Autres temps

Il n’y a pas encore longtemps, en Italie du sud, les hommes partaient le matin chercher du travail… Que leur famille ait de quoi se nourrir dépendait de leur succès. (France culture.)

On comprend, dans ces conditions, le succès de la Mafia (ou de la Camorra).

Mais aussi que notre système d’entraide sociale est étonnamment récent. Et, peut-être, que ce n’est pas parce que certains en abusent qu’il faut céder aux injonctions d’autres, dont c’est l’intérêt myope, à le démanteler ?

Solidarité

Le philosophe Ben Ansell parlait de solidarité (Reith lectures, BBC.)

Je suis arrivé à des conclusions qui semblent proches des siennes. En particulier, la solidarité doit être préférée à la charité, un concept très anglo-saxon. La solidarité est la reconnaissance qu’il n’existe pas de sous-homme. Que nous partageons tous une même nature, « l’humanité ». Ce qui explique la notion de « crime contre l’humanité ». Je crois aussi que le moyen de la solidarité n’est pas le revenu minimum, mais le service public. Ce n’est pas parce que l’on est né à tel ou tel endroit, que l’on ne doit pouvoir faire que certaines études, par exemple. Il me semble aussi que le propre de la solidarité est d’être sans arrêt en mouvement, en réinvention. On ne doit pas pouvoir s’en libérer l’esprit comme on tend à le faire avec le revenu minimum, une fois pour toute. On doit avoir la solidarité sur la conscience.

Ben Ansell observait aussi un fait curieux : la solidarité demande la croissance. En effet, au moins actuellement, il me semble que pour donner il faut gagner de plus en plus (c’est le combat de l’association des interpreneurs). Vérité empirique.

Mais il y a croissance et croissance. Aujourd’hui ce que l’on appelle « valeur » semble le résultat d’une « aliénation ». La valeur est donnée à ce qui n’est pas bon pour nous. Un changement à réussir est, certainement, d’inverser cette tendance. Mais cela, ce n’était pas dit dans la leçon.

Famine

On entend que la guerre ukrainienne devrait provoquer une grande famine. Elle prive des pays pauvres d’importations de première nécessité.

Apparemment, on pourrait faire des entorses aux sanctions s’appliquant à la Russie, et même l’encourager à exporter, et à libérer le blé ukrainien. (Ailleurs, j’ai lu que la Russie voudrait, justement, créer cette famine pour noyer l’Europe sous des vagues d’immigrés…)

On dit qu’il y a un gaspillage considérable de nourriture. Ne serait-ce pas le début d’une solution ? L’occasion, pour une fois, de se demander ce que signifie réellement la solidarité ? Et d’en profiter pour remédier aux dysfonctionnements de notre société ? 

(Et pourquoi l’aide aux pays pauvres conduit-elle à ce que « les pauvres de pays riches donnent de l’argent aux riches des pays pauvres » ?) 

Solidarité allemande

Un économiste me rappelait un fait oublié. Lors de la crise de 2008, les Allemands ont décrété le chômage partiel, en soutien à leurs entreprises. Le gouvernement Sarkozy a laissé les nôtres aux mains de la « destruction créatrice ». 

Il interprétait les fonds de solidarité covid comme l’enseignement tiré de cette leçon. 

Seulement, disait-il, les Allemands n’aident que les entreprises qui méritent d’être aidées, alors que la France aide tout le monde. Ce qui fait qu’elle maintient en vie des canards boiteux qui se complaisent dans leur obsolescence. Une leçon pour une prochaine crise ? 

Les conditions de la coopération en France

Depuis des décennies, la politique économique gouvernementale attribue le défaut de compétitivité français au facteur individuel : en quelque sorte à l’arriération du patron français. Les études que mène l’association des interpreneurs montrent qu’il n’en est rien. En termes d’esprit entrepreneurial, le Français est probablement un champion du monde. Son talon d’Achille est la coopération. Ce qui fait la force de l’Allemagne, c’est le collectif. Tout le reste en découle. 

Vous pouviez mettre n’importe quel sénateur à la tête de l’armée romaine, elle gagnait des batailles. Il en est quasiment de même en Allemagne, pour l’entreprise. 

Problème : la coopération est, presque, dans les gènes allemands (témoignage). Comment pourrions-nous reprendre l’avantage ? 

L’association constate que le Français tend à voir le Français comme un ennemi, alors que l’Allemand le perçoit comme un confrère, un membre d’une d’élite. Pour autant, dans certaines conditions, très particulières, la coopération, en France, se produit. (En particulier, chez certains clusters d’entreprises.) Seulement, il semble que cette coopération ne soit jamais un acquis. Il n’est pas impossible que la coopération à la française obéisse à la logique du « bateau pirate » : un groupe d’individus, se respectant les uns les autres pour certaines qualités, peut être d’honneur ?, se réunit pour faire « un coup ».

Nous cherchons à les déterminer plus précisément ces conditions. 

Grandeur et mystère de l'entrepreneuriat social

En Lozère, une association assure le transport des personnes qui ne peuvent pas se déplacer par leurs propres moyens. (Article.) Elle fait oeuvre de service public. Car il est défaillant. 

Avec un peu d’intelligence et les ressources existantes, on fait des miracles.

C’est de l’optimisation, donc, probablement, de surcroît, particulièrement efficace et économe. 

Ce qui laisse un mystère entier. Celui du bénévolat et de l’émergence de telles initiatives. Car elles requièrent autant de génie et de détermination que l’entrepreneuriat, mais ne rapportent rien. Et, en effet, il se trouve que cette association a inventé Blablacar en même temps que Blablacar !

Le préjugé tue

2019, explosion à Paris. Dégâts énormes. La mairie ne bouge pas. Les victimes, parfois horriblement touchées, doivent « se débrouiller » en attendant que la justice veuille bien prendre une décision (ce qu’elle ne semble pas prête à faire). Soudainement, la mairie crée un fonds de solidarité. Explication ? Entre-temps, elle a découvert que fonds de solidarité ne signifiait pas plaider coupable.

Un spécialiste me parlait « d’américanisation ». On a peur des poursuites. D’où une idée totalement fausse du droit. Nous pensons que droit signifie culpabilité. Or, droit signifie victime. Assistance à personne en danger. Le droit n’est pas une question de raison, mais de coeur. Ce n’est qu’après coup que la raison comprend ce que le coeur a fait. Et cela parce que le rôle du droit c’est l’intérêt collectif, parce que l’intérêt général est l’ultime garantie de l’intérêt individuel. Si bien que le principe fondamental du droit, c’est la solidarité ! 

Nous avons vécu au temps de l’économie de marché dont l’hypothèse centrale est que l’individu est une machine qui calcule en permanence son intérêt. Mortelle erreur ? 

(Et les Américains n’ont pas la conception du droit que nous leur prêtons. Ils ne font pas des procès pour faire des procès, mais parce qu’ils croient à la justice.)

Tiers lieux : la France libérée ?

J’ai commencé par entendre parler, il y a déjà des années, de Fab Lab, puis, depuis quelques-temps, de « tiers lieux ». (Article.) On dit que c’est extraordinaire. Mais, j’ai parcouru un rapport sur le sujet qui m’a laissé sans voix. Chaque tiers lieux est particulier, et ses succès sont de l’ordre de l’anecdote. Encore une mode sans lendemain ? 

Ce qu’il me semble :

  • Cela répond certainement à un besoin. Peut-être de prendre son sort en main, peut-être de collectif. Une forme de réaction au néolibéralisme, à la méritocratie, à la « supply chain » mondiale qui fait de nous un rouage, toujours trop coûteux, et à tout ce qui fut notre quotidien ces dernières décennies ?
  • C’est « la France libérée », au sens de « l’entreprise libérée » ?
  • C’est une expérimentation à très grande échelle. Il s’agit maintenant de trouver le moyen de partager les succès des uns et des autres pour qu’ils inspirent tout le monde. 

Mépris français

Mépris, caractéristique française. Hier matin, c’était un sujet de discussion pour France Culture. 

L’émission reprenait une de mes vieilles théories (qui est en fait celle de Tocqueville) : nous n’avons rien changé à l’Ancien régime. Certes, mais encore ? Comment se sauve-t-on du mépris ?

Il y a tout de même des choses curieuses : quelqu’un comme Madame Hidalgo, dont les désirs sont des ordres, a elle-même terriblement souffert du mépris. 

Une idée ? Le mépris, c’est ne pas écouter l’autre, parce qu’il n’y en pas besoin. Puisque l’on a raison. C’est, dirait Edgar Morin, l’anti pensée complexe. La structure de la société est la matérialisation de cette raison. Par conséquent, la société n’écoute pas l’individu. Je suis professeur, taisez vous. Mais l’individu n’accepte pas ce diktat, car il sait qu’il a raison ! Il se révolte. Et dès qu’il a un pouvoir, sur sa famille, sur une association, sur une commune… il l’exerce selon son « bon plaisir », comme le disait Tocqueville. 

Et si le « bon plaisir » engendrait le mépris ? Et si son antithèse était la prise de conscience de l’importance vitale de l’autre ? Le mépris guéri par la solidarité ? 

Abbé Pierre, une vie d'homme

L’abbé Pierre ne ressemblait pas à l’image que l’on en a. Il se tapait la tête contre les murs. Il était emporté par une idée, s’épuisait contre les obstacles, se retrouvait à l’hôpital, reprenait des forces, et repartait à l’attaque. Il avait du mal avec le célibat, ce qui le rendait embarrassant pour l’Eglise, qui a essayé de le dissimuler. Mais il était devenu une célébrité. Si bien que l’association Droit Au Logement, qui en avait besoin d’une, l’a retiré de sa réserve. Voilà ce que je retiens d’une émission de France Culture. 

La vie d’un homme, c’est bien plus intéressant que celle d’un saint ?