Étiquette : Strauss
Hannah Arendt
Je me suis interrogé sur Hannah Arendt : haïssait-elle le monde ? Je ne pouvais pas plus me tromper. Sa devise était « amour du monde » ! Hannah Arendt m’a certainement donné une grande leçon. Une leçon qui est peut-être au centre de sa pensée. Mon erreur n’était pas dans l’interprétation de son livre, mais dans celle de ses intentions. Voilà ce qui arrive lorsque l’on est intellectuellement paresseux. La paresse intellectuelle est le mal banal qui nous entraîne sur la pente douce du mal absolu.
Le plus étrange est qu’à mesure que je lisais la vie d’Hannah Arendt, je découvrais qu’elle a écrit ce blog. Apparemment, à probablement pas grand-chose près, nous avons les mêmes obsessions. Toujours est-il que la pensée d’Hannah Arendt est étonnamment explosive. Elle contredit tout le prêt à penser moderne. Elle a révélé à la société de son temps ses petits arrangements coupables. Comme moi, celle-ci a réagi brutalement.
Hannah Arendt ou la haine de l’humanité ?
C’est Alain Finkielkraut qui m’a fait lire Hannah Arendt (billet précédent). J’avais été frappé par une discussion qu’il a eue avec Michel Serres. Et, comme il ne peut pas faire une phrase sans citer Hannah Arendt, j’ai voulu connaître celle qui l’inspirait. Voici des questions que je me suis posées en lisant Hannah Arendt. (PS. Une analyse complémentaire montre que je suis hors sujet, à 180°. La raison d’une erreur aussi complète est une question extrêmement intéressante…)
Filiation du néoconservatisme
Il y a quelques temps j’ai découvert que la France avait généré son propre courant néoconservateur, avec ses propres philosophes, dont MM. Finkielkraut et Manent. Des gens dont je trouve, par ailleurs, la pensée accessible bien que profonde.
- Neocon : le néoconservateur aux USA.
- La pensée anti 68 : enquête sur les néoconservateurs français.
- Heidegger pour les nuls.
- Droit naturel et histoire : commentaires sur un livre de Léo Strauss.
- Conservateur et bolchevisme : présentation des idées d’Ayn Rand.
Néoconservatisme et anarchisme
Dans un compte-rendu de livre (Etat et démocratie en question), je rencontre Rudolf Rocker, un anarchiste américain d’origine allemande, qui jouissait de l’estime générale.
Pour lui la nation et la religion asservissaient également l’homme, puisque l’homme acceptait leur domination. Il aurait mis tous ses espoirs dans la « loi naturelle ».
D’où une pensée pour Leo Strauss, qui croyait apparemment en cette « loi naturelle », et, une autre pour les néoconservateurs américains, qui se réclament de Strauss. Étaient-ils des anarchistes ?… Idée stupide ? L’Américain, particulièrement s’il est businessman, ne supporte aucune contrainte sociale, et croit l’homme indépendant de toute influence, capable de modeler le monde à sa volonté. Alors, ni Dieu ni Maître ? Et la main invisible du marché ? Pour les autres ?
Compléments :
- Œuvre maitresse : Nationalism and Culture.
Rayonnant Madoff
Bernard Madoff semble s’être toujours comporté avec la plus claire des confiances. Se ventant même de son insolent succès.
Escroc de génie ? Autre hypothèse, qui m’est venue en tête à la lecture de l’histoire d’Enron. Les grands scandales américains sont le fait de personnes persuadées d’être dans le droit chemin. Certes, elles font des entorses à la loi, mais la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ? Richard Foster, ancien directeur du plus prestigieux cabinet de conseil mondial, ne leur donne-t-il pas son absolution ? Le capitalisme n’est-ce pas une infraction aux règles de la société qui a été couronnée de succès ? La loi du Far West.
Et n’était-ce pas la doctrine néoconservatrice, son interprétation de l’œuvre de Léo Strauss ? La ligne de conduite de la présidence Bush ? Et, plus généralement, l’explication de l’usage politique des droits de l’homme par les gouvernements américains ?
Complément :
- Les droits de l’homme sont conformes aux intérêts des USA.
- Bernard Madoff : BNP escroquée par Madoff.
- EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
- Richard Foster : McKinsey explique la crise.
- Le néoconservateur : Neocon.
- Léo Strauss : Droit naturel et histoire.
Neocon
L’« idéologie » (acception honorable du terme : idée directrice non démontrée, mais qui semble importante) américaine est décisive dans le changement que vit la planète. Et le néoconservateur a des choses à dire sur cette idéologie. D’ailleurs c’est lui qui a influencé la politique de George W. Bush. Une étude du neocon :
- L’article que Wikipedia lui a consacré explique qu’il était, à l’origine, un intellectuel de gauche. Influence majeure : Leo Strauss (Droit naturel et histoire). Idée fondamentale : guerre au « relativisme ». Lutte contre la décadence de l’Amérique. Ce que l’on appellerait probablement en France la « bien pensance ». Le relativisme veut que toutes les valeurs soient respectables (celles des musulmans, des chrétiens, des athées…). Il n’y a ni bien ni mal, comment trouver une voie dans ces conditions ? Le neocon pense qu’il y a des valeurs fondamentales, un « droit naturel ». Quelles sont ces valeurs ? Il est possible qu’elles varient d’un neocon à l’autre. Approximativement, ce sont celles de l’Amérique, une démocratie libérale. Le neocon trouve donc justifié de rayer de la carte, à titre préventif, « l’axe du mal » qui rejette ces valeurs.
- Limiter le neocon à l’action de George W. Bush est peut-être erroné. Les réformes des pays en développement (Russie, Amérique latine, Asie du sud est – voir Consensus de Washington ) menées par la communauté internationale dans les années 90 rappellent ses idées. On a voulu y installer des marchés libres (parfois après destruction des institutions existantes – Changement en Russie). Ce qui ne correspondait ni aux enseignements de l’histoire (les nations capitalistes ont connu de longues phases protectionnistes), ni à une vérité scientifique (aucune des prédictions de l’économie n’ayant jamais été prouvée), mais à l’idéal américain (l’idéologie du boutiquier).
- Cependant, les valeurs du néoconservateur ne seraient pas matérialistes. Allan Bloom, théoricien neocon, parle de « quête philosophique pour la vérité, ou la recherche civilisée de l’honneur et de la gloire ». Contradiction ? Pas forcément : les anglo-saxons ne se voient pas comme matérialistes. La fortune est la récompense du bien (Management fad).
- Une dernière caractéristique du néoconservateur est de penser que le peuple est idiot. Et qu’il faut le bercer de pieux mensonges pour le maintenir dans le droit chemin, et faire son bonheur.
En résumé, le neocon est un surhomme, qui sait que ce qu’il croit (les valeurs de la société dont il est issu) est une vérité absolue.
Compléments :
- Sur les difficultés de l’économie à devenir une science : BLAUG, Mark, The Methodology of Economics: Or How Economists Explain, Cambridge University Press, 1992.
Le Prince de Machiavel
MACHIAVEL, Le Prince, J’ai Lu, 2004, en quelques observations :
- Léo Strauss et Pierre Manent font de Machiavel une sorte de premier des modernes. Notre précurseur. Mais est-ce lui qui est « moderne » ou les conditions dans lesquelles il vit ? Le tissu social italien s’est désintégré. Reste des états qui se battent pour leur survie, sans aucune loi partagée. Si le souverain ne peut être vertueux, c’est parce qu’il est entouré de « scélérats ». « L’intérêt de sa conservation l’oblige à agir contre l’humanité, la charité et la religion ».
- Mais toute solidarité n’a pas disparu. Peuple et souverain semblent encore pouvoir s’aider sans trop compter. Dans son étude sur l’armée, Machiavel montre que seule une armée populaire est efficace. Il faut se méfier des mercenaires et des puissances alliées (qui ne cherchent qu’à tirer parti de leur partenaire). Son conseil au souverain ? Sauf rares exceptions, être bon avec son peuple.
- Les philosophes anglais qui l’ont suivi l’ont dépassé en machiavélisme. Pour eux l’homme est seul et maximise son intérêt. Finis les amis. Principe fondateur de la théorie économique et des sciences du management. Mais suivre son intérêt à court terme est-il bon pour l’homme ? En dehors de l’économie, les sciences modernes (Théorie de la complexité) ne le croient pas. Une société de mercenaires, sur le modèle de l’entreprise anglo-saxonne, n’est pas durable. C’est l’explication de la crise que connaît le capitalisme moderne. Des simulations informatiques disent que la stratégie individuelle qui semble la plus efficace est le « tit for tat » ou « dent pour dent ». Pour reprendre les expressions de Machiavel : il faut être vertueux avec le vertueux et scélérat avec le scélérat. Résultat à long terme ? Disparition quasi complète des comportements égoïstes, parasites, scélérats. Il semble donc que ce qui est bon pour le capitalisme soit aussi bon pour l’homme. Le Web 2.0 montre un début d’exploitation des mécanismes de coopération. Premier résultat : sans lui Barak Obama – David n’aurait probablement pas terrassé Hilary Clinton – Goliath (Clinton, Obama, changement).
- Pour Léo Strauss et la pensée anglaise : Droit naturel et histoire
- MANENT, Pierre : Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.
- Sur le principe d’égoïsme et d’irresponsabilité qui sous-tend la gestion des entreprises modernes, comme explication des scandales qui dévastent périodiquement l’économie américaine : GHOSHAL, Sumantra, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1.
- Sur l’inefficacité des principes d’organisation de l’entreprise traditionnelle : GM et Lean manufacturing
- AXELROD, Robert, The Evolution of Cooperation, Basic Books, 1985.
Droit naturel et histoire
- Tout d’abord, le droit naturel n’est pas nécessairement prescriptif, ce n’est pas un programme qu’il faut suivre pour faire le bien, c’est plutôt « une hiérarchie universellement valable de fins » qu’il faut chercher à atteindre (Platon / Aristote).
- Le deuxième grand moment du droit naturel sont les Lumières. En France comme en Angleterre, on interprète les préjugés de son groupe social comme des lois universelles. Un basculement se produit. D’un seul coup, l’individu a tous les droits. « Droits de l’homme » doit s’entendre en opposition à « devoirs ». L’homme n’a pas de devoirs, il est totalement indépendant de la nature. L’univers est là pour être exploité, sans arrière pensée (Hobbes).
- L’ethnologue Malinowski montre que les « sauvages » qu’il étudie bâtissent des mythes pour justifier leur édifice social. De même Locke construit-il un montage d’une grande complexité pour justifier les droits de propriété des possédants de son époque.
- Une idée semble faire l’unanimité dans la société anglaise d’alors, elle est au cœur des travaux d’Adam Smith, fondateur de la science économique : ce qui fait le bonheur universel c’est la poursuite de son intérêt égoïste par l’individu.
- Burke, qui partage beaucoup de ces points de vue, s’élève contre l’usage radical qu’a fait la révolution française des conclusions tirées par les penseurs français de l’analyse du droit naturel. La théorie est dangereuse, le comportement de l’homme doit être guidé par des usages construits par la prudence des siècles.
- En dehors de cette dernière prudence, ces idées sont au cœur de l’économie moderne, des sciences du management, de la gestion des entreprises et des nations. Tocqueville disait que les principes qui organisent les sociétés ont leurs vices et que gouverner consistait à les éviter. Bien des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui sont liés aux « vices » de la pensée qui fonde notre monde. En voir les origines permet de mieux les comprendre.
Références :
- MALINOWSKI, Bronislaw, Magic, Science and Religion and Other Essays, Waveland Pr Inc, 1992.
- TOCQUEVILLE (de), Alexis, De la démocratie en Amérique, Flammarion, 1999.