Scénario

Dans un précédent billet, je disais que mon art de la stratégie en environnement incertain était en défaut.

En fait, un scénario d’avenir possible semble se dégager. « L’enfoncement du centre ». M.Macron avait absorbé les forces politiques du centre. La dissolution a fait renaître les extrêmes. Nous en sommes revenus aux affrontements d’avant-guerre ! La période la plus glorieuse de notre histoire ! (Heureusement que l’Ukraine s’interpose entre nous et les Panzerdivisionen de M.Poutine ?) La victoire de l’individualisme sur l’intérêt général.

Il y a certainement un sujet à étudier pour les historiens. En un mouvement, tout l’édifice qu’a créé de Gaulle s’est effondré. Et toutes les théories des beaux esprits des Lumières se sont révélées d’une invraisemblable stupidité : ce que l’élection démocratique nous offre n’est pas le choix entre le meilleur, mais entre le pire.

Et ce pire n’est même pas ce que l’on entend par ce mot. Le citoyen avait élu un innocent, afin qu’il fasse le contraire des projets pour lesquels ce dernier pensait avoir été choisi. Le jour où il a pris conscience de sa méprise, il a fait exploser le système.

Les spécialistes de la complexité ou de la systémique n’imaginaient certainement pas à quel point leurs théories sont justes ! Notre esprit organisateur produit naturellement le chaos.

Grippe espagnole

Des soldats, qui avaient survécu à quatre ans de guerre, et qui revenaient plein d’espoir vivre entre leurs parents le reste de leur âge, ont été emportés en l’espace d’un jour par la grippe espagnole. 

La guerre de 14 a été effroyable. Quatre ans de conflit et deux ans, au moins, d’une grippe qui a tué peut-être 100m de personnes. Peut-on réellement affirmer que celui qui pense qu’une guerre est acceptable soit un être de raison ? 

La grippe semble avoir commencé en 1916. Mais on n’en a pas parlé. Ce n’était pas bon pour le moral des troupes. Si bien qu’elle a été appelée espagnole, parce qu’en Espagne, il n’y avait pas de guerre, donc pas d’omerta. Elle serait peut-être venue de Chine, par le biais de travailleurs employés par les armées alliées, ou des USA. Son origine serait le traditionnel cocktail hommes / animaux domestiques / animaux migrateurs. Elle a d’abord touché les armées, puis, au retour de celles-ci, les populations civiles. 

Comme pour le coronavirus, pour la combattre, le plus efficace a été l’isolement et le masque. Mais, à la différence de celui-ci, elle semble avoir surtout frappé les jeunes. Et ce, probablement, parce qu’ils ont voulu l’ignorer, alors qu’il fallait garder le lit. 

Le coronavirus semble avoir mis le monde en récession. Quel a été l’impact économique et social de l’épidémie ? Personne apparemment ne s’est préoccupé de cette question. Les problèmes de la société ont été portés au compte de la guerre. 

(Voici ce que j’ai retenu de 3 émissions de la BBC, sur ce sujet.)

Aurait-on, de temps à autres, intérêt à utiliser la « méthode des scénarios » et à revivre quelque calamité ancienne, de façon à s’y préparer ? 

Après déconfinement : scénario Far West ?

Qu’allons-nous trouver au sortir du confinement ?

Scénario Far West ?  Un monde nouveau, libre, plein d’opportunités, mais dangereux ?

Peut-on s’y préparer ? Peut-être. Ce type de scénario ressortit aux « stratégies en environnement incertain », qui ont été largement étudiées. Elles ont pour particularité de déboucher sur une définition du mot « résilience », qui n’est pas celle de la ligne Maginot.

Pour une vaccination sociale

La fin de l’inconscience ? comme plusieurs autres billets récents me montre une propriété fondamentale de l’homme : il déduit de ses expériences de jeunesse ce qu’il croira ensuite des lois de la nature, démontrées scientifiquement. S’il a baigné dans la crise et l’incertitude, il sait que tout est chance ; s’il n’a connu que le succès, il sait que le monde lui appartient. Ce qui est ennuyeux : il est condamné à répéter les erreurs de ses ancêtres, puisque ceux-ci, en les réparant, l’empêchent de les vivre.

D’où une idée qui m’est venue en écoutant une émission sur la grippe, dimanche : pourquoi ne pas vacciner les générations futures avec des souches atténuées de ce que Durkheim appelait des « pathologies sociales ».

Il suffirait de faire la liste de toutes les erreurs que la société a commises, et de déduire pour chacune une expérience qui, une fois vécue, empêcherait la dite nouvelle génération de la commettre.

Compléments :

  • Ces expériences ne sont pas forcément complexes, mais elles doivent être frappantes. Par exemple Paul Krugman parle d’un système de bons qui permettaient à une communauté d’étudiants de demander à d’autres de garder leurs enfants quand ils sortaient. Le système s’est arrêté lorsque les étudiants se sont mis à thésauriser leurs bons, de peur d’en manquer. Pour relancer la mécanique « l’état » a dû faire marcher la planche à bons. C’est un exemple d’une relance Keynésienne. KRUGMAN, Paul, The Return of Depression Economics, Princeton 1999.
  • Plus généralement, il existe la méthode des scénarios, l’équivalent de l’entraînement du sportif, qui convainc beaucoup mieux l’homme qu’une longue argumentation. (Ce qui prouve que son expérience continue à se construire, même à un âge avancé.) Exemple : Gérer une crise.

Gérer une crise

Guillermo Calvo (Triple time-inconsistent policies) fait la curieuse observation que les erreurs de gestion de la crise actuelle étaient une répétition :

  • La crise russe, qui s’est répandue aux économies émergentes, avait suivi le même principe.
  1. On croit que le FMI (Russie), l’administration américaine (Lehman Brothers) ne laissera jamais tomber un pays / une banque, on agit avec inconscience ;
  2. lorsqu’il y a défaillance, le secouriste présumé n’intervient pas, comme il l’avait dit ; panique, le système menace de s’effondrer ;
  3. le secouriste perd son sang froid et réagit de manière inconsidérée.
  • La solution est inattendue : les secouristes politiques devraient faire comme les autres secouristes : s’entraîner régulièrement.

En réalité, pas si surprenant. L’entraînement (la « méthode des scénarios ») est le meilleur moyen de se préparer à un avenir incertain. Il est désolant que les entreprises et les gouvernements ne s’entraînent pas à réagir aux aléas économiques, comme ils le font pour les aléas naturels.

Compléments :

Comment convaincre ?

Chacun voit l’effet de serre à sa porte :

  • Les entrepreneurs qui ont réussi estiment que la terre a des ressources infinies. L’effet de serre ça n’existe pas.
  • Pour d’autres, quasi anarchistes qui refusent la contrainte, l’action humaine c’est le mal (écologistes).
  • Les gens qui sont bien installés dans la hiérarchie sociale croient que c’est l’excès qui menace la terre (scientifiques).
  • Enfin, les dépressifs disent que, quoi que l’on fasse, ça ne changera rien.

Cela explique qu’avec les mêmes informations, on puisse tirer des conclusions différentes. Cela montre pourquoi dirigeants et dirigés ne sont jamais d’accord sur une décision, pourquoi le gouvernement et les chercheurs, par exemple, ne voient pas les réformes de l’enseignement de la même façon…

Platon l’avait compris, il y a 25 siècles. Ce que nous croyons savoir est faux, parce qu’il est basé sur une expérience limitée. Pour prendre des décisions judicieuses, il faut multiplier les expériences, donc débattre. La science cherche à faire gagner ce processus en productivité. Elle veut identifier des règles universelles qui nous sauvent de notre myopie.

Compléments :

  • L’article dont je suis parti : Global Warming Beliefs.
  • Cela explique aussi que le raisonnement soit le plus mauvais outil de persuasion. Si vous voulez transformer une organisation faites lui vivre l’expérience (plutôt une version accélérée de celle-ci) qui vous a montré la nécessité du changement. C’est la technique des scénarios. (Se diriger dans l’incertain pour un aperçu.)

Grippe porcine : on en fait trop ?

J’entends de plus en plus dire que l’on s’est peut-être emballé un peu vite. D’ailleurs ça a déjà été le cas pour la grippe aviaire.

Et si l’on s’était trompé ? The pandemic threat explique que nous n’aurons par perdu notre temps : nous nous serons entraînés, et les services de santé mondiaux avec nous. Le monde en sera d’autant plus efficace le jour où arrivera la véritable épidémie. (Elles surviennent en moyenne toutes les 3 décennies, et il n’y en a pas eu depuis 1968.)

L’argument est inattendu mais évident a posteriori. Beaucoup de gens ont découvert que l’entraînement était un aspect essentiel de leur vie (sportif, astronaute, pompier, champion d’échec, mathématicien…). Étrangement, c’est quelque chose que les entreprises n’ont pas compris : au lieu de simuler différents scénarios d’avenir, plus ou moins probables, presque toutes affirment qu’il n’y a pas d’autre cap que celui qu’elles suivent. Quand l’avenir les dément, leurs affaires tournent très mal.

Compléments :

800

Huit-centième billet. Toujours pas très facile de garder le rythme. Pourquoi ?

  • Parce que pour cela, je dois retrouver chaque jour un certain état d’esprit créatif. Or, l’écriture d’un billet vient en plus d’une journée qui me donne le sentiment de la mission accomplie, et d’un repos du héros mérité.
  • D’ailleurs, si j’écris mes idées au moment où je les ai, l’idée amenant l’idée, je ne fais plus que cela, au détriment du reste de la journée.
  • Le plus désagréable est peut-être « l’innutrition » nécessaire à l’écriture. Quelle plaie d’avoir à lire des blogs ou des articles. Qu’il est pénible de devoir cliquer sur des liens, d’attendre qu’ils s’ouvrent, de lire à l’écran. Imprimer le texte demande quelques manœuvres qui ne sont d’autant moins devenues des réflexes que, pour ménager la forêt, j’essaie d’imprimer aussi peu que possible… Le pire, c’est la publicité. Elle s’incruste dans le texte et nuit à la lecture. Je comprends pourquoi les annonceurs ne veulent pas payer pour elle : autant je la trouve agréable dans un magazine et mon attention est distraite par elle, autant elle est insupportable à l’écran.
  • Finalement le blog force à ne jamais laisser s’endormir sa raison, ce qui est fondamentalement contre nature. Heureux les philosophes des Lumières dont la pensée s’exprimait d’elle-même. C’est pourtant une jolie chose que de savoir écrire ce que l’on pense.

Discipline inutile me direz-vous ? Masochisme ?

  • C’est un exercice permanent de changement. Je fais des gammes. J’ai entendu un jour un mathématicien venant de recevoir la médaille Field répondre à un journaliste que la recette de son succès c’était de faire des exercices. Et bien, moi aussi j’en fais, et ils sont très utiles.
  • D’ailleurs, ce suivi régulier me permet de voir apparaître des tendances. Plus exactement, progressivement, se dégagent des « logiques ». Par exemple, il est possible que les USA obéissent au modèle de « l’oligarchie » du pays émergent. Ces modèles simplifient le décodage des événements, et permettent de faire des prévisions. Même faux ou approximatifs, ils font énormément gagner en efficacité. Il est plus facile de modifier un scénario que de garder en tête des dizaines d’informations déconnectées.
  • La construction de scénarios se fait dans le temps, en utilisant le paradoxe. Une information qui surprend, et que je ne comprends pas et, progressivement, d’autres apparemment sans rapport, qui viennent lui donner un sens inattendu. C’est pour cela que j’essaie de noter dans ce blog ce qui me frappe, quand ça me frappe, et avant que ça ne bascule dans mon inconscient (lutte de tous les instants contre la paresse intellectuelle). C’est aussi pour cela que mes billets ne paraissent, probablement, pas toujours d’un grand intérêt au non initié : ils me servent d’aide-mémoire.
  • Cet exercice me permet d’avoir de l’avance sur les journaux (en fait, les meilleures sources d’information sont les blogs d’experts), et surtout un niveau de compréhension qu’ils n’ont pas, ou qu’ils ne peuvent pas se permettre d’afficher. En outre ce qu’écrit le journaliste reflète la culture de son journal, ses biais, et il faut les identifier pour que l’information puisse être utile (cf. mes remarques sur The Economist).
  • J’en suis arrivé à penser qu’être citoyen, c’était justement faire ce travail de recherche et de compréhension. Mon hypothèse du moment est la suivante : nous avons deux rôles dans la vie : fonction propre (balayeur de déchets radioactifs, consultant, dirigeant, musicien…) + membre du groupe, c’est-à-dire « citoyen ». Pour être un bon citoyen, il faut comprendre les règles sociales pour ne pas les utiliser contre leur esprit (ou se faire manipuler). C’est ce travail permanent d’interrogation sur les mouvements de la société qui amène à s’interroger sur ce qui nous guide inconsciemment, et sur son bon usage. Être citoyen c’est donc, probablement, faire un effort permanent d’appropriation des règles sociales. En disant cela, je pense rejoindre John Stuart Mill.

Compléments :

Hygiène du manager en temps de crise

François Hauser peste contre ses clients. La crise les a plongés dans un mouvement brownien. Ils ne font rien, mais sont débordés. Désolé, pas le temps de réfléchir !

J’ai observé ce phénomène dans les grands moments d’incertitude (lorsqu’une entreprise est en passe d’être achetée, ou après son achat, alors qu’elle ne sait pas ce qu’elle doit faire…) : ambiance irrespirable. Les psychologues disent que l’homme ne peut supporter l’incertitude. Qu’il tente de la faire cesser par tous les moyens. Décisions désastreuses en général. Durkheim parle d’anomie (absence de règles), et en fait un facteur favorable au suicide.

Finalement, s’agiter sans but n’est pas si idiot : c’est mieux que de se jeter d’une fenêtre. Mais pas beaucoup mieux : si un imprévu survient, nous sommes impréparés. D’autres solutions :

  • François Hauser nous indique ce à quoi nous accrocher dans la tempête : nous avons tous des responsabilités, et elles ne disparaissent pas dans une crise.
  • À ce point, on hésite entre des scénarios bien définis, mais antinomiques. L’anomie n’est pas une totale absence de règles, mais une sorte d’embranchement. Pour résoudre la question : examiner chaque scénario comme s’il était arrivé, trouver la stratégie à suivre. Puis reprendre toutes les stratégies et dégager ce qu’elles ont en commun : la stratégie qui vous permet de réduire massivement vos risques, sans réduire significativement vos espoirs du bénéfice que vous réserve l’avenir le plus favorable (le fameux 20 / 80). (C’est la méthode des scénarios.)
  • En période d’incertitude, il faut travailler moins, pour en avoir sous la pédale au cas où. Être prêt à agir. Et pour éviter le stress du vide, « diversification émotionnelle » : trouver des dérivatifs, un univers que l’on maîtrise parfaitement (par exemple écrire la chronique de la crise !).

Compléments :

  • Pour des exemples de l’attitude déplorable de l’homme face à l’incertitude : CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000.
  • DURKHEIM, Emile, Le suicide : Etude de sociologie, PUF, 2007.
  • Transformer l’incertitude en certitude : Se diriger dans l’incertain.
  • Sur la diversification émotionnelle : JICK, Todd, The Recipient of Change, note, Harvard Business School, 1990.
  • Le Yi Jing, ou l’art de l’embranchement : Le discours de la Tortue.
  • L’analyse de Robert Merton sur la problématique du choix : Braquage à l’anglaise.

Se diriger dans l’incertain

L’homme réagit mal à l’incertitude : soit il est paralysé, soit il s’accroche à la première idée qui lui passe par la tête (« principe de cohérence » du psychologue Robert Cialdini : une fois que l’on a pris une décision, on s’y tient). « Personne n’est sûr d’où nous allons tous finir. Mais je sais que nous devons y aller vite » disait Alex Mandl, très admiré patron de la société Teligent, pendant la Bulle Internet. 3 types de techniques permettent de sortir de ces pièges :

  1. Changer l’avenir à son avantage : si vous êtes la source de l’innovation vous imposerez votre rythme au monde, plus besoin de planification. C’est la solution dont le gourou du management Gary Hamel s’est fait le champion (son appui inconditionnel à Enron l’a quelque peu discrédité depuis). La plupart des grands succès mondiaux se sont faits ainsi. Malheureusement, ces succès semblent avoir été le fait du hasard, influencer le marché délibérément est difficile…
  2. S’adapter. C’est la technique la plus commune. Celle qui a fait le succès de Microsoft, qui n’a jamais innové en rien, mais a toujours su rattraper le train de l’innovation, une fois parti. Pouvoir s’adapter demande de s’en donner les moyens. Par exemple que signifierait, pour une ville, s’adapter aux conséquences de l’effet de serre ? Probablement s’attendre à des changements climatiques exceptionnels (tempêtes, pluie torrentielle, neige exceptionnelle, sécheresse…) et disposer des moyens d’y faire face. C’est ce qu’ont su faire les villes d’Amérique du nord, qui vivent avec un climat changeant. S’adapter veut aussi dire s’entraîner. Une technique utile : la méthode des scénarios. L’idée est d’identifier les quelques scénarios d’avenir qui pourraient survenir. Par exemple, j’ai utilisé cette approche en cours de bulle Internet, les deux scénarios envisagés étaient bulle ou pas bulle ? Ensuite, on doit se demander que faire si le scénario se réalise. Puis on recherche parmi toutes ces solutions s’il n’y a pas un plan d’action « qui marche à tous les coups ». Le bénéfice principal des scénarios est inattendu : préparer, mentalement, l’équipe au changement.
  3. Apprendre (ou stratégie de « l’option »). Il s’agit d’acquérir des compétences utiles « au cas où », en investissant au minimum.

Pour en savoir plus:

  • H. COURTNEY, J. KIRKLAND, P. VIGUERIE, Strategy under Uncertainty, Harvard Business Review, Novembre-Décembre 1997.
  • Robert B. CIALDINI, Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000.
  • Citation d’Alex Mandl: Lessons from Masters Acquirers, Harvard Business Review, mai – juin 2000.