La misère des classes moyennes

La SNCF, c’est la galère. C’est le principal changement qui m’ait frappé en revenant en banlieue. La SNCF semble éternellement en grève. Même lorsqu’elle ne l’est pas officiellement, comme aujourd’hui, les suppressions de trains et les incidents ne cessent jamais.  C’est extraordinairement usant. Je suis bombardé d’alertes qui me disent qu’il y a des gens sur la voie, une panne de signalisation, des branches sur les fils électriques, un train bloqué en gare d’Asnières… Et, quand je suis dans le train, régulièrement, quelqu’un tire le signal d’alarme, histoire de s’amuser. Pour être sûr d’arriver à l’heure à ses rendez-vous, il faut partir avec une heure d’avance, ou plus. En fait, les trains fonctionnent à peu près aux heures de bureau. Du moins si cela ne vous gêne pas de voyager debout. Mais, lorsque vous n’êtes pas un salarié, les choses se compliquent. Par exemple, si vous rentrez un peu tard, vous risquez de devoir prendre le bus, pour causes de travaux sur les voies. Et ce qui aurait dû prendre un quart d’heure dure une heure. Une innovation bienvenue : l’application SNCF. Malheureusement, elle n’arrive pas toujours à se lancer sur mon téléphone, et elle se trompe parfois.

Le plus étrange dans cette affaire, c’est que, à la SNCF, le chaos est devenu la norme. On ne s’intéresse qu’au syndicaliste. L’usager ne compte pour rien. Il n’a pas le droit de vote. Ce n’est pas un homme.

J’ai pensé à la « misère des classes moyennes » de Bourdieu. Un temps, les gouvernements ont probablement voulu éloigner la menace communiste en facilitant l’accès du peuple à la propriété et aux études. Puis,  il n’y a plus eu de communisme. Et ce peuple, sa banlieue, ses nains de jardin, ses bagnoles et ses joies médiocres a fait horreur à nos élites ? Une classe de capitalistes, d’oppresseurs ?

SNCF et Harvard Business Review

Je suis épaté par l’efficacité de la SNCF. Même aux heures creuses, les banquettes et les couloirs des wagons sont occupés. Elle doit parvenir à véhiculer autant de monde qu’avant avec trois fois moins de moyens. Même les fous furieux américains de la Harvard Business Review et du Prix de l’excellence n’ont jamais rêvé de tels gains de productivité.

Et il y a mieux. Je me suis réinstallé à l’endroit où j’ai passé mon enfance. Il y a maintenant deux fois plus de gens dans ma ville qu’alors. Or, les trains mettent 20 minutes au lieu de 15 pour arriver à Paris. Et il y en a moins. Il est donc probable que l’on ait atteint un gain de productivité de l’ordre de 6, en une trentaine d’années.

Pourquoi la SNCF est-elle en faillite ? C’est un phénomène qu’explique la systémique. Il y a certains indicateurs qu’un « système » (être vivant, groupe humain…) maintient constant. Par exemple, un entreprise est contente lorsqu’elle fait x% de marge. Elle est inquiète au dessous, mais relâche son effort au dessus. Du coup, tout ce qui est gagné quelque part, nourrit ailleurs un gaspillage.

Privatiser la SNCF

« Flagship UK east coast rail line renationalised » Les Anglais parlent de nationaliser leurs transports ferroviaires. Nous voulons les privatiser.

On pourrait penser que la démonstration a été faite que la concurrence n’était pas bonne pour le train. Mais, d’un autre côté, nos réseaux ferrés publics n’ont fait que se dégrader, alors qu’ils ont très bien fonctionné, pendant longtemps. Comment expliquer ce paradoxe ?

Par l’esprit du temps ? Nos parents avaient peut-être un esprit « service public ». Ce n’est plus notre cas. On ne peut pas vouloir « interdire d’interdire » et des trains qui roulent ?

Grève

Les solutions viennent d’en bas. Ce pourrait être une de mes devises. Je me demande si la grève de la SNCF ne va pas dans mon sens. En effet, il y a beaucoup moins de trains que d’ordinaire. Et, pourtant, on continue à vivre.

Et si les syndicats de cheminots avaient trouvé la solution au déficit de la SNCF ? Il faut réduire le nombre de trains. Certes, on doit continuer à entretenir les voies. Mais on pourrait peut-être avoir deux fois moins de matériel et de personnel. Et les voies seront moins sollicitées. Vive la grève ?

Gallieni

Taxis de la Marne. Il nous faut un Gallieni. Pour éviter que la grève de la SNCF ne paralyse la France, il faut organiser un transport par bus et taxis. Voici ce que l’on m’écrivait.

Mais je crois que le gouvernement est plus Pétain (version 14 18) que Gallieni. Ne compte-t-il pas sur l’épuisement de la grève ? Et, plus elle aura été longue et coûteuse, moins elle aura de chances de se reproduire. Qu’est-ce qui fait, d’ailleurs, que cette grève semble pouvoir être moins efficace que les précédentes ? Peut-être le non paiement des jours de grève ? L’affaire aurait été préparée de longue date ? La caractéristique de nos gouvernements ce n’est pas le courage de Gallieni, c’est le vice de Talleyrand ?

Forme d’art de la guerre. Ce n’est peut-être pas ce que l’on attendrait d’un régime démocratique.

Et si Tocqueville s'était trompé ?

La Révolution n’a rien changé, dit Tocqueville dans l’Ancien régime et la Révolution. Les révolutionnaires n’ont fait que reprendre la structure bureaucratique du royaume. Et déjà Le roi voulait faire le bonheur de ses sujets contre leur volonté ! Il me semble qu’il n’est pas allé jusqu’au bout de son raisonnement. Voici comment je lis l’histoire de France depuis la révolution.

Les réformateurs ont considéré que tout était bien en France d’Ancien régime, sauf les nobles. Ils ont donc conservé exactement le même système, en particulier sa culture, mais en cherchant un moyen de choisir à la naissance ce qui serait l’aristocratie du moment. C’est le rôle de l’Education nationale, qui ne forme pas, mais qui sélectionne.

Voilà qui explique un phénomène curieux. Pourquoi parle-t-on, à la SNCF en particulier, de « lutte des classes » ? Eh bien, parce que nous en sommes restés au régime féodal. La SNCF, par exemple, est administrée par des grands seigneurs, qui doivent leur rang à leur naissance. Le petit peuple, qui n’a que quelques années d’études après le bac, brosse le gravier sur les voies. Comme l’expliquait fort bien Hyacinthe Dubreuil, il y a un siècle, le génie inutilisé du manant devient pouvoir de nuisance.

(Ce qui montre, aussi, un curieux aspect culturel de la France : nous pensons que nous sommes finis dès la naissance. « Changement » n’est pas français. Tocqueville avait tout de même raison.)

Grève et changement

Je m’apprête à hiberner pendant 6 mois. J’ai fait l’erreur de m’installer en banlieue. Or, sans SNCF, plus de banlieue. (Et, après la grève, il y a l’été, et la France ne travaille plus en été.)

Au moins, la grève a un bénéfice, elle donne un sujet de discussion. Pourquoi y a-t-il une grève ? pour commencer. La Poste s’est transformée, sans difficulté. Le secteur public a fait l’objet d’une vague de transformations, dans les années 90, aussi. Il est donc probable que la SNCF souffre surtout d’un management faiblard. Il est possible que la question soit ancienne.

Il est aussi possible qu’il y ait eu un autre moyen de réforme que l’affrontement. Le gouvernement a fait une erreur ? S’il cède, ce sera sa dernière : il aura prouvé qu’il est faible. Ce qui est préoccupant, lorsque l’on considère les alternatives que l’on nous propose un peu partout en Europe.

Reste la SNCF. Est-il acceptable que l’intérêt particulier bloque un pays ? Le problème n’est pas neuf. Marc Bloch attribuait la défaite honteuse de la France, en 40, à la fois à la démoralisation de l’état major, et aux grèves des usines d’armement. Déjà. Le pays est-il incapable de changer ?

(La réponse est non. Le changement tient du miracle.)

Changement de train

Tel train a été supprimé. Il n’a pas pu sortir du hangar. Voilà, en substance, ce que j’entends régulièrement.

Que ferais-je, si j’étais à la SNCF ? Je testerais le train bien avant son départ prévu. De façon à en utiliser éventuellement un autre s’il est en panne. Je doute qu’il y ait des problèmes de mise en oeuvre de cette idée qui soient insurmontables.

Et si le problème n’était pas involontaire ? Et si certains personnels exploitaient des trucs bien connus pour montrer que rien ne va, donc qu’il faut plus de moyens ? Cela ne serait pas surprenant. Pendant longtemps la SNCF a fonctionné sur le mode lutte des classes. Chaque nouveau combat rapportait aux « exploités » de nouveaux acquis. Et si, à l’envers, les dits exploités savaient ce qu’il fallait faire pour que tout aille mieux, radicalement, quasiment sans moyens ?

Et si cela était le cas, partout dans le service public ?

(Un tel changement est-il possible ? Question de systémique. Pour qu’il y ait des exploités, il faut des exploiteurs. Les hauts fonctionnaires peuvent-il se voir autrement que comme les grands seigneurs d’un monde féodal ?)

Grève

Jeudi, train matinal. Arrêt dans les voies. La voix, quasi inaudible, du conducteur, parle d’une alerte à Saint Lazare.

Voilà qui renforce mes idées reçues. Il est facile de paralyser totalement le trafic de la SNCF. Il suffit de faire un peu de grève du zèle. Un paquet oublié ? (Par qui ?) Et j’appelle la sécurité. Et j’arrête la circulation. Ou, un signal d’alarme tiré. Toute la ligne est bloquée. Et comme le système ferroviaire est saturé, c’est le chaos.

C’est une technique qu’a utilisé ENRON, lors de la déréglementation de la production d’énergie en Californie. La particularité d’un système réglementé est qu’il est optimisé. Il suffit d’un rien pour que la demande excède l’offre. Alors, les prix s’envolent. Selon les Echos, la manipulation aurait coûté plus de 60md$ au contribuable de l’Etat. La SNCF fera-t-elle aussi bien ?

Grèves à la SNCF (calendrier)

Les grèves de la SNCF démarrent le 3 avril, et se poursuivent sur 3 mois, au rythme de deux jours de grève, trois jours de travail. Ce qui donne :
-Mardi 3 et mercredi 4 avril
-Dimanche 8 et lundi 9 avril
-Vendredi 13 avril et samedi 14 avril
-Mercredi 18 et jeudi 19 avril
-Lundi 23 avril et mardi 24 avril
-Samedi 28 avril et dimanche 29 avril 
-Mardi 8 mai et mercredi 9 mai
-Dimanche 13 mai et lundi 14 mai
-Vendredi 18 mai et samedi 19 mai
-Mercredi 23 mai et jeudi 24 mai
-Lundi 28 mai et mardi 29 mai
-Jeudi 7 juin et vendredi 8 juin
-Mardi 12 juin et mercredi 13 juin
-Dimanche 17 juin et lundi 18 juin
-Vendredi 22 juin et samedi 23 juin
-Mercredi 27 juin et jeudi 28 juin