Science sans conscience

5 minutes d’écoute d’une émission de France culture, samedi matin. La section que j’ai entendue disait que plus rien n’était ce que signifiait son nom : les tomates poussaient hors sol, les vaches n’étaient plus que des machines à transformer les céréales en une quantité invraisemblable de lait, les chiens plus que de jolies choses… 1984 d’Orwell.

L’analyse de la valeur au centre de la pensée américaine

Cela reflète une tendance lourde de la civilisation américaine. Un exemple avant de décortiquer le phénomène : les OGM. Aujourd’hui, ce qui limite la quantité d’insecticide que l’on peut déverser sur une plante, c’est la plante : elle crève s’il y en a trop. Les chercheurs de Monsanto ont donc décidé de créer des organismes qui produisent du pesticide, et d’autres qui en absorbent d’énormes quantités sans crever.

La technique consiste à :

  1. repérer la fonction essentielle d’un être ou d’une chose,
  2. optimiser la marche de cette fonction, par tous les moyens.

Application. La fonction de la vache est le lait. On l’a donc trafiquée pour qu’elle en produise de plus en plus. Mais, au fond, pourquoi utiliser une vache ? Bientôt nous saurons concevoir des micro-organismes qui produiront du lait sans vache.

L’Américain pense que le rôle de l’homme est de modeler le monde. Il imagine l’idéal, un idéal infiniment simple (vache = lait), et il le crée dans un mouvement infernal d’essais et erreurs, convaincu qu’au bout du tunnel il y a beaucoup d’argent et la reconnaissance universelle. L’évolution de la génétique ouvre à cet activisme frénétique des horizons inimaginables.

Malheureusement, tout ne se passe pas comme prévu, petit à petit les tomates n’ont plus rien à voir avec les tomates, le lait n’est plus du lait, et nourrir des herbivores avec les cadavres de leurs congénères en fait des vaches folles…

Réinvention nécessaire

De plus en plus la science ne sert plus les intérêts de la société. Ses innovations prétendent améliorer notre sort, mais souvent elles le dégradent sans que l’on s’en rende compte immédiatement, les effets néfastes étant remis à plus tard.

Cette science a atteint un degré d’avancement qui lui permet d’opérer des transformations colossales, sans en connaître les conséquences à court ou à long terme. Et elle est entre les mains d’individus hyperspécialisés et emmurés dans leurs certitudes, et d’entreprises poussées par la logique du profit immédiat, et qui sont redoutablement efficaces pour parvenir à leurs fins.

Depuis des siècles la science a été sans conscience. Tout ce qui était scientifique était bien, et il fallait pousser la recherche à ses limites. C’est ce modèle que l’humanité doit revoir.

Un Yalta de l’activité humaine ?

Je me demande s’il ne faut pas chercher le renouveau du côté d’une division entre ce qui appartient à la logique du marché, et ce qui doit en être exclu.

  1. Adam Smith a défini cette logique. Le marché produit des produits, c’est-à-dire des biens matériels, éventuellement des services (ce qu’il n’avait pas prévu), dont les caractéristiques et les coûts sont connus – peu d’externalités. Son moteur est l’appétit égoïste, l’irresponsabilité.
  2. Le reste, les activités dont on ne peut pas mesurer les coûts, à risque, comme le génie génétique ou l’énergie nucléaire, est hors marché. Il doit subir, probablement, le contrôle intelligent d’une société démocratique (pas d’un état technocratique et dirigiste).

Compléments :

  • Google Books et la culture française montre à la fois l’efficacité et les dangers de l’économie de marché. Google réussit à monter un projet planétaire, qui est dans l’intérêt collectif, mais qui aurait demandé des décennies de discussions boiteuses aux gouvernements concernés pour aboutir. (Aurait-il abouti ?) Google prend les états, et la société, de vitesse. Le danger de cette efficacité est là : elle désarçonne les mécanismes sociaux de protection de l’individu et de l’humanité. Ce qui peut être bon pour l’entreprise peut être mortel pour la société.
  • Sur les OGM : SERALINI Gilles-Eric, Ces OGM qui changent le monde, Flammarion, 2004.
  • L’édifiante histoire de Monsanto : Le triomphe des OGM, et les dangers d’une science financée par l’entreprise : OGM, science et démocratie.
  • Sur ce que la logique de marché ne s’applique qu’à fort peu de choses : Conseil gratuit. (suite).
  • Repérer la fonction essentielle de quelque chose s’appelle l’analyse de la valeur. Le best seller de Kim et Mauborgne, Blue Ocean, a remis le sujet au goût du jour

OGM et scientifiques

J’ai entendu cette semaine la radio parler d’une étude affirmant l’innocuité des OGM, et d’un article du Figaro qui nous aurait encouragés à suivre l’avis des scientifiques qui l’avaient rédigée.

Au passage j’ai découvert que démontrer les risques des OGM était à notre charge. Pourquoi l’industrie pharmaceutique n’a-t-elle pas, elle aussi, exigé que nous lui démontrions la nocivité de ses produits ? Plus d’autorisations de mise sur le marché. Grosses économies.

Idée suivante : pourquoi un scientifique devrait décider à la place de la nation ? J’en suis arrivé à l’étrange conclusion que le scientifique est la personne la plus mal placée pour prendre une décision qui engage la collectivité. Pourquoi ?

  • Depuis ses origines il a été étroitement spécialisé. Son opinion est exceptionnellement biaisée. Un facteur favorable à cette spécialisation est l’inadaptation sociale. Newton, par exemple, n’était pas loin d’être autiste. Lisez les biographies de grands scientifiques : je doute que vous ayez envie de leur confier la planète.
  • En fait, par construction, le scientifique est un irresponsable. Quiconque a fait des études scientifiques sait qu’à leur base, il y a l’approximation. On fait un modèle de la réalité, on en déduit des conclusions. On les applique, et on teste. Tant que ça ne va pas, on bricole. Une fois un résultat satisfaisant obtenu, on s’arrête. L’hypothèse scientifique majeure est là : sur le long terme nous sommes tous morts. Après nous le déluge et l’effet de serre. Le scientifique n’a pas d’enfants. L’exemple du « génie génétique » :

Principe : on a constaté que les gènes donnaient certaines propriétés aux êtres vivants, d’où l’idée d’utiliser le gène de l’un pour donner ses propriétés à un autre. En réalité, plus la science explore la génétique plus elle comprend qu’elle ne sait rien : par exemple, les gènes ne semblent pas aussi individualistes qu’on le supposait. Par ailleurs, le transfert de gène est, au mieux, un bricolage : on bombarde une plante avec un assemblage génétique complexe, en espérant que le gène intéressant saura trouver son chemin. Si la plante présente les caractéristiques désirées on a réussi. Sinon, nouveaux essais.

Comment va évoluer le nouvel être vivant ainsi créé ? Que va donner son patrimoine biologique bricolé ? L’agglomérat de gènes qui lui a été transmis ? Que vont-ils faire dans la nature ? Quel impact vont-ils avoir sur les êtres vivants qui vont les consommer ?… On n’en sait rien, c’est pour cela que certains scientifiques proposent d’adopter, pour s’assurer de l’innocuité des OGM pour la vie de la planète, les procédures appliquées aux médicaments. Cest un minimum. Ce minimum est au dessus de nos moyens : les tests nécessaires rendraient non rentables les OGM. On espère donc que les OGM n’auront pas d’effets néfastes.

Inutile scientifique ? Non. Simplement, il doit expliquer à la société ses étroites connaissances, et lui laisser faire ce qu’il ne sait pas faire : prendre des décisions. Chacun son travail.

Compléments :

Énergie nucléaire

La radio m’apprend que le mari de Benazir Bhutto devient président du Pakistan. De la prison à la présidence… L’homme qu’il fallait à un pays au bord de la banqueroute, en pleine guerre fratricide et possédant l’arme nucléaire ? Mêmes informations : l’Inde va construire des centrales nucléaires. Jusqu’ici on ne voulait pas lui en apporter la technologie parce qu’elle n’avait pas signé le traité de non prolifération nucléaire. C’est oublié. Je note au passage que l’Iran a, elle, signé ce fameux traité.

  • Imaginons que l’on invente aujourd’hui l’énergie nucléaire ; que l’on nous parle d’Hiroshima et de Nagasaki ; que l’on nous dise que l’URSS ferait exploser une bombe au dessus d’une armée pour voir comment elle réagirait ; que les Américains envisageraient de l’utiliser durant la guerre de Corée. Qu’on ajoute que la mise au point des centrales nucléaires passerait à deux doigts du désastre (Windscale en Angleterre). Qu’il est préférable de ne pas les mettre entre les mains de gens distraits (Tchernobyl, Three Mile Island). Bref que l’énergie nucléaire s’accommode mal de l’erreur, qui est humaine, comme chacun sait. A quelle probabilité fixerions-nous les chances de l’humanité de vivre, sans catastrophe majeure, 50 ans, 100 ans ? 0 ? Je crois que même ceux qui sont aujourd’hui favorables à l’énergie nucléaire pencheraient pour la prudence.
  • Le monde est à un tournant de son histoire. Durant ces derniers siècles, la science l’a dirigé. Et la science, c’est l’approximation. Un exemple. Une histoire d’un ingénieur de Dassault Aviation, il y a longtemps. Test du prototype du Rafale. L’avion entre en résonnance. Le pilote, comment s’y prend-il ?, se tire d’affaire. Réaction de l’ingénieur : son approximation « du premier degré » est insuffisante. Il pousse ses calculs, modifie l’appareil, y remet le pilote. C’est bon. L’incident est oublié. La science c’est celà : un modèle de la question à traiter. Un modèle que l’on sait résoudre. Puis une solution que l’on teste dans la nature. Si ça marche, c’est fini. Sinon on complexifie le modèle. Problème ? Que donne l’approximation à long terme ? C’est ce que l’économiste appelle pudiquement une « externalité », une retombée imprévue. L’effet de serre est une externalité.

Pouvons-nous continuer à jouer les apprentis-sorciers ? Certes. Mais, comment ne pas condamner la science ? Je soupçonne que sans elle nous n’avançerons plus ; qu’une société doit se mettre en permanence en question ; et qu’une partie de la solution (avoir le gros des bénéfices de la science pour un risque « acceptable ») est dans une approche démocratique de la science. La société doit participer à la décision du scientifique, de l’ingénieur.

Compléments :

  • La centrale de Windscale est passée à deux doigts d’un drame majeur, en 1957 : voir Wikipedia sur le sujet.
  • Sur les armées russes et l’Amérique en Corée : voir Grand expectations. On y apprend aussi que dans les années 50, les magasins de chaussures mesuraient la taille des pieds de leurs clients aux rayons X…
  • Sur les OGM, autre exemple du processus scientifique : SERALINI, Gilles, Ces OGM qui changent le monde, Champs Flammarion, 2004.
  • Remarque : les techniques que j’étudie (et qui ne me doivent rien) ont la caractéristique, non recherchée, d’avoir un caractère démocratique.

Malheureuse Inde

Up to their necks in it, The Economist, 17 juillet 2008. « En dépit de bonnes lois et d’intentions meilleures encore, l’Inde cause autant de pollution que n’importe quel pays pauvre en voie d’industrialisation« . The Economist peint une situation effrayante : l’écosystème indien est saturé, et le développement économique du pays ne va qu’aller en s’amplifiant.

Un exemple : l’Inde est incapable de recycler ses déchets, si bien que sa population fait ses ablutions dans un Gange dont l’eau dépasse par endroits de 300.000% les normes d’insalubrité. Avec les conséquences attendues : 1000 morts d’enfants par jour. The Economist dénonce les « gouvernements locaux désemparés, les gouvernements d’Etats corrompus, le gouvernement central surchargé et divisé par des querelles incessantes« .

Voici la manifestation usuelle d’un changement mal mené : on en veut à l’homme alors qu’il ne fait que ce qu’il a toujours fait (se baigner dans la Gange et mener les affaires du pays à la manière indienne). Jusqu’ici il n’y avait aucun mal à procéder ainsi. Mais la croissance économique (le nom du changement dans ce cas) a rendu dangereux ces comportements. Comment l’Inde peut-elle évoluer ? Deux scénarios :

  1. Revenir au statu quo, arrêter le développement économique. C’est ainsi que se terminent la plupart des changements mal menés. Scénario peu probable.
  2. L’Europe de Mathus : l’innovation technologique sauve le pays.

The Economist appelle cette dernière solution de ses voeux. Il nous encourage, par exemple, à adopter les OGM. Or, ce qui freine l’usage de ces OGM est le principe de précaution. Le doute que beaucoup éprouvent quant à leurs effets secondaires. Les dangers que font courir à la planète la croissance économique signifieraient-ils que nous ne puissions plus être « prudents« , la vertu suprême du dirigeant, selon les Grecs ? Que nous devons nous livrer à une course en avant aveugle ?

Références :

  • Ce que The Economist pense de Malthus : Malthus, the false prophet.
  • Pourquoi les OGM ne semblent pas donner toutes les garanties qu’ils n’aient pas d’effets néfastes : SERALINI Gilles-Eric, Ces OGM qui changent le monde, Flammarion, 2004.