FED et Summers

M.Summers renonce à être président de la banque centrale américaine, disait une nouvelle du FT, hier. Apparemment, certains élus démocrates lui reprochent son rôle dans la déréglementation des marchés financiers, cause de la crise qui s’en est suivie. Ce blog partage leur point de vue. M.Summers est un homme de gauche qui a mené des réformes ultralibérales. En cela, il est l’exemple de ce qui s’est fait partout à l’Ouest. De l’Allemagne à l’Angleterre, le scénario a été le même.

Mais la morale est mauvaise conseillère. Peut-être a-t-il appris de ses erreurs ? Eh puis, comme le montre l’exemple du nettoyage opéré par les Vikings en Normandie, il n’y a jamais mieux qu’un criminel pour vous débarrasser des criminels.

Pragmatisme américain et rigueur intellectuelle française

Larry Summers, grand dérégulateur, s’interroge sur la régulation sans être accusé de reniements. Nicolas Sarkozy jette ses lois de début de mandat et est tourné en ridicule par l’opposition. Contraste.
Difficile d’avoir tort en France, mieux vaut persévérer dans l’erreur. C’est probablement pour cela que nous aurons toujours une guerre de retard. Si « rigueur intellectuelle » n’est pas américain, être pragmatique a de grands avantages…

Désarmant Larry Summers

Larry Summers, économiste star, a été au cœur de la déréglementation américaine, qui, de l’avis général, est à l’origine de nos tracas actuels.
Alors qu’il semblait particulièrement sûr de ses connaissances à l’époque, il paraît dire aujourd’hui que la science économique n’a rien produit d’utile, et qu’il faut contrôler la finance.
N’est-ce pas l’envers de ce qu’il conseillait, hier, aux présidents américains ?
Pragmatisme américain ?

Irrationalité des marchés

Il semblerait que plus le prix d’une action augmente plus il ait de chances d’augmenter (« inertie »).
Ce qui est contradictoire avec l’hypothèse des marchés efficaces – au centre de la politique de déréglementation des dernières années (cf. les idées de M.Summers). En effet celle-ci part du principe que l’avenir est imprévisible.
L’effet ne serait pas expliqué. Mais serait corrigé, à long terme, par une seconde irrationalité. « Les investisseurs tendent à être trop pessimistes en ce qui concerne les entreprises en difficulté ». Une entreprise en mauvaise forme serait anormalement pénalisée. 

Larry Summers

Larry Summers est un économiste exceptionnellement précoce et supérieurement intelligent. Sa famille compte plus de prix Nobel d’économie que bien des nations. Et il est l’architecte de la déréglementation des marchés financiers de l’ère Clinton, et de toute la politique de M.Obama.
Que croit-il ? Que les marchés financiers sont efficaces – c’est pour cela qu’il les a déréglementés dans un premier temps, et qu’il les a secourus massivement dans un second ; que les marchés de biens ne le sont pas, que l’État doit leur fournir une assurance pour qu’ils puissent prendre des risques (risque = innovation pour l’économiste). D’où une série de plans de relance (le dernier en date, par réduction des impôts – 280md$). 
Ne dort-on pas mieux, lorsque l’on découvre que le monde est aux mains de tels hommes de science ?

Obama réforme la banque

À la suite de sa perte de « super majorité », B.Obama a annoncé une réforme des banques. Il y aurait deux mesures :

  1. Faire payer les banques pour les frais de leur sauvetage. Ce qui rapporterait 117md$ sur 12 ans.
  2. Séparer les activités « sociales » des banques (activité de crédit nécessaires à l’économie) des autres, et interdire certaines de ces dernières (opérations de bourse pour leur propre compte, hedge funds, capital investissement).

Difficile de savoir quelles en seront les conséquences, d’autant plus que la compétence clé des banquiers est de contourner les règles, et que le traitement que le congrès fait subir aux lois semble plus motivé par l’intérêt de ses membres que par celui de la nation.

Cependant ces mesures paraissent aller dans le bon sens : le facteur principal de risque serait la complexité des établissements financiers, qui les rend incompréhensibles donc incontrôlables ; les simplifier diminuerait la menace qu’ils représentent. En fait, ce serait un retour à la législation post 29 dite Glass Steagall.

Jusque-là le gouvernement américain ne voulait pas s’y résoudre. D’ailleurs Larry Summers et Tim Geithner, conseiller du président et ministre des finances, mais aussi promoteur de la révocation de Glass Steagall et ancien lobbyiste de Goldman Sachs, n’approuveraient pas le projet de réforme. Autre signe positif ?

Compléments :

L’Est après le mur

L’Europe de l’Est, vingt ans après, par Jacques Rupnik :

  1. L’Europe centrale a « trouvé son ancrage dans l’Union Européenne », mais sa vie politique s’est vite essoufflée. Les dissidents, champions de la démocratie, ont été éliminés par les ex communistes qui disposaient d’appareils politiques mieux organisés (et du soutien d’une population pas si inadaptée qu’on le pensait au communisme ?). « Les réseaux hérités du passé sont corrompus et basés sur le contournement de la loi et des institutions. Ils sapent la confiance dans l’État de droit et sont un ingrédient majeur du désenchantement démocratique à l’arrière plan des commémorations de 1989. »
  2. Les Balkans, « sous protectorat », ne peuvent construire de démocratie faute de limites nationales claires. « Des nationalistes devenus « eurocompatibles » » seraient le seul espoir de stabilité.
  3. La périphérie de l’URSS, en révolte contre un « mélange de régime autoritaire et de capitalisme mafieux », est malmenée par une Russie « en transition vers l’autocratie ».

Les pays de l’est sont « désenchantés », en un temps record, ils ont épuisé leurs illusions : démocratie, économie de marché libérale, Europe.

En Europe, comme à la roulette, rien ne va plus…

Compléments :

  • Dans le fil du billet précédent, un témoignage des naïves illusions américaines, qui ont guidé le monde dans les dernières décennies, réformé les pays de l’est, et dont M.Sarkozy ne semble pas avoir fait le deuil. Larry Summers, actuel conseiller de M.Obama, déclarait alors :

Répandez cette vérité : les lois de l’économie sont comme celles de l’ingénierie. Un même type de lois marche partout.

Les certitudes du gouvernement Obama

Lawrence Summers est un grand homme. Conseiller économique le plus influent de Barak Obama, c’est le dernier ministre des finances de Bill Clinton (il a aussi travaillé dans l’administration Reagan). Il a été un des plus jeunes professeurs de Harvard, qu’il a dirigé, il est le neveu de deux prix Nobel d’économie. Lui-même a reçu tous les prix qui annoncent l’arrivée du prix Nobel. Larry Summers’ New Model résume les idées qu’il développe lors d’une conférence faite à des collègues économistes (j’ai extrait 2 de ses 5 points) :

1 – All crises must end. The “self-equilibrating” nature of the economy will ultimately prevail, although that may take massive one-off government actions. Such a crisis happens only ”three or four times” per century, so taking on huge amounts of government debt is fine; implicitly, we will grow out of that debt burden.
2 – We will get out of the crisis by encouraging exactly the kind of behaviors that “previously we wanted to discourage” two years ago. It is “this insight, this view” particularly with regard to leverage (overborrowing, to you and me) that “undergirds the policy program in the United States.”

Menace au changement : certitude

Intéressant ! Non seulement on entrevoit ici les « hypothèses fondamentales » qui guident le gouvernement américain, mais, aussi, voilà l’exemple typique de ce qui fait s’effondrer le changement : une pensée qui est incapable d’envisager son propre changement, de se remettre en question, qui est tellement sûre d’elle-même qu’elle pense commander à la nature.

Qu’est-ce qui nous dit que « toutes les crises doivent finir », que la « nature de l’économie » est d’être « auto adaptable » ? Que l’Amérique peut empiler des dettes démesurées qui seront effacées par une croissance inévitable ? Qu’est-ce qui a remis l’économie mondiale en place, lors de la crise de 29 : la nature de l’économie, ou une guerre et un interventionnisme forcené de tous les états mondiaux ?

La politique américaine est guidée par la foi. Pas tant une foi en l’économie, qu’en une confiance aveugle en son intelligence. Retour à la croyance néoconservatrice de l’ère Bush : il existe un bien et l’homme supérieur le connaît.

L’homme commande rarement aux éléments

The Economist (glimmer of hope?), lui, doute que l’économie mondiale reparte, autrement qu’en titubant. Il y a beaucoup de raisons pour cela :

  1. L’Amérique est extrêmement fragile : « un chômage élevé et une augmentation des faillites de banques pourraient facilement causer une nouvelle vicieuse dégringolade. »
  2. Et la demande mondiale ne va pas renaître : les banques européennes sont à la veille de révéler leurs pertes (1100md$), le Japon est surendetté et n’a plus de latitude pour stimuler son économie, et le chômage va faire de tels dégâts qu’il va empêcher la reprise de la consommation interne.

En fait, la crise pourrait causer l’impensable (pour Larry Summers) : attaquer le muscle de l’économie, sa capacité à produire : « Un chômage continu, des années de sous-investissement et de dettes publiques excessives (…) vont ébranler le potentiel sous-jacent de l’économie ».

Bienvenu dans une ère d’espérances réduites et de dangers permanents ; un monde où les responsables politiques doivent naviguer sous la menace imminente de la déflation tout en contrant les (raisonnables) peurs des investisseurs que des dettes publiques croissantes et un relâchement monétaire massif puissent finalement conduire à une forte inflation ; un monde inconnu où les emprunts du gouvernement atteignent un niveau jamais vu depuis la seconde guerre mondiale

Compléments :

Obama cache la forêt ?

Article de Dominique Moïsi, professeur à Harvard, dans le Financial Times :

Il fait un inattendu parallèle entre la situation actuelle des USA et celle de la France de 1789. Des banquiers en nobles hyper privilégiés, un roi populaire mais des ministres discrédités, parce qu’ils sont des purs produits de l’ancien régime, des fauteurs de crise, de grands amis des financiers, aveugles aux souffrances du peuple…

Et c’est peut-être le plus surprenant pour un Français. L’énorme popularité d’Obama, soigneusement entretenue mais malsaine (« le président des USA simplement parle trop »), cacherait la dangereuse inefficacité d’une administration à laquelle son mépris pour le sort de la population pourrait jouer de mauvais tours (« la combinaison actuelle de peur et d’humiliation et d’un sens profond d’injustice produit une colère qui est potentiellement irrépressible »).

Compléments :

De la difficulté de prévoir l’avenir

Flashback: Dorgan vs Summers on Bank Regulation : 2 déclarations lors de la promulgation, en 1999, de la réforme de la réglementation du système bancaire américain, généralement accusée d’avoir créé notre crise.

Lawrence Summers, actuel conseiller de Barak Obama, déclare que démanteler les mesures qui gouvernaient le système financier depuis la grande dépression est ce qu’il faut à l’Amérique du 21ème siècle. Un sénateur lui répond que, dans dix ans, on sera revenu à la situation de 1930. a posteriori ça semblait bien vu.

Serait-il plus efficace de faire confiance à la sagesse des anciens qu’aux idées des économistes ? (L.Summers est un économiste particulièrement distingué.)