Nietzsche pour les nuls

Tanner, Michael, Nietzsche, A Very Short Introduction, Oxford University Press, 2000.

Nietzsche n’a pas construit de « système » : son œuvre n’est pas cohérente. Chaque ouvrage débouche sur une impossibilité que le suivant essaie de résoudre – d’ailleurs ses textes ne prétendent même pas à la cohérence interne ; les concepts pour lesquels il est fameux (le surhomme par exemple) n’ont pas de descendance dans son œuvre… Parmi les idées que j’ai cru comprendre :
  • Le problème à résoudre serait : comment vivre dans un monde inhumain (absurde ?) ?
  • Première solution (mauvaise) : se lamenter sur son sort (romantisme).
  • Seconde solution (meilleure) : renoncer à son individualité et à la raison, se dissoudre dans un groupe en quelque sorte façonné par une sorte de tragédie totale, qu’a essayé d’écrire Wagner.
  • Troisième solution : le surhomme. Le surhomme est celui qui transcende l’abjection du monde. 
Le mal de la société serait sa culture, les règles qui guident nos comportements. Elles nous (Allemands ?) font souffrir. Il faudrait les détruire et en réinventer de nouvelles. Travail de surhomme. Qu’est-ce qui ne va pas ? Elles auraient été conçues par les esclaves, à l’insu de leurs maîtres, pour réduire en esclavage ces derniers.
Commentaires :

D’ordinaire, je dis que les philosophes mettent en équation l’expérience de leur âge, et que leur enseignement est utile à condition de se trouver (au moins partiellement) dans les conditions dans lesquelles ils ont vécu. Pas facile de tester cette théorie avec un livre aussi court et qui donne aussi peu d’éléments de contexte. D’ailleurs, la philosophie de Nietzsche semble plus indiquer des pistes que des solutions (systèmes).

Mais il est tentant de reconnaître l’idée, courante en Allemagne à l’époque, selon laquelle la race germanique, supérieure, est aux prises, depuis un millénaire, avec une sorte de fatalité. De même on retrouve la négation de la raison, l’homme fusionnant avec le groupe, et le surhomme, qui ailleurs est le guide du groupe.
Quant aux enseignements utiles, j’ai du mal à les distinguer, sinon en négatif. Les solutions aux problèmes du monde ne passent ni par une destruction de notre culture – effectivement manipulable – ni par un abandon de la raison, mais, à mon avis, par l’usage de la raison pour faire évoluer notre culture, autrement dit par la conduite du changement.

Compléments :

1705

Je complète le billet précédent par un type de réflexion que j’ai abandonné trop vite : qu’ai-je appris de mon blog ?

Ce qui le fait avancer, ce sont mes réactions aux nouvelles, généralement désagréables. J’ai fini par croire que le changement auquel équivalait son écriture c’était cela : survivre aux désagréments de l’actualité. En quelque sorte, la déminer sans se recroqueviller. Au fond, ce blog me force peut-être simplement à penser, c’est-à-dire à utiliser un semblant de raison plutôt que d’évacuer ce qui choque par quelques expédients faciles.

Le changement est-il réussi ? Non. Je ne suis pas curieux et je tends à ne pas lire les articles qui s’annoncent sinistres. Autrement dit, je ne suis pas « optimiste » au sens de Seligman : l’imprévu n’est pas promesse d’aventures délicieuses. Et l’optimisme est le seul indicateur du changement réussi, si l’on en croit mes livres…

En fait, tout dans ce blog est marqué par l’égoïsme. Il ne dit plus grand chose sur les techniques de changement. L’important, pour moi, c’est d’enregistrer des événements, marques-pages d’un raisonnement en construction. De même, mes chroniques de livre séparent de plus en plus ce que j’en ai retenu de mes commentaires – qui m’ennuient à la relecture.

Compléments :

Obama en Clinton

Les commentateurs encouragent M.Obama, depuis qu’il a perdu la majorité absolue au Sénat, à suivre l’exemple de M.Clinton.

Pourtant, quand il le fait, en s’en prenant aux banques et en gelant les dépenses de l’État, demande de la vox populi ?, on parle de populisme grossier. Non seulement il contredit ses propos de campagne, mais il fait l’inverse de ce que réclame le traitement de la crise.

Explication possible ? M.Obama n’est pas un politicien ordinaire, il est froid et rationnel. L’atout du grand politique est d’être un grand séducteur et un survivant : il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il est en difficulté et il a un sixième sens qui lui dit ce que le peuple est prêt à croire.

Compléments :

  • The Second Clinton?, President Obama concedes defeat.
  • La stratégie de M.Obama, réponse à mon billet précédent : pas possible de négocier avec son opposition ?
  • Illustration des théories sur l’optimisme de M.Seligman : le champion est celui qui voit la déconvenue comme une chance (définition d’optimisme). B.Obama a subi un revers : va-t-il se replier sur soi, ou se transcender ?

Petit monde

Mon billet précédent m’a fait découvrir que Bill Belt et Martin Seligman étaient étudiants à Princeton au même moment, et qu’ils paraissaient bien se connaître (j’ai appris aussi que Martin Seligman était quelqu’un d’universellement apprécié).

Est-ce un hasard ? Le plus curieux est que Martin Seligman est un des rares universitaires américains vivants, dont parle ce blog, que je n’ai pas contactés (d’ailleurs son livre m’a été conseillé par un autre universitaire : David Myers).

Illustration de la théorie des degrees of proximity ? J’appartiens à une communauté d’idées, et, de ce fait, les gens qui la constituent sont reliés par une sorte de lien invisible, tendent à se retrouver ?

Mais, je suis aussi très proche de gens que ce blog semble critiquer. Critiquer, c’est aussi partager des préoccupations communes ?

Compléments :

  • WATTS, Duncan J., Six Degrees: The Science of a Connected Age, W. W. Norton & Company, 2004.

Testez votre optimisme

J’ai parlé dans mon cours, comme je le fais souvent dans ce blog, des travaux du psychologue Martin Seligman.

Des élèves m’ont demandé de mesurer leur optimisme. J’ai trouvé ce test : http://www.stanford.edu/class/msande271/onlinetools/LearnedOpt.html.

15 minutes pour savoir si vous êtes optimiste ou si vous avez tendance à la déprime. C’est en anglais.

Note pratique : une personne qui vient de remplir ce test me fait remarquer qu’il est facilement manipulable. Ce qui est certain. Afin qu’il donne des résultats utiles, il me semble qu’il faut accrocher les situations qu’il propose à des événements vécus récemment et chercher la réponse qui correspond le mieux à ce que vous avez pensé alors.

Schizophrénie

Il y a eu un temps où l’explication de la schizophrénie était sociale, puis elle est devenue exclusivement chimique. Question d’idéologie ? Aujourd’hui, la société revient :

On observe que la schizophrénie est plus fréquente en ville qu’à la campagne, plus généralement les environnements défavorisés lui sont favorables :

Les résidents des quartiers les plus délabrés et surpeuplés pourraient être plus exposés aux produits chimiques toxiques et aux infections (…) et pourraient avoir un accès moins facile au capital social capable d’enrayer les effets d’une prédisposition à la maladie mentale acquise tôt dans la vie.

Compléments

  • Pour ma part, j’ai tendance à croire, avec Martin Seligman (Learned optimism), à l’équivalence entre les effets de l’environnement et de la chimie (médicaments). Je soupçonne que si cela ne plaît pas aux scientifiques c’est parce qu’ils ne peuvent supporter l’idée que notre environnement proche puisse causer notre folie (Bateson mettait en cause la relation mère-enfant – Steps to an Ecology of Mind), c’est du moins l’impression que j’ai tirée des déclarations d’un chercheur de l’université de Cambridge.

SDF indicateur de la santé d’une société ?

J’ai entendu une émission traitant du SDF et de sa faible longévité. Un SDF interviewé expliquait comment il était devenu ce qu’il était :

Il n’avait pu supporter les contraintes de l’existence et avait choisi de couper les amarres. La décision lui avait semblé bonne les premiers temps, mais vraisemblablement ce n’était plus le cas.

Ce témoignage rejoint celui d’un SDF américain du film J’irai dormir à Hollywood. Lui avait quitté un bon job. Progressivement il avait perdu pied et n’avait plus d’espoir de se réinsérer (il gagnait sa vie en cherchant les pièces de monnaie égarées sur une plage).

Le SDF est-il quelqu’un qui n’a plus le courage de se battre ? Cela ressemble aux observations de Martin Seligman concernant la dépression : il a soumis des animaux à un mauvais traitement dont ils ne pouvaient s’échapper ; ensuite il les a placés dans un environnement hostile, mais dont ils pouvaient s’extraire ; mais ils ne faisaient rien, ils restaient prostrés.

Le nombre de SDF serait-il un indicateur de la complexité à vivre dans une société ? Plus la complexité est grande, plus l’homme est susceptible de se retrouver dans une situation où il perdra le nord et toute volonté de se battre ?

Compléments :

  • Si cette théorie est juste, la réinsertion du SDF doit être extrêmement difficile : il faut qu’il réacquière le sentiment d’avoir du pouvoir sur les événements, de maîtriser son sort. Pour cela, il faut probablement une longue et patiente aide de la société.
  • La théorie de Merton va dans la même direction : le SDF est celui qui juge que les objectifs et les moyens pour les atteindre que donne la société à l’homme sont hors de sa portée (voir un aperçu de la théorie dans Braquage à l’anglaise).
  • Peut-être aussi que ceci rejoint mes réflexions sur les vacances (Pourquoi des vacances ?) : quand la société nous inflige un rythme, des contraintes insupportables nous optons pour des vacances illimitées, nous refusons toute activité ?
  • SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.

Pourquoi les dirigeants sont-ils idiots ?

Être idiot c’est faire toujours la même erreur, désespérante pour ceux qui nous entourent. Les gouvernants sont familiers du phénomène : plus ils réforment, plus la situation se dégrade. Et plus ils sont fiers d’eux-mêmes, ce qui nous interloque.

Exemple que je cite dans un livre : la CGT entre dans une entreprise d’ingénieurs high tech. Le mot CGT suscite un réflexe pavlovien chez ses dirigeants. Ils entendent conflits salariaux, revendication de réduction du temps de travail, grèves et séquestrations, et préparent des contre-mesures coercitives (et ils cherchent à susciter le volontariat de jaunes). En fait, les ingénieurs se plaignent depuis des années de l’inintérêt de leur travail (ils veulent avoir plus de responsabilités), et de l’autisme de leur direction. En désespoir de cause, ils ont cherché un moyen radical de se faire entendre (celle qui est à l’origine du mouvement est un cadre américain…).

Cet exemple montre comment fonctionne le processus de décision humain. Un événement (CGT) suscite une interprétation automatique (barricade et pavés), qui elle-même déclenche mécaniquement le comportement associé à l’interprétation (appeler les CRS). Quand le mécanisme de décodage ne marche pas, le comportement est incorrect. Ce mécanisme est d’autant plus difficile à remettre en cause qu’il est inconscient et qu’il produit des conséquences qui le confortent (plus on fait donner le CRS, plus on reçoit de pavés).

Difficile ne veut pas dire impossible. L’idiotie est passagère.

Compléments :

  • Le phénomène que je décris ici est aussi celui de la dépression. L’hypothèse erronée conduit à une succession d’échecs, l’homme, s’il n’est pas totalement obtus, finit par se rendre compte que le monde n’obéit plus à ses désirs, il « déprime ». SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.
  • Si le dirigeant est relativement plus idiot que nous tous (ou si son idiotie est moins passagère), c’est qu’il est aussi fondamentalement beaucoup plus optimiste. Les chercheurs ont montré que les postes à risque (pilote d’essais, pompier, PDG) tendaient à produire des personnels qui ont une vision excessive de leur invulnérabilité. Cela tient en partie au processus de sélection qu’ils ont subi (le PDG est un homme qui n’a jamais connu l’échec). Mais ce peut aussi être lié au besoin de la fonction : quand votre avion est en vrille, il est préférable de ne pas perdre de temps à envisager le pire. MARCH, James G., A Primer on Decision Making: How Decisions Happen, Free Press 1994.
  • Révolution française donne d’autres exemples d’hypothèses implicites de décodage des événements qui conduisent à des comportements aberrants chez nos dirigeants.

Vote et perception du monde

Scientific American de janvier (Politics of Blank Looks, de Charles Q. Choi) cite une étude qui montre qu’opinion politique et perception du monde semblent liées.

On présente à des étudiants des photos de visages dont les expressions sont brouillées. Les étudiants favorables au parti républicain interprètent ces expressions comme « plus menaçantes » et « moins soumises » que leurs camarades démocrates.

Les psychologues expliquent que nous décodons inconsciemment les situations auxquelles nous sommes confrontés, en leur donnant une interprétation qui est à la fois unique (pas de place au doute) et particulière à notre expérience. Notre interprétation est biaisée : celui qui a vécu plusieurs restructurations interprète toute déclaration de la direction de son entreprise comme une annonce de restructuration. De là nous déduisons nos actions.

Cette expérience semble dire que les partis politiques regrouperaient des personnes qui font une même lecture (inconsciente) des événements, et que les républicains tendent à être des inquiets.

Compléments : 

  • Sur la crainte inhérente à la nation américaine : J’irai dormir à Hollywood.
  • SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.