Comment sortir les SDF de leurs cartons ?

Qu’est-ce qu’un SDF ? C’est quelqu’un d’anesthésié. Il n’est plus vivant. Il s’est suicidé en coupant son lien avec la société. C’est un SLS, sans lien social. S’il vit dans un carton, c’est parce qu’il l’a choisi. Voici ce que dit une émission de France culture. (Olivier Douville.)
Du coup notre système d’assistance fait le contraire de ce qu’il faudrait. Nous voulons héberger le SDF, alors qu’il faut lui trouver un endroit où il renoue un « lien de parole », et où il soit écouté. Il y a tout ce qui faut pour cela. Mais il faudrait le mettre en réseau. (Et peut-être ne pas chercher à le détruire ?)

Au fond ce qu’il faudrait changer c’est peut-être bien notre regard vis-à-vis du SDF. Nous ne le considérons pas comme un être humain. Sinon, nous saurions ce dont il a besoin. 

Réquisition de logements vides

Hébergement de SDF. J’entendais une ministre annoncer la réquisition des logements vides. Je m’interroge.

Ne s’en prend-elle pas au droit de propriété ? N’est-ce pas un droit de l’homme ? Un socialiste n’est-il pas supposé défendre les droits de l’homme ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’un logement vide ? Ne devrait-on pas compter comme vide les grandes habitations occupées par peu de monde ? à propos, jadis les églises accueillaient les pauvres, pourquoi n’est-ce plus le cas ? Pourquoi, plus généralement, les bâtiments publics, qui sont vastes et qui ne servent que quelques heures par jour ne sont-ils pas réquisitionnés ? Ce qui m’a rappelé un article de The Economist qui expliquait que Londres offrait un toit à ses SDF : pourquoi, diable, le socialiste Paris n’y parvient-il pas ?

Inefficacité grossière, dit Julien Damon, si je le comprends bien. Les fonds consacrés à l’hébergement des SDF croissent. L’Etat, les associations, les villes… les gaspillent par la désorganisation de leur action.
Avec les compliments de la Mairie de Paris

La puissance publique ne devrait-elle pas nous protéger, plutôt que de nous accuser de ses impérities ?

PS. wikipediasur le droit de propriété :

Les droits de propriété sont protégés par la loi, la constitution ou une déclaration des droits. Le cinquième et le quatorzième amendement de la Constitution des États-Unis, par exemple, protègent explicitement la propriété privée. On retrouve également cette protection dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, article 17, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, article XVII, et dans la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), protocole n°1.

L’homme est-il responsable de son sort ?

Une forme de libéralisme estime que le riche est responsable de son succès et le pauvre de son malheur. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le libéralisme est un conservatisme.

Pour ma part, je pense que le succès est le fait de la société. Mais que l’homme est responsable de ses échecs. C’est-à-dire de ne pas avoir su bien utiliser les ressources sociales.

Cela n’entraîne pas une condamnation de celui qui a failli (sinon par lui-même). En effet, l’environnement dans lequel on se trouve conditionne massivement le type de succès auquel on peut prétendre ; dans certaines situations, les chances de faire mieux que SDF sont quasi nulles ; d’ailleurs qui peut prétendre, a priori, qu’il aurait réussi dans ces circonstances et jeter une première pierre ?

Par conséquent la société doit chercher à égaliser ces conditions de départ, ou, au moins, à s’assurer que sortir, simplement, la tête de l’eau ne demande pas d’être un héros.

Qu’est-ce qui sous-tend cette opinion ? Il est possible que je fasse l’hypothèse fondamentale que notre sort est déterminé, mais qu’il n’est pas efficace de le croire. (Voir Kant, et la science moderne, sur le sujet.)

SDF bis

Je reviens sur la question de la réinsertion du SDF, qui est quand même fort compliquée.

Les barrières à la réinsertion…

La clé d’entrée dans la société, c’est apparemment l’économie, l’entreprise. Or, l’entreprise française embauche surtout des débutants et encore, avec beaucoup de difficultés, comme le montre le chômage des jeunes. Une fois que l’on est éjecté, il est quasiment impossible de rentrer à nouveau, comme le prouve le faible emploi des plus de 50 ans. Personne n’y échappe, même pas le surdiplômé, qui doit souvent créer son entreprise pour se trouver un emploi, lorsqu’il est licencié.

Plus compliqué : il y a quelques années des chasseurs de têtes rencontrés dans une mission de conseil m’expliquaient qu’ils éliminaient les CV qu’ils soupçonnaient de chômage. Les critères d’entrée dans notre société sont ritualistes, non rationnels : l’aspect, les diplômes, le contact… comptent beaucoup plus que la performance réelle, ou même la motivation, qui ne se démontrent qu’à l’usage.

De ce fait, elle fabrique l’exclusion. Elle est manifeste en ce qui concerne les SDF, la bas de la pyramide, mais le haut n’est pas épargné. Cela ne se voit pas, parce qu’il fait illusion : il est protégé par des relativement généreux régimes sociaux, la fortune de sa famille et les économies de début de carrière.

Pour reprendre une place dans cette société, il faut une double chose interdépendante : trouver des objectifs (quelque chose que l’on a envie de faire) que l’on sait atteindre ; maîtriser les moyens pour cela. Objectifs et moyens doivent être compatibles avec les règles sociales. En fait, c’est presqu’autant l’objectif que le moyen, qui pêche : appartenir à un tel monde n’a rien de très motivant.

… et comment les abaisser

Bref, je doute que les SDF puissent se réinsérer facilement. Pour cela il faut probablement que la société dispose d’autre chose que d’entreprises et d’une administration. Dans l’émission que citait mon premier billet, un SDF réinséré parlait : il avait trouvé une place dans une association qui fournissait un enterrement décent aux SDF. L’économie sociale peut-elle apporter le visage humain qui manque au capitalisme ?

Problème concomitant : en attendant, comment éviter de devenir un SDF réel ou sous-marin ? Comment éviter de perdre toute envie de vivre dans notre société ? Je pense que l’erreur du SDF est d’avoir besoin de vacances illimitées, c’est-à-dire de s’être laissé allé à une situation où sa vie n’est faite que de règles qui lui sont étrangères, à tel point que cela lui est insupportable et qu’il ne peut plus supporter aucune règle. Pour éviter cette situation, il faut probablement apprendre à imposer notre point de vue aux événements, arrêter de les subir. D’une certaine façon, il ne faut rien accepter sans discussion. À commencer par un emploi. L’employé doit autant recruter son employeur que l’inverse. La première fois que j’ai dit cela à un ami il a pensé que j’étais un dangereux théoricien. Son succès m’a confirmé dans mes certitudes.

Compléments :

SDF indicateur de la santé d’une société ?

J’ai entendu une émission traitant du SDF et de sa faible longévité. Un SDF interviewé expliquait comment il était devenu ce qu’il était :

Il n’avait pu supporter les contraintes de l’existence et avait choisi de couper les amarres. La décision lui avait semblé bonne les premiers temps, mais vraisemblablement ce n’était plus le cas.

Ce témoignage rejoint celui d’un SDF américain du film J’irai dormir à Hollywood. Lui avait quitté un bon job. Progressivement il avait perdu pied et n’avait plus d’espoir de se réinsérer (il gagnait sa vie en cherchant les pièces de monnaie égarées sur une plage).

Le SDF est-il quelqu’un qui n’a plus le courage de se battre ? Cela ressemble aux observations de Martin Seligman concernant la dépression : il a soumis des animaux à un mauvais traitement dont ils ne pouvaient s’échapper ; ensuite il les a placés dans un environnement hostile, mais dont ils pouvaient s’extraire ; mais ils ne faisaient rien, ils restaient prostrés.

Le nombre de SDF serait-il un indicateur de la complexité à vivre dans une société ? Plus la complexité est grande, plus l’homme est susceptible de se retrouver dans une situation où il perdra le nord et toute volonté de se battre ?

Compléments :

  • Si cette théorie est juste, la réinsertion du SDF doit être extrêmement difficile : il faut qu’il réacquière le sentiment d’avoir du pouvoir sur les événements, de maîtriser son sort. Pour cela, il faut probablement une longue et patiente aide de la société.
  • La théorie de Merton va dans la même direction : le SDF est celui qui juge que les objectifs et les moyens pour les atteindre que donne la société à l’homme sont hors de sa portée (voir un aperçu de la théorie dans Braquage à l’anglaise).
  • Peut-être aussi que ceci rejoint mes réflexions sur les vacances (Pourquoi des vacances ?) : quand la société nous inflige un rythme, des contraintes insupportables nous optons pour des vacances illimitées, nous refusons toute activité ?
  • SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.

Commentaires sur affluent society

Que m’inspire The affluent society de John Galbraith ? (voir Société d’abondance.)

Bien vieilli ?

Galbraith parlait d’une autre époque que la nôtre. De son temps, la technostructure dominait le monde. La planification régnait. Mais, sur le fond, son analyse est actuelle. Ce qui n’allait pas s’est maintenu, c’est le reste qui s’est dégradé.

  • La menace qui plane sur notre société est la dette, et l’inflation. Et effectivement nous avons vécu une ère d’hyper inflation. Simplement nous ne nous en sommes pas rendu compte : elle a touché l’immobilier, le monde financier et la valeur des entreprises, pas les biens de consommation.
  • Notre société est tirée par les exigences d’une production compulsive : nous vivons les yeux rivés sur la croissance de l’économie ; nous respirons quand le PIB augmente, quand nous produisons « plus ».
  • Cette production exige que nous soyons conditionnés à consommer l’inutile, voire le nocif, et ce de manière croissante.
  • Le secteur public est fondamental, insuffisamment financé, l’individu subit les conséquences de ce déséquilibre, notamment parce que le plus pauvre est élevé pour n’être que consommateur.
  • Ce que cherche l’homme, le critère ultime d’évaluation d’un modèle social, c’est la « sécurité », pas la richesse matérielle.

Lavage de cerveau

Enorme sentiment de manipulation. Sans discussion, sans débat, nous avons basculé d’une société de citoyens « liberté, égalité, fraternité », à un monde réglé par les lois du marché.

Pour cela, il suffisait de nous persuader que le service public, c’était le mal, l’inefficacité, et que le secteur privé était le bien, ce qui créait de la richesse pour tous, qui engraissait le paresseux.

Il y a encore trente ou quarante ans, le Français était sûr de l’efficacité de son administration. L’élite de la nation, c’était le Polytechnicien et l’instituteur, agents de l’état, modestes, peu payés, mais jouissant d’une immense reconnaissance, presque plus pour le sacrifice financier qu’ils consentaient à la nation que pour l’excellence de leur intellect. Le symbole de la transformation que nous avons subie : partout des écoles de commerce et de management. Jadis méprisées, elles couvrent désormais le territoire et forment ceux qui ont les plus belles carrières.

L’ultralibéralisme, la théorie de la misère, a un grand mérite, qui explique probablement son succès : il permet au riche de s’enrichir en toute bonne conscience et convainc le pauvre qu’il n’a aucun droits sociaux.

De l’abondance à la misère

Galbraith pense que, grâce au progrès technologique, il y a eu passage d’une société de la misère à une société de l’abondance mue par une volonté de sécurité (emploi, revenus). Je soupçonne une faiblesse dans son raisonnement.

Le modèle de la misère, qui est celui qui inspire les textes d’économie, est revenu ces dernières décennies. C’est le « Consensus de Washington». Il a produit partout les mêmes résultats : augmentation du niveau de vie moyen et apparition de la pauvreté, de « l’insécurité ».

L’étude du CREDOC que je cite ailleurs n’illustre-t-elle pas ce fait ? La France, qui est probablement un des pays à avoir été le moins affecté par ce phénomène, a vu s’enrichir les riches avec dégradation corrélative de la sécurité de ses citoyens : si l’on retire les fonctionnaires des statistiques du CREDOC, on voit que quasiment la totalité de la population française a connu le chômage. En outre l’accession à la propriété est en net recul depuis 15 ans. Sans oublier le SDF que j’ai vu apparaître dans le métro en 1992. Il était inconcevable avant. Il y avait bien des clochards, mais c’étaient de gentils asociaux ; désormais, la société chassait ses membres, ils ne la quittaient plus de leur propre volonté.

J’en tire la présomption suivante. Il existe un modèle de la pauvreté, ou plutôt de la rareté, et un modèle de l’abondance, ou plutôt de la sécurité, et ils sont en grande partie indépendants de notre capacité de production, contrairement à ce que pensait Galbraith. Ils trahissent probablement des états d’esprit différents : individualisme ou solidarité.

J’irai cracher sur vos tombes

Cette réflexion m’amène à Boris Vian, et au livre qui a le titre de ce paragraphe. Il s’y révolte contre le racisme américain. Mais le sentiment qu’il dénonce est-il réservé au noir ? N’est-ce pas plutôt la manifestation d’un cancer qui peut frapper tout homme (le marchand et l’Anglo-saxon y étant prédisposés) ? Un cancer qui ne lui fait voir de l’existence que les grosses Mercedes et les grandes maisons ? Qui le pousse à désirer la mort de tout ce qui représente le non matériel : l’homme, la société, et la joie de vivre, le noir et la mère de famille ?

Compléments :

  • La technostructure : L’ère de la planification.
  • L’étude du CREDOC : Inégalités françaises ?
  • Comment le petit entrepreneur américain (tel que le parti républicain le fait parler) justifie qu’il est bien de laisser crever son prochain : Propagande américaine.
  • Une traduction en Français : Pour un salarié adaptable ?
  • Sur l’éducation du citoyen pour la consommation (et par la télévision) : Médiamorphose.
  • Ce que la société anglo-saxonne a d’abjecte (ce que dénonce Boris Vian) est qu’elle massacre volontiers celui qui est sans défense, comme l’a montré le combat des noirs pour leurs droits (voir PATTERSON, James T., Grand Expectations: The United States, 1945-1974, Oxford University Press, 1996.), et comme le prouvent de multiples incidents quotidiens (Inquiétante Amérique).

SDF et droits de l’homme

Attente de métro. Je tombe nez à nez avec une affiche murale : la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Je remarque un article :

Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.

Les droits du SDF ne seraient pas respectés ? Le SDF est un défi à la société moderne. Le SDF n’a plus beaucoup de désirs. D’après un spécialiste de la réinsertion des délinquants, il semblerait même que son horizon se soit réduit à l’instant présent. Bouddhisme et illustration des théories de Robert Merton (le « repli »). Le SDF est inemployable, il ne peut être sauvé par l’économie de marché.

Un ami chasseur de têtes parle d’un cadre supérieur au chômage qu’il a reçu. Que lui proposer ? Seul conseil : « utilisez l’annuaire des anciens élèves de votre (très prestigieuse) école ». C’est peut-être là que se trouve, par contraste, l’explication du phénomène SDF : une rupture de solidarité sociale. Il n’a pas d’annuaire. Plus d’amis et de famille.

C’est le résultat d’un mode d’organisation individualiste. Cela résulte aussi du modèle anglo-saxon d’organisation de l’entreprise, que nous avons adopté. Il tend à la diviser en un management qui la gère pour le compte de l’actionnaire, et en une « entreprise d’en bas », dont on essaie de réduire le salaire en la mettant en concurrence parfaite. Dans une telle configuration, les plus fragiles sont éjectés.

Compléments :