Victor Segalen

J’ai acheté les oeuvres complètes de Victor Segalen, il y a bien longtemps, mais ne les avais pas regardées. Contre-coup du confinement, je me suis mis à relire les ouvrages de ma bibliothèque. J’en arrive à Victor Segalen.

Victor Segalen était un médecin naval, qui a eu une relativement courte vie, en partie gâchée par la guerre de 14. Il semble avoir été un pionnier de l’étude de l’antiquité chinoise.

C’était par nature, je crois, un anthropologue, qui rêvait de donner aux cultures leur lustre originel. En cela il va bien au delà de Rousseau. Pour lui, le naturel n’est pas naturellement bon. Le propre d’une culture saine c’est une forme d’épanouissement, de joie de vivre. On y vit, et on y meurt, glorieusement. Notre morale, médiocre, est hors sujet. Voilà pourquoi il aimait Gauguin : s’il avait vécu, il aurait rendu son âme à Tahiti.

Victor Segalen a un procédé littéraire qui ressemble à « l’innutrition » des poètes de la Renaissance. Il regarde le monde avec les yeux de la société qui l’intéresse. Il écrit comme elle. Mais sans la singer. En renouvelant sa pensée. Ainsi, dans Le fils du ciel, il se met à la place de l’historiographe (pas très futé) du dernier empereur chinois. De même, ses poèmes reprennent la forme de poèmes chinois, pour traiter des questions universelles.

A recommander aux puritains qui nous gouvernent ?

René Leys

Peu de temps avant la première guerre. Un résident français à Pékin, quelque-peu dilettante, rencontre un jeune Belge, qui a un don prodigieux pour les langues, et parle couramment chinois. Il lui dit être puissance occulte de la cité interdite.

Léger et extrêmement élégant.

(Oeuvres complètes de Victor Segalen, dans la collection Bouquins, de Robert Laffont.)

Le double Rimbaud, de Victor Segalen

Victor Segalen étudie la double vie de Rimbaud : poète génial, reconnu de son vivant, puis commerçant raté, avec une fin minable. Victor Segalen enquête : il rencontre ceux qui l’ont connu, soeur, beau-frère, partenaires commerciaux.

Victor Segalen cherche à comprendre. Y aurait-il continuité entre ces deux vies ? Rimbaud, s’il était devenu riche, serait-il redevenu poète ?…

En guise d’explication, il avance une théorie : le « bovarysme ». Le bovarysme consiste à se tromper sur la réalité de son talent. A chasser la proie pour l’ombre. Chateaubriand, Ingres, Hugo, Goethe… le phénomène est commun. Rimbaud, d’ailleurs, en était arrivé à condamner ses débuts comme « mal », et il menait une vie qui n’était pas loin de celle d’un ascète : polyglotte (il semble avoir eu une capacité hors du commun à apprendre les langues étrangères), ne buvant pas, ne fréquentant pas les autochtones, qu’il ne supportait pas, s’épuisant à la tâche et écrivant des articles scientifiques. Le provocateur était devenu puritain.

Je me suis demandé si le bovarysme n’était pas une pathologie sociale. Emma Bovary n’a pas de personnalité, elle est manipulée par les modes de son temps. Aliénation ? Danger que nous courons tous ?

Elle abandonna la musique, pourquoi jouer ? qui l’entendrait ? Puisqu’elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano d’Érard, dans un concert, battant de ses doigts légers les touches d’ivoire, sentir, comme une brise, circuler autour d’elle un murmure d’extase, ce n’était pas la peine de s’ennuyer à étudier. (Madame Bovary.)

(Oeuvres complètes de Victor Segalen, dans Bouquins, éditions Laffont.)