouvait dans une quête, inquiète, permanente et sans but ? Et si l’on « n’était » pas, mais l’on devenait ? 
Le problème de notre temps est la confusion entre amélioration et changement. Le serpent flatte nos faiblesses. Il nous monte contre notre famille, notre culture, et même notre santé. Seulement, nous ne sommes rien sans elles. Notre identité c’est elles. Que faire ? Utiliser le serpent. Ou changer pour ne pas changer. Voilà pourquoi le nationaliste crève. Il ne peut rien contre celui qui comprend le serpent.  La définition initiale de paradis semble être « jardin clos » (oasis ?). Elle n’était pas durable. 
(Mécanisme « dialectique », dit le philosophe.)

L'Opéra Royal de Versailles, innovation inconnue

L’Opéra Royal de Versailles. Cet opéra, on ne le sait pas, a été une révolution. D’un espace statique on passe à un système dynamique ! Et cette transformation a été réussie sans moyens. L’ingénierie des systèmes avant la lettre !

Au XVIIIème siècle, dans les années 1760, deux visionnaires ont conjugué leurs talents pour inventer le concept d’espace reconfigurable. Ils ont ainsi répondu au souhait de Louis XV de doter Versailles d’un lieu de festivités aux usages multiples : concerts et spectacles, banquets, bals. Leur vision d’un système dynamique était résolument en rupture avec les architectures statiques de l’époque. Ils furent aussi des « managers » hors pairs qui ont su faire aboutir leur projet malgré des défis de taille : performances techniques, notamment acoustiques, à la hauteur du prestige de leur royal client ; contraintes sécuritaires relatives à un lieu destiné à recevoir plus d’un millier de personnes dont des princes et des monarques ; enveloppe budgétaire réduite à la suite d’années de guerres extérieures ; délais extrêmement contraints, vingt-deux mois entre la décision d’investissement et la mise en service requise pour le mariage du Dauphin, le futur Louis XVI. (Article complet.)

Ce qui m’a surpris, c’est que l’on ne le sache pas. Contrairement aux pratiques de notre époque, les deux « visionnaires » n’ont pas recherché la publicité. 
Changement culturel ? De leur temps, la société savait attribuer une position en fonction d’une compétence. Une fois en place, on était supposé faire son devoir, avec reconnaissance. Aujourd’hui, c’est le verbe, il faut s’emparer de la notoriété par la force, et la conviction ?

Où va l'argent des banques centrales ?

Pourquoi l’action des banques centrales ne donne-t-elle rien ? Normalement, s’il y a plus d’argent pour la même quantité de biens, cela donne de l’inflation. Or, on n’a pas d’inflation. 
Réponse habituelle : il y en a, mais pas là où elle est contrôlée. C’est l’immobilier, les actions, l’éducation (elle était gratuite, de mon temps)…

Une idée plus curieuse m’est venue en écrivant le billet précédent : et si l’argent des banques allait dans les poches de gestionnaires qui créent une économie factice, qui étouffe l’économie productive ? 

Relancer l'ascenseur social

Et si nous avions un besoin vital d’un ascenseur social ? disait un billet précédent. Comment le recréer ? Ce n’est pas forcément ce qui a marché, qui marchera de nouveau. Il faut en revenir aux principes fondamentaux. Ceux que je vois : 
  • Le brassage est le principe clé. La société a besoin de renouvellement. Recruter en bas.
  • L’envie doit venir de la société, pas de l’Etat. L’ascenseur social traditionnel résulte d’une ligne de pensée qui a probablement plus infiltré la société par la base que par le haut, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Les instituteurs et les polytechniciens étaient des missionnaires dont le rôle était d’apporter la lumière au peuple, mais aussi à une partie puissante de la classe supérieure. C’est à nous de prendre notre sort en main, plutôt que d’attendre le salut de l’État.
  • Talent. L’ascenseur social a pour caractéristique de recruter en bas, des gens qui ont un « talent » reconnu. Ce « talent » est mesuré par leur capacité à contribuer à la stratégie sociale du moment. (Instituteurs et polytechniciens, à nouveau.)
  • Il y a un aspect culturel fort. En France, par exemple, la promotion se fait traditionnellement par l’éducation, aux USA par les affaires. En outre, il semblerait que nous ayons besoin de théories pour nous mettre en mouvement, que nous ayons besoin d’une démonstration mathématique pour qu’un mouvement social prenne corps, alors que les USA sont pragmatiques.

L'immigration est-elle nécessaire ?

L’économiste Mancur Olson étudie ce que donnerait une société dont le principe serait l’individualisme. Il trouve, contrairement à ce que l’on pourrait penser, qu’elle forme des îlots, des groupes de riches ou de moins riches. (Exemples : oligopoles d’un côté, syndicats et avantages acquis de l’autre.) La raison en est qu’en petit groupe l’intérêt des individualistes leur permet de se coordonner aux dépens de la majorité. Ces groupes finissent pas paralyser le fonctionnement de la société. 
L’immigration empêche ces caillots de se former. Le mot doit certainement être pris à un sens large. De tous temps dans les pays anglo-saxons et en France, l’élite a été renouvelée par une injection de sang neuf. 
Cette explication est originale. Ordinairement, on vente l’immigration pour son intérêt économique. A l’envers, on lui reproche aussi d’être un encouragement à la facilité, qui nuit à l’innovation. (Cela semble se vérifier en Angleterre : on préfère y embaucher du personnel pas cher, que d’acheter des machines.)
Et aujourd’hui ? Le mécanisme semble bloqué. En bas, l’immigration provoque le rejet. En haut, elle devient impossible. Notamment, en France, parce qu’il n’y a plus d’ascenseur social de l’éducation.

Globalisation et nationalisme

La globalisation a du plomb dans l’aile. Pourquoi ? Parce que les grandes sociétés ont joué les États les uns contre les autres. Ce qui a nuit à l’intérêt des peuples. Ce qui les fait plonger dans le nationalisme. Et le nationalisme bloque la globalisation. (Seuls les USA sont assez puissants pour s’opposer à cet effet destructeur.) Autrement dit, si les États veulent faire le bien de leurs peuples, ils doivent s’unir (notamment en termes d’impôts) pour résister aux multinationales. Alors, la coopération mondiale repartira, ce qui sera bon pour les multinationales. Voilà, il me semble, la thèse très systémique de Martin Wolf du FT.

La malédiction du deux

Il est surprenant à quel point il est impossible de s’entendre à deux. Très vite l’émotion intervient, qui produit un cercle vicieux, qui conduit à la rupture. L’effet est subtile, souvent. Chacun, à son tour, fait un geste amical, mais il est mal interprété par l’autre, qui répond par un coup de griffe… « opposition de phase »
Comment monter une entreprise à deux, ou même vendre quoi que ce soit, dans ces conditions ? Comment évite-t-on ce phénomène d’ordinaire ? En retirant l’aspect émotionnel de nos relations. Tout est calibré, normé… Ou, au contraire, avec beaucoup d’émotion : l’amour rend aveugle. Ou encore, en évitant de donner un coup de griffe, lorsque l’on a envie de le faire. (Le terme technique est « suspension ».)
De l’émotionnel au rationnel
Et il y a la technique des négociateurs : « de l’émotionnel au rationnel, et du face-à-face au côte-à-côte« . Chacun doit abattre ses cartes : voici ce que je cherche à faire, comment peut-on atteindre, ensemble, nos objectifs particuliers ?

Mais établir une relation nouvelle est compliqué. Un médiateur est généralement nécessaire : n’ayant pas d’intérêt spécial dans l’affaire, il aborde la question de manière rationnelle, non émotionnelle. 

Et encore ! L’homme est prêt à crever plutôt que d’abandonner une illusion, a priori sans importance, ou un comportement ridicule. J’en suis arrivé à penser que, si les Américains sont si bons en affaires, c’est du fait d’un nettoyage culturel de leurs émotions. Les nôtres débordent dans la vie publique, les leurs restent dans le privé, s’ils en ont encore.

Amour durable

Une soeur me parlant de sa soeur se demandait pourquoi à la fois elles ne pouvaient se passer l’une de l’autre et n’arrêtaient pas de se disputer. 
Je me demande si ce n’est pas une conséquence imprévue de l’amour, ou de toute affection un peu sérieuse. On en veut à l’autre de ne pas être parfait. C’est à dire comme on aimerait qu’il soit. On a l’essentiel mais pas le superflu. Je me demande aussi si le symptôme de cette affection n’est pas « le système » : le nous devient une partie du je. Mon identité est définie par le lien que j’ai à l’autre. 
Cela est peut-être vrai des nations. Le Français est très attaché à sa nation. On le voit quand il est à l’étranger : il y est toujours en exil. Mais il lui en veut de ne pas être parfaite. Le jour où il aura compris qu’il possède l’essentiel, peut-être saura-t-il faire sauter les dysfonctionnements qui bloquent le système ?

(On ne reproche rien à l’autre quand on lui est indifférent ?)