Rigueur ?

M.Zapatero, que The Economist trouvait velléitaire, décide d’un plan de rigueur. Coup de tonnerre. Les économistes pensent que la remise en ordre des finances publiques ne doit pas survenir trop tôt. Certains estiment que les mesures de secours à la Grèce vont durablement l’enfoncer dans l’hiver nucléaire. Mais le poids des dettes publiques inquiète. Que faire ?
L’idée qui guide ce qui suit vient de la physique. On n’a aucun moyen de savoir où ira une sonde interplanétaire laissée à ses propres moyens, le monde (et la physique newtonienne) est « chaotique ». Pour la maintenir sur la trajectoire désirée, il faut procéder à un contrôle permanent. Application :
  • Les économistes prétendent prévoir l’avenir, qu’il suffit de suivre leurs recommandations et leurs modèles pour connaître le succès. Mais si la physique ne peut donner la trajectoire d’une sonde, pourquoi l’économie, qui n’est pas une science, pourrait-elle prévoir quoi que ce soit ? A-t-on l’exemple d’un économiste qui ait fait une prévision juste ? Robert Shiller, qui pourrait presque entrer dans cette catégorie, pour avoir distingué les précédentes spéculations, observe lui aussi que le monde est « chaotique ». Futur insondable.
  • Mon expérience du changement me dit cependant que « quand on veut on peut ». Si l’on ne sait prévoir l’avenir, du moins peut-on, en partie, choisir le sien. D’ailleurs l’histoire de l’Estonie ou de l’Allemagne montrent que les nations peuvent se réformer, si elles le désirent.

Lorsque l’on regarde l’histoire récente, il me semble que les nations ont essayé de fixer le cours relatif de leurs monnaies. Peut-être avaient-elles des raisons fortes pour cela ? Cette stabilité serait-elle une condition nécessaire de crises moins violentes ? Alors, faut-il condamner les efforts de la zone euro comme donquichottesques, ou, au contraire, faire tout pour qu’ils réussissent, parce qu’elle est le creuset d’une économie durable ?

Compléments :
  • Hypothèse personnelle (biaisée certainement par mon métier). La zone euro tenterait d’acquérir des techniques de conduite du changement. C’est-à-dire chercherait à adapter son tissu social aux mouvements de l’économie, en abandonnant l’usage exclusif des mesures macroéconomiques.
  • Exemples d’événements imprévisibles qui peuvent brouiller toutes les prévisions : Greekman brothers.

    Fin de crise ?

    Quel avenir pour le monde ?
    Nouriel Roubini, à son habitude, broie du noir :

    Les problèmes liés à la difficulté de contrôler l’endettement privé doivent être résolus par des défauts de paiement, des réductions de dette et la conversion la dette en actions. Si, au contraire, l’endettement privé est trop socialisé, les économies avancées devront s’attendre à un avenir sombre : de sérieux problèmes de contrôle de la dette privée, publique et extérieure ainsi qu’une paralysie des perspectives de croissance économique.

    Quant à Robert Shiller, qui a fort bien prévu l’imminence des deux dernières crises, il estime que l’avenir, comme leurs conséquences, est insondable, car le monde est chaotique.
    Ma conclusion ? Lendemains peu riants, mais le plus dangereux serait de rester paralysé.
    Compléments :

    Moutons de Panurge

    Si j’interprète correctement Seeds of its own destruction, l’élite anglo-saxonne doute de ce à quoi elle a cru.

    Et si la ligne directrice qu’elle a suivie depuis l’avènement de Reagan avait été une erreur ? Et si on avait donné le pouvoir à des apprentis sorciers ? Et si optimiser les gains de l’actionnaire avait été stupide ? Et si le dirigeant était le mieux placé pour diriger son entreprise ? Et s’il fallait (comme après la crise des années 30) réduire la taille et la complexité des organismes financiers, les découper en métiers uniques ? Les ramener à la taille des nations ? Et s’il fallait revoir la politique monétaire (banque centrale indépendante) et fiscale (minimale) ? Et si la « globalisation » devait s’effondrer comme lors de sa première édition (en 14) ?…

    Il y a quelques mois personne n’aurait entendu de tels propos, pourtant appuyés par une raison qui nous paraît maintenant évidente. 

    Question : la raison mène-t-elle jamais l’humanité ? Ou la foi ? Une foi irrésistible.

    Compléments :

    • Le plus amusant est que ceux qui ont eu raison contre tous sont récompensés. Mais à quoi ont-ils servi ? C’est notamment le cas de l’économiste Shiller (son analyse : SHILLER, Robert J., Irrational Exuberance, Princeton University Press, 2005).
    • Un autre intérêt que je trouve à cet article. La théorie de Frank Knight, que je cite souvent (cf. À qui appartient le profit ?), selon laquelle celui qui assure l’incertitude doit recevoir le profit, aurait eu un rôle que je ne soupçonnais pas dans la crise. Les financiers ayant prétendu qu’ils possédaient les meilleurs outils de gestion du risque, il était naturel que les profits de l’économie leur reviennent. Brillant !

    Crash de 29 : contrôle possible

    Une solution au problème posé par Kenneth Galbraith ? Dans des billets antérieurs j’ai parlé d’un Institut Pasteur qui traquerait les innovations financières comme des mutations de virus. Les travaux de John Galbraith indiquent une façon de préciser l’idée.

    • Si le financier cherche systématiquement à se déconnecter des lois de la nature par utilisation d’un effet de levier, il est, relativement, facile de détecter la manœuvre. On sait ce que l’on cherche.
    • Il est alors possible de repérer le décollage d’un indicateur. D’autant plus que certains sont particulièrement concernés. Par exemple, le PER, le rapport entre valeurs d’une entreprise et de ses bénéfices, explose à chaque crise. Pendant la bulle Internet, il avait dépassé le pic de 29. De même le taux d’endettement des ménages américains a atteint récemment un Everest. Une fois repéré un tel indicateur en mouvement, on peut chercher s’il n’y a pas quelque part un levier à l’œuvre.
    • À froid, en période de crise, à un moment où aucun intérêt n’est menacé, un tel mécanisme peut faire l’unanimité.
    • La difficulté, c’est la phase de gonflement de la bulle. Ceux qui en profitent vont alors s’opposer à une perforation. Argument habituel : il s’agit d’une innovation.
      À ce moment, pourquoi ne pas demander au peuple de trancher. De juger avec les éléments dont il dispose s’il s’agit d’une innovation d’un type favorable, ou qui va, comme lors des précédentes crises, le jeter à la rue. Une consultation directe n’est pas nécessaire : il suffit qu’il soit informé. S’il est inquiet, il sait influencer le gouvernement.

    Leçon de changement.

    • Le risque de tout changement est qu’il mette à jour un « déchet toxique », quelque chose dont l’entreprise a honte. Ce peut être un détournement de bien social. Plus souvent c’est l’incompétence perçue de tout ou partie de ses membres. La menace de la révélation est fatale au porteur du changement (cas soulevé par Galbraith).
    • Technique pour éviter le danger : proposer à l’organisation une méthodologie d’analyse de ses problèmes, qu’elle va mettre en œuvre, elle-même. Contrôle de gestion, par exemple. L’application de la méthode va montrer les dangers qui menacent l’organisation sans que qui que ce soit soit en danger. Par exemple le contrôle de gestion dit à l’entreprise qu’elle n’en a plus pour très longtemps et pourquoi. Ses dirigeants sont en face de leurs responsabilités : est-il judicieux de continuer leurs dépenses somptuaires ?

    Compléments :

    Sécurité 2.0 ?

    Daniel Cohen fait une synthèse des causes de la crise actuelle. Et nous donne rendez-vous à la prochaine. C’est inquiétant. Que faire pour que ce soit la der des der ?

    La crise est une question d’aléa moral. D’hommes isolés, qui ne savent pas comment traiter les questions auxquelles ils sont confrontés. Le meilleur choix qu’ils aient alors est de « jouer perso ». C’est mauvais pour la société. Et finalement pour eux.

    Bel et bon. Mais comment retaper le tissu social, dans la situation actuelle ? Des idées (question du contrôle des financiers) :

    1. Contraindre par la loi ne marche pas. C’est ce qu’Henri Bouquin, patron du CREFIGE de Dauphine, appelle le « paradoxe du contrôle de gestion » : vous imposez des règles, votre organisation va exactement à l’envers de leur esprit. Tout en les appliquant à la lettre.
    2. Le contrôle informel est le seul efficace. Ce n’est pas du flicage. C’est trouver un moyen qui permette à chacun de s’assurer, sans rien faire de particulier, par les hasards du cours naturel de sa vie, que le financier n’est pas pris de folie. Je pense qu’il y a quelque chose à creuser dans l’idée « d’Institut Pasteur du risque financier ». Il faut que des personnes décodent ce que font les organismes financiers, et expliquent simplement leurs découvertes. (Ce qui n’est pas impossible: certains experts ont vu apparaître les deux bulles à temps.) Puis, il faut que l’information frappe suffisamment de monde pour qu’il y ait contre-poids. Ma découverte récente des blogs me donne une idée : les experts sont devenus facilement accessibles, ils sont en réseau ; ils veulent atteindre un public étendu : ils ne parlent plus en équations (ou moins), mais en en Anglais. Un nouveau pouvoir ?
    3. Ce qui crée le risque, c’est l’homme isolé. S’il se trouve seul face à un problème complexe, il a la tentation de tricher. Non parce qu’il est malhonnête, mais parce que la question dépasse ses capacités. Rien ne peut le contrôler, sinon la collectivité. Il doit travailler en groupe. Les organismes financiers doivent combattre l’isolement.

    Compléments :

    • Sur les crises et l’aléa moral : Crises et risque
    • Institut Pasteur : Institut Pasteur du risque financier
    • Quelqu’un qui a vu apparaître les bulles : SHILLER, Robert J., Irrational Exuberance, Princeton University Press, 2005.
    • Sur Henri Bouquin et le contrôle de gestion : Références en contrôle de gestion
    • Sur les techniques de contournement des règles : Perfide Albion
    • Sur les techniques d’auto-contrôle des communautés : Governing the commons
    • Sur l’importance que le financier ne soit pas isolé : Société Générale et contrôle culturel
    • L’homme seul souffre de biais systématiques dans son jugement. C’est ce qu’ont montré une série d’expériences de Tversky et Kahneman. Une introduction très bien faite : MYERS, David G., Intuition: Its Powers and Perils, Yale University Press, 2004. Le cas particulier du dirigeant : LOVALLO, Dan, KAHNEMAN, Daniel, Delusions of Success, Harvard Business Review, Juillet 2003.