Profession libérale

Ce qui coûte cher au système de santé français c’est la volonté des professions libérales (médecins, mais aussi commerçants, petits patrons et paysans) de faire comme bon il leur semble dit, en substance, Bruno Palier.
Ces professions prédisposent à l’égoïsme ? Est-ce un hasard que Mmes Thatcher et Rand ou M.Sarkozy soient des rejetons de professions libérales ? Qu’Adam Smith, membre d’une « nation de boutiquiers », ait conçu l’idée d’un monde mû par l’égoïsme ?
Compléments :
  • PALIER, Bruno, La réforme des systèmes de santé, Que sais-je, 2010.

Bon et mauvais marché ?

En poursuivant ma réflexion sur notre société-marché, j’arrive à une nouvelle curieuse idée.
Que désirons-nous ? Une économie prospère, c’est-à-dire qui crée et qui produise. Nous en avons besoin pour faire vivre notre modèle de solidarité sociale.
Une telle société, qui crée et qui produit, est une société de l’innovation. Or, l’innovation, c’est une idée unique qui donne un avantage unique, donc durable (cf. Apple). Du fait de cette différenciation, l’entreprise, le secteur industriel, ou la nation ne subissent plus les contraintes de marchés irrationnels. Ils travaillent au long terme. (Ce qui n’exclut pas les crises structurelles.)
Mais, c’est là où arrive l’idée curieuse, si tout le monde innove, il n’y a plus de marchés irrationnels, mais des marchés pacifiés, nécessaires à l’échange de produits. Et si l’irrationalité des marchés résultait de l’incapacité de l’entreprise à faire son métier ? Si le vice du système ne venait pas du marché mais d’un libre échange qui veut balayer toutes les différences (commoditization des Anglo-saxons) ?

Sens de la vie

En ces temps où l’efficacité semble se suffire à elle-même, je suis frappé par ce qu’Aristote définit comme étant l’objectif, la fin, de l’existence : « le loisir ». « La guerre doit être choisie en vue de la paix, le labeur en vue du loisir, les choses indispensables en vue de celles qui sont belles. »
Cependant, cette vie se gagne. « Il faut posséder beaucoup de choses indispensables pour pouvoir se permettre une vie de loisir. » Et se mérite. « il faut du courage et de l’endurance pour le temps de la besogne, de la philosophie pour celui du loisir, et de la tempérance et de la justice pour ces deux temps, mais surtout pour ceux qui vivent en paix et dans le loisir. »
Ce point de vue s’oppose à la spécialisation anglo-saxonne, qui doit conduire à produire toujours plus (Adam Smith). Pour Aristote, en confondant fin et moyen, on finit par dribbler les poteaux du but. « La plupart des cités (qui) assurent leur salut par la guerre (…) une fois qu’elles ont acquis la domination elles périssent. » Surtout on aliène sa liberté. Comme aliènent leur liberté l’esclave, la femme ou l’artisan, qui ne sont que des moyens, et non des fins. « on doit considérer comme digne d’un artisan toute tâche, tout art, toute connaissance qui aboutissent à rendre impropres à l’usage et la pratique de la vertu, le corps, l’âme ou l’intelligence des hommes libres. »
Mais la contradiction n’est peut-être qu’apparente. Pour que l’homme libre puisse l’être, Aristote a besoin d’esclaves, de femmes et d’artisans. (C’est leur juste destin : ce sont des êtres inférieurs « par nature ».) De son côté, la classe dirigeante anglo-saxonne mène essentiellement une vie de loisirs, comme l’écrivent Veblen et Galbraith. D’ailleurs Adam Smith était un philosophe qui a vécu aux crochets des puissants. La spécialisation serait-elle pour le petit peuple, et les loisirs pour le grand ?
Compléments :
  • Aristote, Les politiques, traduction Pierre Pellegrin, GF Flammarion, 1993

Homme marionnette sociale ?

Ancien débat : l’homme agit-il sur les événements ou en est-il la marionnette ?
Mon idée actuelle est que les hommes « remarquables » ne sont remarquables qu’en ce qu’ils ont réussi à synthétiser les idées de leur temps. Et que s’ils n’avaient pas été là d’autres l’auraient fait (seuls ou à plusieurs).
Ce n’est pas pour autant un encouragement à la passivité. Il est avantageux d’être « remarquable », et, plus généralement, de jouer le rôle pour lequel l’inné et l’acquis nous ont préparés. Comme le disent Montesquieu et Adam Smith, c’est en voulant faire notre intérêt personnel que nous faisons l’intérêt collectif.
Cette idée n’est pas non plus positiviste. Le monde ne va pas dans une direction bien définie. Sa nature chaotique fait qu’il est soumis à des ruptures imprévisibles.
Compléments :
  • Robert Merton a fait une étude des grandes découvertes qui justifie ce que je dis des hommes remarquables. MERTON, Robert K., On Social Structure and Science, The university of Chicago press, 1996.
  • Un exemple de chaos possible, à l’occasion du hasard d’événements européens récents (auquel il aurait fallu ajouter la disparition d’une grande partie du gouvernement polonais dans un accident d’avion).

Le Français est paresseux

Curieusement, les commentaires de la presse anglo-saxonne sur nos grèves anti-62 ans insistent bien souvent sur le farniente français.
Elle se réjouit tout aussi souvent de ce que nous devions renoncer à notre faible temps de travail, à nos vacances, à notre retraite et à notre sécurité sociale. N’est-il pas honteux que nous ne souffrions pas comme tout le monde ?
Curieusement, l’Anglo-saxon ne se demande pas pourquoi son dieu, le progrès économique, demande à l’homme de travailler de plus en plus, pour avoir de moins en moins…
En fait, l’argument n’est pas nouveau. Au 18ème siècle déjà la bourgeoisie anglaise se plaignait de la paresse du peuple, qui ne travaillait que le juste nécessaire. Lui fournir des emplois bien payés, ainsi que le suggérait Adam Smith, ne ferait, d’ailleurs, que renforcer son penchant à l’oisiveté.
Comme le disait le même Adam Smith, la classe supérieure anglo-saxonne n’a qu’une logique : son intérêt ?
Compléments :

État carcéral

« En 2012, le ministère du travail prévoit que les États-Unis auront plus d’agents de sécurité privés que d’enseignants du secondaire » dit une étude de la répartition entre population productive et non productive d’un pays.  (Les improductifs de l’étude sont réduits aux personnes qui font respecter la sécurité.)
En 2002, 26% de la population américaine travaillait dans la sécurité, une proportion exceptionnellement élevée.
Explications possibles ? Une société qui ne contrôle pas « par construction » ses membres comme le font des sociétés moins individualistes (Allemagne, Japon…), ou peut-être aussi des inégalités qui ne sont pas acceptées par la population, et que la force doit faire respecter.
Cette organisation sociale ne vise donc pas à l’optimisation de la richesse de la nation (cf. Adam Smith), en mettant le maximum de monde au travail. L’inégalité semble plutôt son principe. Ce qui ne signifie pas forcément un complot des riches contre les pauvres, car l’individualisme semble produire naturellement ce phénomène (The logic of collective action).
Compléments :
  • Cet article m’a particulièrement frappé parce qu’un de mes livres fait une analyse similaire de l’entreprise. L’entreprise américaine (et la nôtre par imitation) tend à s’organiser selon le modèle défini par Taylor : un très grand nombre de cols blancs (dirigeants, contrôleurs de gestion, qualiticiens, consultants, acheteurs… et leurs très coûteux progiciels de gestion) contrôlant des cols bleus et des sous-traitants sans qualification et sans défense. Ce mode d’organisation est beaucoup moins efficace qu’une démocratie de personnels qualifiés contrôlés par une culture forte. Il parait justifié non par sa compétitivité, mais parce qu’il donne aux dirigeants de ces organisations des revenus sans commune mesure avec ceux qu’ils auraient obtenus dans un modèle démocratique. 

Service gratuit

Depuis longtemps je me demande pourquoi les services sont comptés dans le PIB. Beaucoup de « services payants », ne sont-ils pas des services que la société fournissait gratuitement jusque-là ? Maslow ne disait-il pas que l’amitié était la psychanalyse de l’homme bien portant ? Si l’on paie pour la psychanalyse va-t-on payer pour l’amitié ? Création de « valeur » illusoire ?
Je viens d’avoir l’idée suivante. Au fond ce que paie la société, c’est la spécialisation, la professionnalisation. C’est pour que des gens deviennent des amis spécialisés qu’il faut les payer pour qu’ils n’aient pas l’obligation de faire autre chose pour vivre (donc d’être des amis amateurs). L’innovation c’est cela : une spécialisation reconnue par la société. 
Ce qui semble aller dans la direction de l’idée d’Adam Smith selon laquelle la « la division du travail est limitée par l’étendue du marché » : pour maximiser la richesse du monde, il faut éliminer les barrières à l’échange, ainsi chacun pourra se concentrer sur son talent, et laisser le reste à d’autres, plus doués. C’est la justification de la globalisation.
Compléments :

Avantage de l’altruisme

À l’envers des théories qui prônent l’égoïsme, il semblerait qu’il soit un handicap économique :

Au fur et à mesure que les sociétés sont devenues plus complexes, celles qui ont développé des systèmes sanitaires, de transport, de fourniture d’énergie, etc. ont mieux réussi que celles qui ne l’avaient pas fait. Il se peut que la notion d’équité soit équivalente à ces systèmes.

Compléments :
  • L’égoïsme est à la base du modèle d’Adam Smith, de l’économie néoclassique (homme rationnel, qui optimise son intérêt), et des théories néoconservatrices

Chaos européen

« La faiblesse de la médiation intersectorielle, tant en France qu’au sein de l’Union dans son ensemble, est l’une des causes principales de la prévalence, dans le gouvernement de l’Union, des politiques fondées sur les théories économiques néolibérales » :

  • L’Union Européenne est gérée de façon sectorielle (agriculture…) et cela interdit à la fois les débats de fond sur les enjeux généraux, transversaux, (par exemple politique européenne de lutte contre le réchauffement climatique) et l’intervention des acteurs de la démocratie (notamment les syndicats et les parlements).
  • Ce manque de coordination européen disloque les mécanismes de solidarité nationale et encourage le chacun pour soi. La capacité de coordination intersectorielle des états est anéantie par le fait que l’Europe intervient dans leurs affaires de manière dispersée (ses subventions avantagent, par exemple, les grandes villes, rendant quasi impossible toute politique d’aménagement du territoire). La désorganisation européenne justifie la prise de décision réactive myope en petit comité gouvernemental, la diplomatie et la technocratie plutôt que le débat démocratique de fond, beaucoup trop complexe pour le bric-à-brac d’institutions européennes. Ce qui justifie l’argument selon lequel la régulation par le marché est la seule adaptée à ce chaos.

Alors, l’unique Europe viable est celle des consommateurs, pas celle des citoyens ?

Compléments :

  • Essai de synthèse de : SMITH, Andy, le gouvernement de l’union européenne et une France qui change(in La France en mutation, 1980 – 2005, Presses de la fondation nationale des Sciences politiques, 2006).

Lloyd Blankfein

Après B.Obama, Nobel de la paix, voici l’homme de l’année du Financial Times : le patron de Goldman Sachs.

Beaucoup en veulent aux grandes banques américaines d’avoir causé la plus grosse crise depuis la grande dépression ; d’avoir été, contre toute logique, sauvées par leurs victimes ; de s’enrichir en spéculant, tout en privant l’économie de capitaux et donc en accentuant la crise…

Qu’est-ce que récompense le Financial Times ? Un champion de la culture de la finance anglo-saxonne, telle que l’a défini Adam Smith : un être qui pousse son intérêt aveugle, avec un mépris total de l’humanité ? (Mais qui ne refuse pas d’être aidée par celle-ci.)

C’est cette hypothèse d’utilitarisme individuel qui est au cœur de la théorie économique associée à la crise.

Compléments :