Erreur

Une fois de plus, je me trompais. Spinoza ne parle pas que des dangers de la passion. Il semble aussi parler de ce que j’ai découvert récemment : nos actes sont guidés par des injonctions inconscientes que nous ne contrôlons pas. En prendre conscience est le début de la sagesse.

Ma vie est effectivement pavée d’erreurs de raisonnement. Avec le recul, je constate que je suis passé à côté de solutions évidentes.

Mais, que me serait-il arrivé si j’avais pris des décisions correctes ? Ne serais-je pas un légume heureux ?

Il me semble que nous vivons dans la caverne de Platon. Nous ne voyons de la réalité qu’une sorte de « projection ». La raison nous enferme dans ce monde plat et terne. Il n’y a que le hasard, et l’erreur de raisonnement, qui nous permette de découvrir qu’il existe « autre chose ». (Et l’art est une forme de ce hasard.)

Spinoza

En relisant mes notes sur Spinoza, je me demande s’il ne dit pas quelque-chose de simple.

Si le sort ne nous sourit pas, cela tient à ce que notre interprétation de la « réalité » est incorrecte. Il faut chercher à la corriger. Et ce qui brouille notre vision, ce sont nos « passions ». Une partie du travail consiste à les comprendre.

Tout le reste, Dieu ou la mathématique euclidienne qui représenterait le monde, est inutile. D’ailleurs, ce pourrait être une illustration de la théorie de Spinoza : il fut induit en erreur par ses « passions » ?

Spinoza

Mystérieux Spinoza. Une émission le présentait, quasiment, comme le plus grand des philosophes.

Pourtant, ce qui était dit de ses théories n’était pas au dessus de toute critique. En particulier, il aurait été déterministe.

Pour lui, l’univers était un : âme, matière, Dieu, c’est la même chose. De ce fait, si l’on veut lui éviter une contradiction, et dire avec lui que sa pensée est déterminée, ses travaux participent à un mouvement qui amène irrésistiblement l’homme à voir le monde avec les yeux de Dieu.

Ce qui est une belle théorie, lorsque l’on y réfléchit bien.

Ce qui explique peut-être aussi une note de Bergson à Jankelvitch, faisant état des similitudes entre ses travaux et ceux de Spinoza. Bergson pense aussi qu’il existe une forme de changement sans heurt, parce qu’il comprend « l’essence des choses ». Et que les champions de ce changement sont les mystiques, qui communiquent par l’intuition avec la nature. Pourtant, contrairement à Spinoza, Bergson est anti-raison, et il me semble non déterministe.

Mais je ne les connais pas suffisamment, pour pouvoir être certain de les comprendre.

En tous cas, il me semble que ma théorie personnelle est différente de la leur. Pour moi, le monde est un changement permanent, au sens création. L’avenir n’est pas prévisible, parce qu’il n’est pas inscrit dans le passé. Le temps est une suite de « (big) bangs ». Ce qui fait qu’il n’y a ni déterminisme, ni nécessité de libre arbitre. Une succession de « miracles », faute de meilleurs termes. C’est-à-dire des événements inaccessibles à la raison.

(Inspiré par In our time, de la BBC.)

Persévérance, mot de l'année

Perseverance (en anglais), mot de l’année pour le dictionnaire de Cambridge. 

Pas mal trouvé. Spontanément, j’aurais pensé à « cluster » ou « résilience ». Mais persévérance a quelque-chose de mieux. Cela veut dire que l’on est décidé à aller de l’avant, sans se laisser abattre, même si l’on ne sait pas où l’on doit aller. Ce qui est bien notre situation. C’est le « conatus » de Spinoza. 

« Le terme latin signifie littéralement l’« effort » ; pour Spinoza, toute chose qui existe effectivement ou « réellement et absolument » fait l’effort de persévérer dans son être ; Spinoza nomme conatus la puissance propre et singulière de tout « étant » à persévérer dans cet effort pour conserver et même augmenter sa puissance d’être. » (wikipedia)

Spinoza, par un nul

L’oeuvre de Spinoza est compliquée. D’où deux dangers : soit vouloir la discréditer, pour ne pas avoir à se casser la tête à la décrypter, soit la vénérer sans la comprendre.

Il est possible qu’il y ait une autre façon d’aborder le problème. On peut constater que nous sommes poussés par des raisons que notre raison ne comprend pas. Plutôt que de les affronter, nous-nous mentons à nous-mêmes, et aux autres. En fait, ce sont ces passions qui nous mènent. Et, en faisant leur jeu, en croyant être cyniques, alors que nous nous abusons, nous menons la pire des existences.

Pour Spinoza, le bonheur, c’est la vérité. C’est parvenir, par la force de la raison, aux causes ultimes qui nous déterminent. Les sens sont trompeurs. Il croit, comme Descartes, qu’il y a des vérités évidemment vraies, et que, de là, par un raisonnement qui enchaîne les idées évidemment justes, on parvient à des conclusions parfaites. La preuve : la géométrie euclidienne. Venue de l’esprit, elle décrit le monde.

Tout ceci l’amène à conclure que nous sommes partie d’un tout, substance universelle, ou Dieu. Ce tout est atemporel.

Paradoxalement, le parfait engendre l’imparfait. Bien que nous soyions partie du tout, nous sommes imparfaits, et tout l’exercice de la raison consiste à s’immerger en Dieu. La liberté, c’est se libérer de ses illusions, pour rejoindre un Dieu totalement déterminé. C’est ainsi que l’on atteint le bonheur. C’est aussi ainsi que l’on découvre sa nature propre, le « conatus ».

Autre paradoxe, cette quête n’est propre qu’à quelques hommes. Or, ils doivent vivre avec leurs concitoyens. C’est la partie pratique de l’oeuvre, en un temps de guerre de religions. La cité doit être réglée par la philosophie en ce qui concerne les virtuoses de l’esprit, et par la religion, pour les autres. La cité doit aussi avoir un système politique. On retrouve ici le type de réflexions des penseurs contemporains.

Commentaire : Spinoza est-il original ? 
Spinoza aspire à la contemplation, ce qui est le Graal du sage grec. Son « monisme » est aussi la préoccupation principale de la pensée grecque, qui n’est « qu’un et multiple ».

La similitude, surtout, est frappante entre ce qu’il dit et ce que l’on peut lire chez Marc-Aurèle, essentiellement un traité de stoïcisme. (Stoïcisme qui reprendrait des idées qui viennent de la nuit des temps.)  A savoir, la nature bonne et parfaite, le « conatus », et l’idée qu’il faut vivre selon la nature, et sa nature (le conatus). Mais surtout l’exercice propre au stoïcisme qui consiste à se débarrasser des illusions produites par les sens, pour chercher, par la raison, la cause « réelle » des choses. C’est toute l’oeuvre de Spinoza.

Son originalité est peut-être de partir de l’idée de Descartes, selon laquelle il y a des vérités évidentes (je pense donc je suis). Mais, ce n’est pas nouveau : c’est ainsi que l’on prouve l’existence de Dieu : Dieu existe sinon je n’aurais pas pu en avoir l’idée.

Quant à la nature mathématique du monde, ce pourrait aussi être Pythagore (plus une pensée, voire une religion, qu’un homme ?).

Finalement, il entre dans un débat sur le bon régime pour la cité. On y retrouve Aristote et ses constitutions. Pour le reste, il est l’homme de son temps. C’est une ébauche de Montesquieu.

Au fond, n’illustre-t-il pas ce qu’il combat : au lieu de s’interroger sur ses motivations, il cherche à en faire des lois de la nature ?

Spinoza et Bergson

Dans une note reproduite dans le livre de V. Jankélévitch sur Bergson, Bergson note les similitudes entre sa pensée et celle de Spinoza. Surprenant : Spinoza c’est la gloire de la raison, alors que Bergson, c’est celle de l’intuition. 
Certes les deux nient l’existence du temps tel que nous le voyons. Mais, pour Spinoza, le temps n’existe pas, alors que pour Bergson, il y a un temps réel, qui est celui du changement, de la vie. 
C’est peut-être là la grande différence entre les deux œuvres. Dans l’une Dieu est stabilité, dans l’autre il est changement. Et cela résout peut-être la question du la nature divine de l’homme : l’homme prête main forte au changement universel. L’homme est bien une partie de Dieu, comme le dit Spinoza. Mais les choses ne sont pas figées, contrairement à ce qu’il pense. Car ce changement n’est pas écrit. L’effort individuel lui apporte une touche personnelle qu’il n’aurait pas eu sans lui.

Spinoza, une très courte introduction

Afficher l'image d'origineJ’ai l’impression que pour comprendre Spinoza, il faut partir d’une expérience que nous avons tous faite. La passion nous saisit, et nous ne nous contrôlons plus, ou nous souffrons. Le travail de la raison permet de mettre des mots sur ce chaos, et d’agir. Tous nos malheurs viennent de ce que nous sommes comme des mouches contre une vitre : nous nions la vérité. Combat vain. Si, au contraire, nous la reconnaissions, nous découvririons qu’elle nous donne les moyens d’atteindre nos objectifs. Arrêtons d’insulter le trottoir parce que notre pied s’y est heurté, et utilisons-le pour marcher. Le sens de la vie, c’est cela. C’est affronter ses passions, à la recherche de la lumière. Éthique.
De là on en arrive à une métaphysique. Ces vérités, c’est Dieu. Et elles sont immuables. En conséquence, le temps n’existe pas. Si nous n’étions pas victimes de nos passions, nous le saurions.
Reste une contradiction. Spinoza semble dire que l’homme est une émanation de Dieu. Mais alors pourquoi lui faut-il du travail pour devenir rationnel ? Il écrit aussi que l’homme est libre en proportion de sa rationalité. Mais, s’il est capable d’agir correctement une fois qu’il a découvert la vérité divine, cela signifie que cette vérité n’est rien de plus qu’un décor, et que l’individu s’y déplace comme il le veut ?
(Peut-être retrouve-t-on ici une vieille idée des Grecs : après la vie active, il y a la vie contemplative ? L’homme découvre la beauté du monde. C’est la fin du voyage. Mais ça ne résout pas tout. Car alors, c’est la déraison qui est la liberté humaine, puisqu’elle n’est pas divine. Sans elle, nous ne nous agiterions pas. Nous serions des légumes baillant d’admiration devant les réalisation divines.)
(SCRUTON, Roger, Spinoza, a very short introduction, Oxford University Press, 2002.)