Barclays et Kerviel

Décidément, la banque d’investissement se prête naturellement à la malversation. Cette fois-ci, ce sont des traders de Barclays qui ont trafiqué les chiffres pour augmenter leurs bonus.

Une nouveauté, cependant : « Barclays n’a pas mis cela au compte d’agents de change malhonnêtes : son patron, Bob Diamond, et les autres cadres dirigeants ont expliqué ceci comme un dysfonctionnement de la banque dans son intégralité. » (Eagle fried)
Un précédent qui influera sur le procès Kerviel ?

Souffrances du banquier

Il y a peu on m’a parlé de la Société Générale et de la BNP. On y serait déboussolé. Leurs employés considéraient l’existence comme une croissance sans fin, justifiant des salaires extraterrestres. Confrontés à une activité qui se contracte, ils sont désemparés. Rien de ce qui semblait jusque-là faire leur succès ne paraît fonctionner.

On découvre que la banque a créé une curieuse culture :

 » Dans ce milieu, l’argent, c’est la seule reconnaissance, souligne Vincent. Sans bonus, on n’est plus rien. « 
 » Il n’y a aucune logique sociale ni éthique, confirme le psychiatre Michel Debout. De l’extérieur, ils sont si étrangers à nos préoccupations qu’on a du mal à imaginer qu’ils soient en état de souffrance. Quand on parle de bulle financière, il s’agit aussi d’une bulle qui les sépare du reste de la société.  » Les banquiers se cachent pour pleurer – M Magazine

Le pire peut-être dans cette culture, est qu’elle pose l’individualisme comme principe. Aujourd’hui les héros de la finance doivent affronter, seuls, un sort qui les écrase. L’individu ne défie jamais impunément la société ?

 » Ils sont de moins en moins nombreux et ont toujours autant de travail, explique Michael Sinclair, psychologue dans une clinique à la City de Londres. Je vois de plus en plus d’employés en dépression, et même des grands patrons. Cet environnement est tellement compétitif qu’ils n’ont pas le droit de montrer le moindre signe d’abattement. Au contraire, ils font la course au « présentéisme ». Ils donnent leur vie à leur travail, ça fait partie du deal. Sauf que, maintenant, ils n’ont plus les mêmes garanties, notamment financières.  » 

Faire payer les banques

La justice américaine veut faire payer les banques internationales pour le drame des subprimes. (U.S. Said to Be Ready to Sue Banks Over Mortgages – NYTimes.com)
Faut-il s’en réjouir ? Depuis ses origines (La finance mondiale mord la poussière), ce blog a remarqué qu’il y avait eu un curieux déséquilibre : en quelques décennies le système financier a acquis une part énorme des bénéfices réalisés par les entreprises. Ces sanctions vont peut être permettre de ramener un équilibre plus sain.
D’un autre côté, la fragilité des banques semble angoisser les marchés financiers. Il se trouve d’ailleurs que parmi les accusés, il y a la Société Générale, qui semble une sorte de maillon faible européen. Ces poursuites pourraient-elles déclencher un « Armageddon » financier ? 
Une efficace conduite du changement ne se fait pas par décrets ?

Fragiles banques ?

Inquiétée par les rumeurs qui courent sur la Société Générale, une amie veut transférer son compte.
Mais, si la Société Générale faisait faillite n’entraînerait-elle pas tout le système bancaire, au moins européen, avec elle ? Le gouvernement ne viendrait-il pas à son secours, selon le scénario irlandais ?
D’ailleurs que reproche-t-on aux banques françaises ?
Elles dépendraient par trop de financements à court terme qui se bloquent lors des crises, et elles sont particulièrement exposées aux pays endettés de la zone euro. (Panic in Paris)
Mais si l’on examinait l’ensemble des banques mondiales, ne pourrait-on pas leur trouver aussi quelques vices effrayants ?

Compléments :

  • La Tribune publie un classement qui semble montrer que les banques françaises sont plutôt solides…

Rumeur et spéculation

Les bourses auraient été sauvées par l’interdiction du « short selling », vente à découvert. L’efficacité de la mesure indique-t-elle qu’il y avait bien une vigoureuse spéculation ? (Avait-elle en partie la France pour origine ? Quid de la SG ? N’est-elle pas le spécialiste français des produits dérivés ?)

Deux observations, sous forme d’hypothèses :
  • La succession de crises que nous vivons ressemble à ce que décrit Galbraith au sujet de la crise 29. Les opérateurs financiers cherchent des cibles sur lesquelles, sans se parler, ils puissent coordonner un mouvement spéculatif (ceux qui l’enclenchent, et sortent à temps, ont beaucoup à gagner). Il était logique que l’Italie suive l’Espagne, et que la France suive l’Italie. Cette thèse est progressivement apparue dans les journaux économiques (ce blog fut-il un précurseur du mouvement ?), fournissant un signal d’attaque.
  • Le système financier a échappé aux deux modes de nettoyage habituels : la faillite et la nationalisation. Il est donc toujours soumis à sa logique d’avant crise, qui lui demande de chercher des bénéfices irréalistes. La spéculation est le seul moyen rationnel d’agir.
Compléments :

Sure BNP ?

La BNP aurait-elle une culture plus saine que la Société Générale ?
Elle a su conserver un portefeuille d’activités « équilibré ». La banque, « qui est dirigée par un groupe soudé de vétérans de la fusion originale » a résisté aux tentations qui se sont révélées fatales ailleurs. « L’histoire récente de BNP-Paribas (…) est l’histoire d’une expansion et d’une prise de risque consistante, et étroitement contrôlée. » Stop. Think. Act.

Société Générale et recrutement

Un avocat m’explique la stratégie de la Société Générale dans l’Affaire Kerviel : en faisant sauter toute la hiérarchie de J.Kerviel elle a cherché à démontrer qu’elle avait été abusée. Ce qui prouvait son innocence. Comme le disait mon père, « le Français invente le droit ». Eh bien, j’ai inventé le droit en pensant que supprimer tous ces gens était plaider coupable.

Cette histoire m’a aussi rappelé des discussions récentes avec des entrepreneurs. Tous m’ont dit qu’ils devaient leur succès à la chance, et que leur plus grosse peur était un mauvais recrutement ; qu’ils avaient apporté un soin particulier au processus de recherche et d’intégration des nouveaux, qu’ils suivaient personnellement. Pourquoi la Société Générale n’a-t-elle pas paru obsédée, comme eux, par les risques d’un mauvais recrutement, sachant que le dit recrutement manipulait 50md€ ?
Selon mon interlocuteur, une évolution du principe du management en est la cause. Il est devenu financier. Il a oublié le métier de l’entreprise. C’est cette disjonction qui est à l’origine des suicides et, plus généralement, des problèmes de santé au travail et de harcèlement. En effet, elle l’amène à demander ce qui n’est pas possible à ses employés. Il me dit que l’entreprise s’est « déresponsabilisée » au sens où elle prend des décisions dont elle ne comprend pas (et assume encore mois) les conséquences. 
Compléments : 
  • Article 1382 du Code civil. Créé par Loi 1804-02-09 promulguée le 19 février 1804 : 

Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer.

Société Générale pas guérie ?

Au hasard d’un article sur le jugement de M.Kerviel, je lis :

Bien que SocGen ait depuis dépensé 130m€ pour renforcer ses contrôles, l’Autorité des Services Financiers anglaise a imposé une amende à la banque en août, pour des faiblesses dans sa comptabilité et ses rapports.

Au fond, qui est le plus important, M.Kerviel, modeste employé tout au bas de la pyramide, mais qui a accès à 50md€, ou les personnes de grands « talents » qui la dominent et dont les salaires ont connu une inflation colossale ces dernières années ? Ou encore l’employé de la centrale nucléaire qui peut la faire péter par inadvertance, ou le PDG d’EDF ?…
Ne coûterait-il pas moins cher de recruter des sans grades fiables, de leur proposer des carrières solides, de former un management humain compétent plutôt que de dépenser autant d’argent dans des « systèmes de contrôle » ?

L'homme qui valait 4,9md

Comme tout le monde semble-t-il, j’ai été surpris par l’amende de 4,9md€ qui est réclamée à J.Kerviel. Il ne me semble pas qu’il y ait d’équivalent dans des affaires semblables. Notamment celle de la Barings. (Mais la peine de prison était plus lourde.)
Je trouvais que c’était exonérer la Société Générale de toute responsabilité, ce qui n’est pas un bon service à lui rendre. Il est quand même étonnant qu’elle ait pu confier 50md€ à un individu sans mieux s’assurer de ce qu’il allait en faire. Ou, même, qu’elle clame son innocence. Un capitaine qui laisse un marin percer la coque de son navire le paie de sa vie. 
Il paraîtrait que les juges ne pouvaient pas faire autrement :

Sur le calcul du montant, le tribunal a appliqué une jurisprudence constante de la Cour de cassation qui, pour les dommages et intérêts, distingue les délits intentionnels des délits non intentionnels. En cas de délit intentionnel, il ne peut y avoir de partage de responsabilité entre l’auteur et la victime de ce délit. L’obligation de réparation est intégrale et le tribunal ne dispose pas de marge d’appréciation sur le montant. (Jérôme Kerviel et les 4,9 milliards de la Société générale)