Schelling

Schelling fut le rival de Hegel. Un rival surdoué, d’ailleurs. En un temps où les philosophes étaient des rock stars. On s’empilait à leurs cours. Et on en était les disciples. On se battait pour leurs idées. Curieusement pour des gens d’aussi hauts idéaux, ils vivaient une petite existence bourgeoise, comblée d’honneurs par les princes.

Qu’a dit Schelling ? Le livre est remarquablement écrit, mais l’auteur croit que l’on en sait autant que lui. Y compris d’ailleurs sur les gens que fréquentait Schelling. Au mieux j’ai cru comprendre qu’il n’était jamais venu au bout de ses idées, à publier l’ouvrage définitif qu’il avait en tête.

C’est un romantique. Il est l’ami de Goethe, qui l’inspire. Si je saisis correctement, il écrit une philosophie de l’absolu. « La vraie patrie de l’homme est dans les cieux, c’est à dire dans le monde idéal où il doit revenir et trouver sa demeure permanente. » Il aurait pensé que l’homme pouvait accéder à cet absolu par l’intuition. Car nous sommes d’essence divine. C’est aussi une philosophie de la nature. « Le monde est grand ouvert pour que nous y trouvions l’histoire de notre esprit. » La nature comme guide vers l’absolu ? Ailleurs, il est dit que la nature, le chaos ?, aurait précédé Dieu et les hommes. Et la mythologie grecque aurait annoncé la religion chrétienne. Schelling parle aussi de « puissances », qui sont peut-être les forces qui modèlent le monde, les « idées » éternelles, d’art… Cela semble très beau et très romantique, mais plus près de la poésie, ou du délire ?, que ce que l’on attend d’ordinaire de la philosophie. Mais c’est peut-être cet d’amour de l’irrationalité qui a inspiré la pensée allemande et poussé les peuples germaniques à se jeter à la conquête du monde…

Surtout, cela semble très confus. Probablement parce que je n’ai rien compris. Mais peut-être aussi parce que Schelling a eu une panne d’intuition.

De l'illusion de l'égalité des sexes aux USA

Deux camions, face à face, roulent à pleine vitesse sur une route trop étroite pour eux deux. Que faire ? J’ai posé cette question à mes élèves. Accélérer, m’a dit une étudiante marocaine. Ce qui est effectivement une bonne solution. Dans un conflit, il faut se couper toute option. L’autre sait ce qu’il lui reste à faire. Partir dans le fossé.

Voilà ce qui se joue aux USA. Les Républicains veulent arrêter les projets de M.Obama. Et celui-ci leur répond qu’il n’a pas peur de la grande dépression. Voici une nation où être un homme a encore une signification.

L'art moderne expliqué ?

L’art a une fonction sociale. Il nous aide à vivre. Mais ce n’est pas le cas de l’art moderne, me semble-t-il. Je le trouve atroce. Et je ne suis pas certain que ce soit du fait de mon inculture.

Dans un ancien billet, j’évoquais les thèses d’un économiste qui expliquait que l’art moderne était lié au marché. Pour gagner beaucoup, il fallait innover, radicalement. L’art est devenu spéculatif. Ici intervient une autre curieuse théorie de Thomas Schelling. Il semblerait que les groupes humains aient des points de repère collectifs. Autrement dit, si une oeuvre correspond à un de ces points de repère, elle va valoir cher. Non parce qu’elle plaît, mais parce qu’on sait qu’elle doit rapporter gros.

Mais il n’y a pas que des artistes payés par le marché. Il y a aussi ceux qui sont soutenus par l’Etat et que diffusent France Culture ou France Musique. Ceux qui sont à l’origine de ce billet, parce qu’ils m’agressent trop souvent. Je me demande si la même théorie ne s’applique pas. Il existe dans ces groupes des repères qui disent ce qui est bien ou mal. Si un artiste les rencontre, sa protection est assurée.

Théories fumeuses ?

Mme Merkel leader du changement européen

Je disais hier que Mme Merkel voulait nous changer. En fait, techniquement parlant, elle est dans une situation compliquée.

En effet, elle ne peut pas utiliser ce que disent mes livres. Leur équation centrale est changement réussi = contrôle. Or, Mme Merkel ne peut pas contrôler ce qui se passe hors de ses frontières. Elle dépend de notre bonne volonté.

Elle se trouve dans une situation étudiée par Thomas Schelling (The strategy of conflict). Celle de la négociation conflictuelle. La stratégie gagnante est de se mettre dans une position d’impuissance totale (dos au mur) et qui force l’autre à prendre une décision qui nous est favorable.

Exemple. Soit deux poids lourds qui foncent l’un vers l’autre. Si l’un des conducteurs jette son volant par la fenêtre, l’autre sera obligé d’aller dans le fossé.

Si l’on suit cette théorie, c’est Mme Merkel qui devrait céder : le sort de l’Europe du sud est incontrôlable. Mais, encore faut-il avoir vu que l’autre camion est sans volant…

Un scénario crédible d’évolution de la zone euro serait un décrochage de la Grèce suivi d’une action violente de protection du reste de la zone. En effet, la 2CV grecque pèse peu dans les comptes allemands, elle ne peut faire des dommages qu’à la France. Par contre, les banques allemandes sont très implantées en Espagne.

Compléments :

Rationalité des marchés et euro

Les marchés financiers évaluent-ils correctement le risque des États européens ? se demandent deux économistes.

Ils l’ont nettement sous-estimé avant la crise (toutes les dettes de la zone euro avaient le même taux), et, maintenant, il semblerait qu’ils le surestiment tout aussi nettement. À moins qu’ils voient quelque chose que nous ne voyons pas… (The risk of default in the Eurozone: New analysis of fiscal space, CDS spreads, and market pricing of risk | vox)

En fait, je ne crois pas que les marchés soient irrationnels : ils obéissent à des règles. Par exemple, un trader me décrivait les veilles d’explosion de bulle spéculative comme une sorte de jeu de la patate chaude formidablement excitant.

Bien sûr, il y a des moments où les cours font du yoyo alors que leurs fondamentaux sont stables (cf. SHEFRIN, Hersh, Beyond Greed and Fear: Understanding Behavioral Finance and the Psychology of Investing, Harvard Business School Press, 2002). Mais, généralement, ils paraissent plutôt susceptibles au phénomène que Thomas Schelling appelle l’ancrage : la recherche d’un repère commun. (Par exemple, sans rigueur point de salut.)

Rupert Murdoch et la roche tarpéienne

Ça barde pour la famille Murdoch. À la réflexion, l’affaire est curieuse.

Pendant longtemps Rupert Murdoch a terrorisé la classe politique anglaise. Mais voilà que, soudainement, les caves se sont rebiffés. Il y a peut-être là une illustration de quelques théories :
  • Dans un monde d’individualistes, le fort a un avantage. Il divise pour régner. 
  • Mais un « point d’ancrage » peut surgir. Une idée commune peut rallier le peuple divisé. Ici, ce fut l’horreur du piratage des téléphones de familles malheureuses. Les victimes de la politique d’intimidation de Murdoch y ont vu le moyen de s’unir pour se débarrasser de lui.
C’est probablement ce type de phénomène qui entraîne les spéculations et les printemps arabes.

Compléments :
  • Sur les points d’ancrage voir Thomas Schelling et Strategy of conflict. Et The logic of collective action pour une explication de pourquoi le petit nombre exploite le grand.
  • Le groupe de presse Murdoch a piraté des milliers de téléphones et graissé la patte de la police anglaise, qui a lentement enquêté. Qu’aurait dit la presse anglo-saxonne si un tel événement était survenu dans cette Europe du sud si paresseuse et méprisée ? Par contre la nôtre ne dit rien. 

Efficacité de la grève

Les grèves actuelles ont la bonne idée de ne pas couper le métro, ce qui me permet de continuer de travailler.
Je me demandais quel pouvait être leur succès. Thomas Schelling (Strategy of conflict) explique qu’en situation de conflit, celui qui gagne est celui, qui a brûlé ses vaisseaux, à qui il ne reste qu’une issue, massivement défavorable à son adversaire. Celui-ci doit abandonner ou déclencher la fin du monde (ou son équivalent).  
Ici le consensus semble être qu’entre la grève et N.Sarkozy, un des deux succombera. On ne se trouve pas dans la situation ordinaire ou seul un ministre est en jeu. On est plutôt dans la disposition Thatcher contre Scargill ?
Compléments :
  • La stratégie de la rigueur étant attaquée par des économistes éminents, les syndicats étrangers semblent regarder du côté de la France, pour savoir si le mouvement social ne pourrait pas, après tout, avoir le vent en poupe.
  • La stratégie dont parle T.Schelling ne fonctionne que si l’adversaire a compris la situation. J’ai entendu un syndicaliste du France dire qu’il s’était engagé dans une grève extrêmement dure parce qu’il ne savait pas que la Compagnie générale transatlantique allait si mal. C’est aussi peut-être pour cela que les syndicalistes des usines d’armement ont fait de longues grèves avant la guerre de 40 (cf. ce que dit Marc Bloch dans L’étrange défaite). 
  • En fait, ce qui se joue actuellement est peut-être le champ du cygne d’une idéologie qui voulait que la grève enrichisse, miraculeusement, le peuple. Nous serions alors dans un cas de surdité totale. 

Déficit public et 3%

Un article de la Tribune raconte comment est née une loi de la nature. Celle qui veut qu’un déficit national n’excède pas 3% du PIB.
En 81, le président Mitterrand est assailli de demandes d’investissements. Il veut leur résister : le déficit de l’État augmente rapidement. Il demande à ce que des experts donnent un indicateur économique à ne pas enfreindre, qui lui permette de refuser les sollicitations. On confie la tâche à deux jeunes membres de l’administration. Ils finissent par choisir le rapport déficit / PIB, pour sa force marketing. Ils lui fixent 3%, un chiffre rond facile à respecter pour la France de l’époque. Les politiques s’emparent du chiffre, et du ratio. Ils contamineront ensuite l’Europe. Peut-être un jour le monde.
Cette histoire illustre, je crois, une théorie de l’économiste Thomas Schelling (Strategy of conflict) : celle des « points d’ancrage ». Deux personnes qui se cherchent ont de bonnes chances d’aller vers le même lieu. Notre culture nous fournit des points de repère communs. Peut-être que beaucoup de gens dans le monde voulaient un indicateur de vertu économique, que le rapport déficit / PIB allait de soi, et que les 3% correspondaient à un objectif en deçà duquel on pouvait se situer ?
Remarque : chaque ère a son point d’ancrage, sous V.Giscard d’Estaing le déficit devait ne pas dépasser 30mdF.