Capitalisme déchainé

Il semble qu’Hegel ait vu juste : le changement tend à procéder par opposés.

La « supply chain » était l’alpha et l’omega de l’économie mondiale. Soudainement, elle est son talon d’Achille.

On découvre que la libre circulation du virus lui est consubstantielle ; que les Russes et les Chinois sont des puissances impérialistes, qui s’en servent comme arme ; et il y a le pétrole, qui n’en finit pas de changer de prix… Ce qui semblait stable, « aller de soi », fait du yoyo. On ne peut plus compter sur rien.

Mais, faire et défaire, c’est toujours travailler. Qu’à cela ne tienne : l’entreprise doit modifier sans cesse ses canaux d’approvisionnement. Par la simulation. Un nouveau marché pour l’édition de logiciel. En particulier.

A-t-on gravement sous-estimé la résilience du capitalisme ? Schumpeter avait-il raison : la destruction créative est son principe de vie ? Grâce à elle, il peut croître sans jamais toucher le ciel ?

Là où il avait peut-être tort était la façon de résister à ses crises : le monopole. Ce que l’on appelle maintenant « open innovation », ou « web 3.0 » (l’innovation par constitution d’alliances opportunistes) paraît plus résilient. Adieu les dinosaures, Etats totalitaires et multinationales ?

Dommage que nos grands esprits pensent tout savoir sur le changement ? Il y aurait une question à étudier ? Et ce serait peut-être bon pour leur santé ?

Bouygues ou les malheurs de la concurrence

On nous disait que la concurrence c’est l’innovation. Ça n’a pas été le cas pour la téléphonie mobile. Bouygues Télécom est au tapis, visiblement. Il est à vendre. Je me demande d’ailleurs si l’annonce d’un plan de licenciement massif n’est pas une manœuvre visant à faciliter son rapprochement avec Orange…

Bref, à nouveau trois opérateurs mobiles. Ou un seul ? Car, il y a un seul opérateur français réellement international, Orange. En effet Numéricâble est possédé par des fonds d’investissement, ils ne conserveront par leur participation éternellement, qui peut l’acheter sinon un étranger ? Free n’est présent qu’en France. Une situation durable ? A moins qu’il ne soit plus ou moins subventionné par Orange, qui n’a probablement pas envie de voir entrer des concurrents étrangers en France ?

Finalement, quel aura été le résultat de la déréglementation de FT ? 70md€ de dettes ? Qu’est-ce qui a forcé les télécoms françaises à changer ? Le marché, ou la destruction créatrice shumpétérienne, i.e. l’innovation (citation de Schumpeter) ?

Quand le marché conduit le changement

Il y a longtemps, j’ai travaillé pour un groupe d’usines qui fabriquaient des bouteilles en verre. Il était alors déficitaire. La cause en était une surproduction locale (une usine de trop). En outre, il était menacé par le départ d’un client, 10% de son chiffre d’affaires. Le problème venait de la rigidité des chaînes de production. Elles sont optimisées pour produire, pas cher, à pleine cadence. Finalement, nous avons trouvé une solution. On appellerait cela « lean production » aujourd’hui. (Comme quoi, les livres ne sont pas toujours utiles !) Mais j’en ai surtout retenu l’idée que l’équilibre d’une entreprise tient à peu de choses. Beaucoup de secteurs sont optimisés pour réaliser une petite marge en fonctionnant à cadence maximale.  
Et c’est peut-être par là que se fait la destruction créatrice de Schumpeter. Une innovation comme Internet par exemple n’attaque pas tout un marché, mais seulement une petite proportion. Mais, la perte est suffisante pour torpiller l’industrie existante. Il semble que ce soit ce qui arrive aux libraires. Les vendeurs en ligne ne leur prennent qu’une part marginale de chiffre d’affaires, mais c’est assez pour compromettre leur avenir. Bien entendu, l’entreprise attaquée pourrait s’adapter. Cependant, mon expérience montre que c’est difficile. Ne serait-ce que parce qu’elle est optimisée pour son fonctionnement actuel, et que, en quelque sorte, elle a licencié sa capacité à changer pour faire des économies.

A cette étape de ma réflexion, il me semble qu’il est dangereux de laisser le « marché » conduire le changement. En particulier lorsqu’il est entre les mains d’un tout petit nombre d’individus, qui n’en font qu’à leur tête (cf. les multimilliardaires des technologies de l’information). Car, il prend des décisions qui affectent nos vies. Elles devraient être de l’ordre de la démocratie. 

Changement et systémique

Que signifie changement ? Comme on va le voir, sans bonne définition, il ne peut pas y avoir de changement.

Ma définition de changement a beau être scientifique, elle ne correspond pas aux préoccupations du citoyen. En effet, du fait de mon métier, je m’intéresse aux transformations des processus de travail collectifs. Or, le citoyen se sent surtout concerné par ses changements individuels.

En réalité, les deux obéissent aux mêmes mécanismes. Ce qui complique la discussion est qu’il existe, comme souvent, deux types de changements. Et que celui que l’on a en tête n’est pas celui qui compte.
  • Le changement que l’on a en tête est un changement permanentet naturel. Il est inhérent à la vie. C’est l’apprentissage, le vieillissement, le renouvellement des élèves d’une école, des clients ou des produits d’une entreprise, du flot d’un cours d’eau, ou encore les tremblements de terre… On a peu de pouvoir sur ce changement. Je peux m’entraîner autant que je voudrai, jamais je ne courrai le marathon en moins de x heures. Je suis limité par mon potentiel. (Et que dire de mon pouvoir sur les fleuves, les épidémies et les tremblements de terre ?)
  • Le second type de changement est un changement de cap. Un genre de virement de bord sur un voilier. Il est brutal et fait passer, en quelque sorte, d’un monde à un autre. C’est lui qui m’intéresse. Parce qu’il est volontaire. Mais il a une particularité. Il obéit à des lois. Et elles ne sont pas « évidentes ». Voir encadré:
L’exemple le plus simple peut-être de ces lois contrintuitives concerne l’automobiliste. Imaginons qu’il dépasse l’endroit où il voulait s’arrêter. Il en est distant de 50m et pourtant il va devoir faire une boucle qui lui demandera 10 minutes. Il est contraint par la route et par son code. Il en est de même pour un tennisman. Supposons que sa faiblesse soit son coup droit. Il peut essayer de le renforcer. Mais il y a peu de chances qu’il fasse vite des progrès, ou qu’ils soient décisifs. Une meilleure tactique est de jouer sur ses forces. Par exemple, en utilisant son revers (s’il est efficace). Idem pour l’entreprise. Si elle est dépassée par l’innovation d’un concurrent, il est probable qu’elle aura plus à gagner à employer son savoir-faire dans un secteur nouveau, qu’à chercher à combler son handicap.
Tout ceci a un nom : le système. C’est parce que l’homme ou la société sont des « systèmes » qu’ils peuvent changer brutalement. Cependant, ils ne peuvent le faire qu’en suivant les règles que leur impose le système. C’est ce qui rend le changement compliqué.

Mais tout ceci n’a pas qu’un intérêt académique. Récemment, on s’est trompé de définition de changement. On a cru qu’il fallait encourager le premier type de changement. C’était le « changement pour le changement ». C’est-à-dire casser les systèmes sociaux. Mais cela ne peut que produire le chaos. Un processus que l’homme ne contrôle pas.

L’innovation est-elle un changement non systémique ?
Pour Schumpeter, le changement est au cœur du capitalisme. Ce changement vient de l’entrepreneur. Et il combine des ressources existantes. Le changement capitaliste est un changement systémique. (SCHUMPETER, Joseph A., The Theory of Economic Development: An Inquiry into Profits, Capital, Credit, Interest, and the Business Cycle, Transaction Publishers, 1982.)

La reine Victoria, chef du cartel de Medellin

La Reine Victoria venait à peine de s’installer que ses sujets s’engageaient dans une guerre avec la Chine (1839 – 1842). Il s’agissait de lui vendre de l’opium. En ces temps là, le Cartel de Medellin aurait été in. Surtout s’il avait été occidental. Une fois la guerre gagnée, la soif d’opium a créé une hémorragie d’argent. Ce qui fut fatal à la Chine. Elle nous en veut toujours.

Je me demande s’il n’y a pas ici l’explication de la « destruction créatrice » de Schumpeter, et du mécanisme que suit l’entrepreneuriat. La nouvelle entreprise joue sur l’intérêt à court terme de l’individu. En le suivant, il perd de vue les nécessités de l’édifice social. Il en résulte une désagrégation dont il sera victime, mais dont il ne comprend pas la cause.

Et s’il fallait interpréter ainsi l’histoire d’Ève et de la pomme ? Comment, alors ne pas se faire éjecter de notre paradis social ? Ma conclusion m’a surpris :

La Maginite est le point faible du Paradis. (Effectivement, c’était un jardin clos.) La dislocation sociale vient de l’adoption individuelle du changement, non coordonnée et non préparée. Le mal de la société, c’est le fondamentalisme, le refus du changement. Si elle veut parer au danger, la société doit aimer le changement. Mais pas n’importe comment. En quelque sorte, elle doit l’embrasser pour mieux l’étouffer. C’est à dire qu’elle doit mettre en place un dispositif qui lui permet d’en faire un bien social et individuel. Définition même de résilience ? Ce dispositif repose sur l’individu. Comment ? Il doit, donc, s’intéresser à l’innovation. Mais il doit surtout chercher à en profiter sans en subir les externalités. Pour cela il doit constituer un réseau de compétences qui lui seront utiles dans l’apprentissage de la nouveauté. La résilience est une question d’écosystème. Et l’entreprise ? Concevoir la diffusion comme une question d’écosystème ne serait-il pas plus efficace que le passage en force, façon Monsanto ?

Les MOOCs au secours de l'éducation supérieure ?

Le coût de l’éducation supérieure a explosé aux USA (x4 depuis 1980 – une sorte de record toutes catégories). Et voilà qu’arrivent les MOOCs, la promesse d’une révolution par la formation à distance, et d’une réduction du prix de l’enseignement supérieur. (Une révolution qui pourrait toucher la France, qui me semble menacée, elle aussi, par la contamination du modèle américain.)

Je tendais jusque-là à me méfier des MOOCs (Massive Open Online Courses). N’était-ce pas une mode inventée par des commerciaux irresponsables, qui menaçait de torpiller la vraie éducation ? Maintenant, je la vois comme une illustration de la destruction créatrice de Schumpeter. La société est sujette à un phénomène d’innovation spontanée qui empêche les monopoles de tirer exagérément parti de leur position.

L'histoire peut elle avoir une fin ?

Les Anglo-saxons ont proclamé « la fin de l’histoire ». Leur modèle culturel avait gagné pensaient-ils. Au fond, il n’y a rien de nouveau. Beaucoup de religions annoncent leur victoire définitive, et l’arrivée de Dieu sur terre. Hegel et Marx avaient probablement une idée de ce type là en tête. Ainsi que les Nazis. L’utopie doit être une pathologie sociale.

Pour sa part Kant prévoit une fédération mondiale de cultures qui se stimuleraient les unes les autres. C’est plus malin. La terre deviendrait une sorte d’écosystème de cultures, qui se complètent et évitent aux unes et aux autres de croire à la fin de l’histoire ? Mais n’est-ce pas aussi une fin de l’histoire ? Pas forcément. Il me semble que Schumpeter a vu juste quant il a parlé de destruction créatrice. Mais à condition de ne pas la limiter au capitalisme. Nous sommes soumis à des bouleversements permanents. Ils nous demandent de nous adapter. De nous transformer. De ce fait, l’histoire ne peut pas finir. En attendant, il serait bien que l’on se méfie des utopies…

Organisation sociale idéale

Y a-t-il une bonne façon d’attribuer à une personne une place dans la société ? Voici ma question du moment. Trois idées :
  • Le modèle libéral dit que s’il n’y a pas de libre concurrence, il y a « rente ». Ce modèle semble donc supposer que nous sommes des électrons libres tous identiques.
  • Dans le modèle français d’après guerre, bureaucratique, nous étions placés dans la société en fonction du résultat d’études qui avaient pour seul objet de sélectionner, non d’enseigner.
  • Durkheim propose un troisième modèle. Celui de la différence. Chacun d’entre-nous a des caractéristiques uniques. Pourquoi ne pas imaginer qu’il puisse jouer le rôle d’une sorte « d’organe » de la société ? Comment empêcher dans ces conditions qu’il en profite pour tirer une « rente » du reste de la société ? Peut-être du fait de la destruction créatrice de Schumpeter : le monde est en restructuration permanente. Chacun doit se réinventer continûment. Les monopoles ne tiennent pas. 

Et s'il n'y avait pas de crise ?

Et si la crise, c’était nous ? Une métaphore, pour me faire comprendre. Nous étions au bord de la mer. La marée est montée. Nous n’avons plus pied. Mais nous nous entêtons à vouloir marcher. Nous buvons la tasse. Crise. Il faut nous mettre à nager. Peut-être même, simplement, nous laisser porter par le courant.

Traduction : en 30 ans notre monde a changé radicalement, mais pas nous. Internet et la téléphonie mobile remplacent le lien social par un ersatz, et recodent le cerveau. Des milliards de gens sont entrés brutalement dans le moule occidental. Et ce modèle a été sauvagement transformé. Le consensus d’après guerre selon lequel l’Etat protégeait l’homme du marché et assurait le bien collectif est mort. Avec lui, le modèle français de planification centralisée et de gestion de l’économie par des fonctionnaires. La déréglementation est générale, les systèmes sociaux sont démantelés et, surtout, ne couvrent plus qu’une partie de la population. L’ascenseur social a vécu. L’individualisme a vaincu. L’homme (individu) n’a plus que des droits. Et ses désirs n’ont rien à voir avec ceux de ses parents. Qu’attendre du couple ?, par exemple. Le bling bling n’est plus ni durable, ni séduisant : le progrès technologique, promesse du bonheur éternel pour nos anciens, nous inquiète. La liste est interminable.

Mais qu’avons nous fait pour nous adapter ? Voire nous métamorphoser ? Rien. Et si c’était pourquoi il y avait crise ? Et si, donc, nous, individus, étions le problème de la France ?

(On notera au passage que c’est ainsi que Schumpeter voyait les crises. Je le traduis ici, pour ceux qui aimeraient le citer en l’ayant lu.)

Les causes de la croissance

La quantité de billets que j’ai consacrés aux Limites à la croissance me conduit à une curieuse hypothèse : la croissance est liée à la résilience.

Plus exactement, c’est parce que nous détruisons à une vitesse accélérée, que nous devons réinventer notre société. Ce qui est une nouvelle raison de croissance.

C’est la destruction créatrice de Schumpeter, poussée à un degré qu’il n’avait probablement pas prévu. Une citation d’un livre que l’on cite généralement sans l’avoir lu :

Le capitalisme (…) est par nature une forme ou méthode de changement économique. Non seulement, il n’est jamais stationnaire, mais il ne peut jamais l’être. (…) L’impulsion fondamentale qui met en mouvement et fait fonctionner le moteur capitaliste vient des nouveaux consommateurs ou produits, des nouvelles méthodes de production ou de transport, des nouveaux marchés, des nouvelles formes d’organisation industrielle que crée l’entreprise capitaliste. (…) L’ouverture de nouveaux marchés, étrangers ou domestiques, et le développement organisationnel de l’atelier et de l’usine en de grandes unités telles qu’US Steel illustrent le même processus de mutation industrielle – si je peux utiliser ce terme biologique – qui révolutionne sans arrêt la structure économique de l’intérieur, sans cesse détruisant l’ancienne, sans cesse créant une nouvelle. Ce processus de destruction créatrice est le fait essentiel concernant le capitalisme. Il est ce en quoi le capitalisme consiste et ce avec quoi toute entreprise capitaliste doit vivre. (…) L’homme d’affaires se sent dans une situation de concurrence, même s’il est seul dans son secteur (…) Dans de nombreux cas, quoi que pas dans tous, ceci imposera à long terme des comportements très similaires au modèle de la concurrence parfaite. (SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème édition, 1962.)

La naissance de la croissance avec la révolution industrielle s’explique peut-être par une innovation. Auparavant, les hommes avaient une vision patrimoniale de la nature. Ils étaient la nature. Puis ils l’ont vue comme hostile, et leur action sur elle comme bonne.