Que vaut Apple sans Steve Jobs ?

Steve Jobs renonce à une partie de ses fonctions. Apple peut-il vivre sans lui ?

  • Si l’on en croit Edgar Schein, tout dépend de la culture d’entreprise qu’il a créée. Celle-ci matérialise son héritage.
  • Pour ma part, il me semble, de surcroît, qu’une position un peu distante peut permettre à Steve Jobs de jouer les « donneurs d’aide » : d’observer sa création et de lui apporter les quelques compléments dont elle a éventuellement besoin pour être durable.
Compléments :

De l’intérêt de l’eurobond pour l’Allemagne

L’Angleterre emprunte à taux négatif (-2%), entendais-je dire ce matin à la BBC. Elle gagne de l’argent en s’endettant !

Phénomène paradoxal : l’endettement de l’Occident inquiète les marchés qui se jettent sur tout ce qui semble un peu sûr, à savoir l’or, la dette anglaise et américaine. À cela s’ajoute l’inflation, relativement élevée en Angleterre.

Mais alors, et si le bon sens allemand était erroné ? La BCE, en maintenant des taux élevés, empêche l’inflation. S’il existait des eurobonds, la finance mondiale se détournerait de la dette américaine pour les acquérir, et, qui sait ?, les amènerait à un taux inférieur à celui des obligations allemandes…

Compléments :
  • En fait, ce raisonnement, outre qu’il est à court terme, oublie un phénomène psychologique majeur : l’homme aime mieux perdre que de gagner, si un autre profite de la situation en trichant. Il est possible que certains Européens préfèrent un cataclysme, plutôt qu’une prospérité injuste. (Ce phénomène se voit à l’œuvre dans la constitution du groupe humain : l’entente interne prime la survie du groupe : SCHEIN, Edgar, Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.)

Leadership et changement

On m’interpelle souvent en me disant qu’il n’y a pas de changement sans volonté ferme du dirigeant. Je réponds que toute mon expérience est la preuve du contraire.
À la réflexion, je pense que les universitaires ont tout de même raison. Que disent-ils ?
Il n’y a pas changement sans « feeling of urgency » comme l’affirment les Anglo-saxons. Edgar Schein parle « d’anxiété de survie ». Et John Kotter pense que le « leader », sous entendu dirigeant, la crée.
En fait, je ne suis pas certain qu’il ne puisse pas y avoir changement sans leader (printemps arable ?). Avoir un leader est un avantage, certes, mais pas besoin qu’il soit à la tête de l’organisation. Un DRH, par exemple, peut faire des miracles. (Ou même un stagiaire.)
Par contre, on ne peut rien changer s’il n’y a pas une motivation, quelque part, qui n’est pas susceptible de fléchir. D’où l’utilité des crises (la « burning platform » chère aux consultants).
Compléments :
  • KOTTER, John P., Leading change, Harvard Business School Press, 1996.
  • SCHEIN, Edgar H., The Corporate Culture Survival Guide, Jossey-Bass, 1999.

Censure et journalisme

Dans une conversation avec une journaliste du Figaro, il  y a quelques mois. J’ai abordé, par hasard, la question de l’élimination des qualifications intermédiaires par les systèmes d’information. Brutalement, j’ai eu l’impression de sentir le soufre. J’ai argué qu’il n’y avait là rien de révolutionnaire, que toute la presse anglo-saxonne en débattait, et que The Economist, par exemple, n’avait rien d’un journal trotskyste… Heureusement, un de ses amis, qui vit aux USA et qui se trouvait être arrivé entre temps, a confirmé mes dires. En tout cas une telle nouvelle ne pourrait jamais être imprimée par le Figaro.
J’ai eu le même type d’aventure avec Le Monde. Avant que les suicides de France Télécom aient les conséquences qu’on leur connaît, j’avais fait remarquer à une autre journaliste que les techniques qui semblaient y avoir été utilisées ressemblaient à celles des cabinets de conseil en stratégie anglo-saxons. (Elles ont fait l’objet de nombreuses publications.) Et que ces techniques ayant pour conséquence la dislocation du lien social – cause de la résistance au changement, c’était un facteur favorable au suicide de gens fragiles. J’ai vite compris que celui qui écrirait ce type de choses se retrouverait au fond de la Seine avec du béton aux pieds. J’ai prudemment remballé mes idées subversives.
Je trouve plusieurs paradoxes fascinants dans ces observations. 1) Ne s’attendrait-on pas à ce que les journalistes lisent les journaux étrangers ? 2) pourquoi ai-je eu l’impression d’être dangereux, alors que je ne faisais que citer des sources anciennes que n’importe qui peut vérifier ?
En fait, je crois que le problème est général. Nous jugeons en fonction d’un ensemble d’idées reçues qui définissent ce qui est bien ou pas. Nous ne pensons pas. Et la presse ne fait que diffuser ces idées reçues. C’est une forme de censure.
Mais elle n’interdit pas le changement. Elle impose simplement qu’il soit exprimé d’une façon qui ne heurte pas ce qu’Edgar Schein a appelé les « valeurs officielles ». D’ailleurs, il existe dans la société des personnes dont le rôle est d’être écoutées. Un leader d’opinion patenté (cf. l’ami de la première journaliste) fait évoluer les idées reçues. 

Process consultation

Une note sur Process consultation, technique fondamentale de conduite du changement. Principes :
Un homme ou une organisation n’arrivent pas à atteindre leurs objectifs (sentiment d’échec = (petite) dépression) parce que le « moyen » qu’ils associaient à la « fin » désirée n’est plus opérant. Seulement le « moyen » en question est enseveli dans leur inconscient et ils ne savent pas de quoi il s’agit, et où chercher.
Process consultation est un processus qui permet de sortir de ce mauvais pas. De devenir « heureux ». Le bonheur, ou optimisme, est le sentiment que l’on ressent lorsque l’on sait obtenir ce que l’on désire (c’est l’opposé de dépression).
Le process consultant est un « donneur d’aide ». Le donneur d’aide n’est pas un donneur de leçons. Il ne dit pas quoi faire, parce qu’il n’y a pas de bonne solution, identifiable de l’extérieur. En effet, chacun est unique et a des capacités sans équivalent. C’est donc à lui de trouver la solution qui lui convient (= qu’il sait mettre en œuvre). Le donneur d’aide facilite ce processus de recherche et de remise en cause (ce que Kurt Lewin appelle « dégel »), jusqu’à ce qu’il aboutisse. C’est-à-dire jusqu’à ce que l’aidé se sente « heureux », parce qu’il a trouvé un moyen d’atteindre la fin qu’il poursuivait. Le donneur d’aide procède en aiguillonnant « l’anxiété de survie » et en abaissant « l’anxiété d’apprentissage » (ces deux termes sont aussi dus à Edgar Schein). 
Le « donneurs d’aide » aide l’aidé à explorer les fins qu’il poursuit, et les moyens qu’il emploie pour cela. Il lui suggère des solutions (provocantes ?), histoire de le faire réagir, mais aussi en espérant qu’il y trouve quelques idées qu’il saurait appliquer…
Finalement, qu’est-ce qu’un bon donneur d’aide ? C’est quelqu’un dont l’aide vous semble utile ! Par ailleurs, il n’a pas d’intérêt égoïste dans l’aide qu’il donne, mais est intéressé par le succès du processus en lui-même. Il a beaucoup d’idées, de techniques efficaces… à proposer. Il sait aussi aider à trouver des solutions « conformes », c’est-à-dire qui ne sont pas des expédients, qui sont « durables ».
Un groupe peut être un meilleur donneur d’aide qu’un homme. Un groupe génère plus rapidement des idées, a une plus grande expérience… qu’une personne seule. Surtout, l’homme a tendance à vouloir imposer ce qu’il pense bon à celui qu’il prétend aider, ce qui est la définition du totalitarisme… (Cependant le groupe doit avoir un processus d’animation qui garantisse un fonctionnement sain.)
Compléments :
  • SCHEIN, Edgar H. , Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.

Wikipedia a 10 ans

Wikipedia aurait pris un coup de vieux. La ritualisation l’aurait gagné. Elle exclurait, par une forme de censure, les nouveaux contributeurs au profit des vieilles barbes au jargon incompréhensible. (Wiki birthday to you.)
Est-ce un exemple du « déplacement de but » dont parle Robert Merton ? Dans une bureaucratie, l’individu n’a pas d’influence sur la direction des événements. Alors il invente un sens autre à sa vie. Plus exactement il voue un culte aux processus de l’organisation. (Exemples : une direction technique fait de la technique pour la technique, une direction de la communication, des campagnes de pub pour faire des campagnes de pub…).
Par ailleurs le fait que ces rites éjectent les nouveaux n’est pas inattendu : tout groupe définit ses « frontières ».
Les fondateurs de Wikipedia devraient-ils redonner du sens à leur projet ? En commençant par demander à leur 30.000 bénévoles leurs suggestions quant au moyen de faciliter l’entrée de néophytes ?
Compléments :
  • Merton, Robert K., Social Theory and Social Structure, Free Press, 1968.
  • Sur la physiologie des groupes : SCHEIN, Edgar H., Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.

Drogué à la nourriture

« il y a maintenant des preuves irréfutables que les nourritures qui contiennent un taux élevé de sucre, de graisse et de sel (…) peuvent modifier la chimie du cerveau de la même façon que le font des drogues qui créent une forte dépendance, comme la cocaïne et l’héroïne ».
« des niveaux faibles de dépendance existent ». « ce sont ces faibles niveaux qui sont réellement préoccupants » « l’enfant qui semble en bonne santé et qui a besoin de 3 coca-cola par jour ».
La recherche montre de manière surprenante qu’un certain type de nourritures provoque les mêmes dépendances qu’une drogue. Il semblerait que les entreprises qui les produisent en aient été conscientes. Ce qui laisse croire que l’on aura bientôt une vague de procès du type de ceux qu’ont subi les fabricants de tabac.
Drôle de monde où l’on s’allège si facilement de sa conscience. Edgar Schein dans Corporate culture survival guide fait de cette inconscience un composant de la culture américaine :

Dans une société hautement morale, la réalité est souvent définie par le code moral commun, tandis que dans une société hautement pragmatique, tout finit en justice. En d’autres mots plus la société est pragmatique plus le mécanisme de résolution de conflits pour ce qui est vrai (ce qui s’est réellement passé) finit dans une cours de dernier recours basée sur la jurisprudence et l’histoire.

Aux USA, ce qui définit ce qui est permis est la jurisprudence : tant qu’il n’y en a pas, liberté totale ? 

Développement durable

Je découvre un document, un peu ancien, faisant l’historique des engagements internationaux concernant le développement durable.

Derrière « développement durable », il semble y avoir un fouillis de nobles causes, ce qui fait que l’on ne sait pas très clairement de quoi il s’agit. Mais le seul fait de reconnaître que notre développement peut ne pas être durable est une révolution : au cœur de la pensée anglo-saxonne, qui a eu la haute main sur notre destin ces derniers temps, il y a l’idée que Dieu a donné la Terre à l’homme pour qu’il la modèle à sa fantaisie. Par conséquent, il n’a pas à se préoccuper des conséquences de ses actes, nécessairement bonnes. (Pour Adam Smith, l’homme fait le bonheur collectif en suivant son intérêt individuel. La notion de progrès va probablement dans la même direction.)
Depuis 1995, les gouvernements décident d’Accords Multilatéraux sur l’Environnement. J’y découvre les phrases suivantes, avec surprise :
  • « la conservation de la diversité est une « préoccupation commune de l’humanité » ».
  • « les êtres humains (…) ont droit à une vie saine et productive en harmonie avec la nature ».
  • « Développ(er) la responsabilité de ceux qui causent des dommages (…) tout en évitant le transfert d’activités polluantes ».
  • « l’implication des citoyens est indispensable »
  • « Les États s’engagent à faire de la lutte contre la pauvreté, de la réalisation du plein emploi et de l’instauration d’une société où règneront la stabilité, la sécurité et la justice, leur objectif suprême ».
  • « le droit au logement est reconnu comme partie intégrante des droits de l’homme ».
Le texte répète inlassablement « les États s’engagent », mais en quoi cet engagement a-t-il été suivi d’actions ? Les États d’après guerre ont jugé le plein emploi comme une priorité, et ils l’ont réalisé : pourquoi n’a-t-on même pas vu un frémissement gouvernemental dans cette direction ? Et le droit au logement : pourquoi autant de SDF dans les rues ? Et la diversité : pourquoi dépendons-nous d’une seule espèce de blé ? Et le transfert d’activités polluantes ? Toute l’histoire économique récente a été un transfert de ce qui polluait et était dangereux pour l’homme vers les pays émergents ! Et l’implication des citoyens ?…
Gigantesque hypocrisie ? Absurde même ? Le développement durable c’est, en premier, prendre en compte la conséquence de ses actes, ici on a des actes sans conséquences ! Application des théories d’Edgar Schein sur la culture : nous concevons l’idéal en espérant que notre comportement saura s’y adapter ?
Compléments :

Dépression française

Le Nouvel Économiste a un article sur la déprime française, qui semble mondialement unique et en plongée continue.
Edgar Schein dit que le rôle de la culture est de rendre l’homme heureux. (La culture est l’ensemble des règles qui guident notre comportement collectif.) Effectivement, l’idéal social que nous nous sommes formés ne correspond en rien à notre société, nos conditions de travail sont inadaptées à une vie familiale correcte… Nous ne rencontrons que des désagréments usants. Ce qui fait que nous avons beaucoup de mal à obtenir ce que nous désirons. C’est la définition même de la dépression.
J’ai fini par me demander si nous n’étions pas en train de remettre en cause le modèle bureaucratique français, qui semble aussi vieux que le pays. Un modèle qui veut que nous soyons tous des assistés. Vivrions-nous un bouleversement millénaire ?
Compléments :
  • SCHEIN, Edgar H., Organizational Culture and Leadership, Jossey-Bass, 2004.