Krugman contre Hollande

Paul Krugman n’en revient pas. M.Hollande a cité Jean-Baptiste Say. « L’offre crée la demande« . M.Hollande a « horrifié » les économistes.

Paul Krugman ne comprend pas. Aussi bien à gauche qu’à droite, il y a consensus sur le fait que la France est sur le bord de la déflation. M.Hollande veut-il s’y précipiter ? D’autant que la situation du pays n’a rien de désespéré et ne demande aucune décision urgente. Pourquoi donc M.Hollande a-t-il viré à droite, en opposition de phase ?

D’accord, tout ne va pas bien. Mais on ne peut que s’étonner qu’il en faille si peu pour amener l’élite française à prendre un brutal virage à droite, alors que, dans des situations bien pires, la souffrance qu’elles infligent ne fait que renforcer la détermination d’autres élites, comme celles de Finlande ou de Hollande.

Hollande plus fort que Krugman ? Ou « petite blague » de notre président ?

La compétitivité est-elle has been ?

Les entreprises durables ont-elles quelque chose en commun ? Ces chercheurs de Deloitte n’ont pas pu trouver la réponse dans les chiffres. Jusqu’à ce qu’ils regardent non pas ce que faisaient les entreprises mais ce que pensaient leurs dirigeants. Le dénominateur commun : les règles qu’ils utilisaient pour décider et les stratégies qu’ils suivaient. Préférez la différenciation à la concurrence par les prix, concentrez-vous sur les revenus plutôt que sur les coûts. Et la troisième règle ? Il n’y en a pas.

Présentation de Three Rules for Making a Company Truly Great, par Harvard Business Review. Voilà qui est révolutionnaire.

Vous avez entendu parler du « choc de compétitivité » ? Ceux qui ont eu cette idée sont des nazes disent Deloitte et HBR. Ce qui fait la prospérité d’une entreprise, et d’une économie, ce n’est pas la compétitivité, l’individu qui travaille de plus en plus pour de moins en moins, c’est la différence !

Curieusement, l’idée n’est pas neuve. Elle est tellement peu originale qu’elle a été écrite par Jean-Baptiste Say aux débuts de l’économie moderne. La logique du marché est l’échange. Et on n’échange que des choses qui sont « différentes ». Plus il y a de différence, plus le marché se développe.  

Et c’est une bonne nouvelle. Car la différenciation ne demande pas de moyens, pas de sacrifice. Juste du talent. Et nous en avons beaucoup en France. Non ?

Marché et emploi

Progressivement une idée a émergé de ce blog. Et si nos politiques avaient voulu transférer les services publics au privé, simplement pour créer de nouveaux marchés ? Car le marché, quel qu’il soit, c’est le bien. C’est ainsi que le système de solidarité sociale est devenu privé (assurances). De même pour la santé, l’école, les transports, l’énergie, les télécoms, la sécurité…
Dans ce raisonnement la qualité ne compte pas. Par exemple le système de santé américain, qui a poussé le plus loin ce concept coûte très cher, mais a de mauvais résultats en termes de santé. Pas grave : un marché prospère, hautement technologique, est né. Il y a une demande pour une médecine nuisible ! De même qu’il y a une demande pour une nourriture malsaine. Dans ces conditions pourquoi intervenir ?
Jean-Baptiste Say ne disait pas autrement : la logique du marché est de produire le plus possible, ce que l’on produit n’a aucune importance.
Si le marché raccourcit notre vie, nous éduque mal… peut-être peut-il nous garantir un emploi ? Les périodes durant lesquelles on lui a laissé la bride sur le cou (ère victorienne, avant guerre, dernières décennies), ont produit richesse d’un petit nombre et misère pour beaucoup. Au contraire, seul le dirigisme, la « technocratie », a été associé au plein emploi.  
Mais le marché est créatif ? Nos grands créateurs sont des Newton, Pasteur, Fleming, Curie, Einstein… enfouis dans des laboratoires. Ou encore les gouvernements en guerre, qui font faire des pas de géant à l’économie, et dont la dernière création est Internet.
Schumpeter avait-il vu juste lorsqu’il disait que l’entrepreneur combinait d’une nouvelle manière des moyens de production existants ? Pour que son talent s’exprime, il a besoin d’un substrat que ne fournit pas une économie de marché ?
Serait-il temps d’examiner notre idéologie du tout marché, et de se demander si elle ne doit pas évoluer ?
Compléments :
  • Say, Jean-Baptiste, Cours d’économie politique et autres essais, Flammarion, 1996
  • Schumpeter, Joseph A., The Theory of Economic Development: An Inquiry into Profits, Capital, Credit, Interest and the Business Cycle, Transaction Publishers, 1980.
  • The Economist me rejoint : l’économie de marché de l’Amérique moderne est incapable d’amener un homme sur la lune, ou de conquérir l’espace.

Sortie de crise

Il y a quelques temps je lisais ce que disait un dirigeant de Google, qui encourageait son pays à développer les innovations américaines, plutôt que de défendre des secteurs économiques dépassés par la concurrence étrangère.
Je soupçonne effectivement que c’est comme cela que l’on sortira de la crise. Il faut regarder le savoir faire de chaque entreprise et nous demander ce qu’il a d’original et en quoi il pourrait être utile à l’homme, et, donc, que faire pour cela.
L’économie de marché, c’est l’échange. Plus je produis de choses originales, plus je peux échanger. Mais pour cela plus j’ai besoin que l’autre produise de choses que je ne sais pas produire – sinon il n’aura rien à échanger avec moi. Tout le monde y gagne. C’est magique. C’est ce qu’a découvert Jean-Baptiste Say il y a déjà fort longtemps.
Compléments :
  • Ce savoir-faire n’est pas forcément « l’innovation de rupture » à laquelle pense Google. Beaucoup de très grandes innovations ont été organisationnelles (comme la grande surface), et tout le succès allemand est basé sur une amélioration continue à petits incréments, qui finit par construire des avantages indestructibles.
  • SAY, Jean-Baptiste, Cours d’économie politique et autres essais, Flammarion, 1996.

Péril jeune

Un mathématicien démontre qu’il vaut mieux rejeter à l’eau les gros poissons que les petits.
Si j’ai bien compris son argument : le gros est prévisible, quand il a peu à manger, il maigrit, sinon il grossit. Le petit crève en cas de disette, et quand il y a trop de petits, ils ravagent leur écosystème, et on est ramené au cas précédent. Un monde de petits est chaotique. Application à la pêche : relâchez le gros, gardez le petit. Les pêcheurs faisaient le contraire. Pensaient-ils que le petit c’est l’avenir ?
L’article précise que notre mathématicien, avant de s’intéresser à la pêche, a longtemps travaillé pour les banques…
Complément :
  • Un appui de poids. Jean-Baptiste Say disait que la société perd plus avec la disparition d’un adulte qu’avec celle d’un enfant. (SAY Jean-Baptiste, Cours d’économie politique et autres essais, Flammarion, 1996.)
  • Autres applications des mathématiques à la finance : Crise : la culpabilité des geeks.

Ensemble tout devient possible

Sarkozy en panne ? m’amène à lire le programme du Président de la République.

Il se résume à 8 pages. Quelques idées que j’en retiens.

  • J’ai l’impression que c’est une tentative de réponse quasi exhaustive aux problèmes tels que perçus par le Français, à l’époque de l’élection.
  • Il y est question de courage, qui a manqué jusqu’ici « Vous ne supportez plus la concentration des pouvoirs entre les mains d’une petite élite, l’impuissance publique, le manque de courage ».
  • Il y a une influence de la vision anglo-saxonne de la démocratie : habeas corpus, renforcement des pouvoirs de l’opposition.
  • Parmi ce que je n’attendais pas : la flexisécurité danoise (« une personne licenciée pour des raisons économiques ne perdra pas son contrat de travail : celui-ci sera transféré au service public de l’emploi qui lui garantira 90% de sa rémunération antérieure aussi longtemps que nécessaire, pour suivre une formation qualifiante. ») ; un service civique de 6 mois ; l’enseignement supérieur et la recherche, « priorités absolues ».
  • Il y a aussi le soutien individualisé aux élèves en difficulté, la suppression de la carte scolaire, les banlieues, le service public comme « levier de promotion sociale », l’intégration par partage de la culture française, la fin de la solitude des personnes âgées, le respect des valeurs traditionnelles, la fierté d’être français, l’aide au pays pauvres, la défense des droits de l’homme…
  • L’Europe doit « protéger ses peuples de la mondialisation », défendre leurs valeurs, et pousser leurs intérêts. Une Europe qui est vue non comme un idéal, mais comme héritage culturel. Exclusion de la Turquie.
  • Le « travailler plus pour gagner plus » est peut-être le moteur du projet. Je n’avais pas compris ce que signifiait cette phrase. Elle semble reprendre la théorie de Jean-Baptiste Say selon laquelle il faut produire le plus possible : l’offre crée sa demande. Si la France produisait plus (donc travaillait plus), elle serait beaucoup plus riche, ce qui lui donnerait l’argent nécessaire aux promesses précédentes. En outre le développement de la croissance interne créerait un cercle vertueux de recrutement. Les 35h sont attaquées à répétition.  

L’analyse de Sarkozy en panne ? paraît juste : le Président de la République croyait qu’une France laborieuse, vertueuse, trouverait la voie de la rédemption. Pour le reste, il y a sûrement beaucoup de bons sentiments, mais les moyens de mise en œuvre du changement nécessaires à leur réalisation sont flous. Peut-être le Président pense-t-il qu’une direction suffit : sa détermination appliquée à la société les transforme en doctrines achevées et en organisations efficaces ?

Compléments :

Insondables mystères de l’économie

Pourquoi l’économie devrait-elle se contracter ?

Un consensus se dégage, comme quoi l’économie a vécu au dessus de ses moyens (Dégonflage de l’économie ?, Etat de l’automobile mondiale). Il va dorénavant falloir produire et consommer moins.

L’économiste Jean-Baptiste Say se retourne dans sa tombe. L’économie est un échange : plus les entreprises produisent, plus leurs employés gagnent, plus ils achètent. Cercle vertueux. Produisez toujours plus, n’importe quoi même. Exemple des subprimes : prêt à des insolvables, ils achètent une maison, cela fait grimper le prix de l’immobilier ; grâce à ces gains, ils peuvent à nouveau emprunter, cette fois-ci pour consommer.

Malthus n’était pas d’accord : manifestement, comme aujourd’hui, il y avait des moments où le monde avait trop produit.

Une piste possible. Y aurait-il des limites culturelles à ce processus ? Passé un point la tentation de ne pas respecter les règles du jeu est irrésistible : le consommateur est las de consommer ? Les classes dirigeantes accaparent plus qu’elles ne devraient ? Certains pays accumulent au lieu de dépenser ?

Les crises sont-elles la conséquence de ce phénomène ? Une tentative un moment victorieuse de donner raison à Jean-Baptiste Say, puis le retour à la réalité (donc recul brutal) ?

Capitalisme de don Quichotte ? Doute. À chaque vague, certains s’enrichissent. Certains restent à zéro. Si bien que lorsqu’elle déferle les premiers perdent un peu de hauteur, mais les autres se noient.

Compléments :

De l’erreur de laisser les sauvages à l’âge de pierre

Un numéro de Scientific American présentait une photo de sauvages prise par un drone. L’article dit que nous avons décidé de laisser les peuplades qui ne nous ont pas rencontrés dans l’ignorance de notre présence. Erreur grave. Un calcul montre pourquoi :

  • Imaginons que la richesse mondiale soit uniforme (pour simplifier) Rh par homme. Population civilisée : Nc. Les Ns sauvages, étant hors de l’économie, ont une richesse nulle.
  • Supposons qu’en entrant dans notre monde, ils reçoivent la nouvelle richesse moyenne R’h (on s’arrache leurs pagnes). Ils produisent alors NsR’h et vendent, nécessairement, la même chose ; le reste du monde produit donc, pour leurs besoins (R’h – Rh)Nc = R’hNs.
  • D’où R’h = Rh(Nc/(Nc-Ns)) soit à peu près Rh(1+Ns/Nc) (si Ns << Nc)

Avec de tels calculs on peut montrer que l’immigration et la croissance démographique sont bonnes : elles augmentent le marché, la capacité de production et le PIB. Bien sûr ces calculs ne tiennent pas compte de ce que l’économie appelle des « externalités » : les résultats d’une production en croissance permanente (effet de serre), ou d’une démographie galopante, ou encore les difficultés que pose l’entrée d’immigrés dans une société. En bref, de mon métier, le changement.

(Reprise de l’argument de Jean-Baptiste Say qui nous poussait à produire le plus possible. SAY Jean-Baptiste, Cours d’économie politique et autres essais, Flammarion, 1996.)

La France nouvel Eldorado des biocarburants brésiliens

Rémy Janin dans un article de la Tribune (17 octobre), portant le titre de ce billet, explique que l’État diminue ses subventions à l’industrie des biocarburants français.

Une économie de 400m€ qui devrait, selon lui, coûter 25000 emplois, et fournir un marché captif aux exportations brésiliennes (« une délocalisation qui ne dit pas son nom ») : en 2010, il faudra incorporer 10% de biocarburants dans l’essence ; seuls les produits brésiliens seront concurrentiels. La subvention de l’État est passée de 50,2 centimes le litre en 2003, à 27 en 2008, à 17 en 2009, « or, selon le SNPAA, la filière n’est plus viable lorsque les aides passent sous la barre des 21 centimes par litre ». (SNPAA = Syndicat national des producteurs d’alcool agricole.) Observations :

  • La taille des subventions est inattendue. Y a-t-il beaucoup d’autres industries qui reçoivent de telles aides ? Ou qui se retournent vers l’Etat quand leurs affaires vont mal ? Renault parle de licencier 4000 personnes, ne devrait-il pas, lui aussi, demander de l’argent ?
  • Peut-on croire au chiffre de 21 centimes (calculé par le principal intéressé) ? Même si c’est le cas, comment se fait-il que la subvention ait été aussi élevée il y a encore peu ? La filière aurait-elle fait des gains de productivité colossaux (30 centimes par litre en 5 ans !) ? Pourquoi alors ne continuerait-elle pas à cette vitesse ?
  • Outre la stupidité du gouvernement, on voit dans l’article l’image terrifiante du Brésilien. Le concurrent qui cause le chômage de l’honnête français et ruine l’industrie agricole. Étrange, La Tribune était terrorisée il y a peu par la menace d’un réflexe protectionniste mondial, qui transformerait la crise en un cataclysme (OMC et Responsabilité de la Presse). Elle encourage maintenant le protectionnisme français ? Mais, au fond, n’a-t-elle pas raison ? La concurrence n’est-elle pas la logique du capitalisme ? L’élimination du faible par le fort ? Ne devons-nous pas protéger le faible ? Les 25000 otages du SNPAA ?
  • La logique du capitalisme, c’est l’échange, pas la concurrence. L’échange se nourrit de la diversité. Pour que les Chinois achètent nos produits, il faut 1) qu’ils aient l’argent pour cela, c’est-à-dire qu’ils soient capables de vendre quelque chose ; 2) qu’ils produisent autre chose que ce que nous produisons. Alors, plus ils produiront, plus ils achèteront, plus le reste du monde produira et achètera. Voilà le mécanisme qu’ont découvert les premiers économistes. C’est pourquoi ils étaient convaincus que l’échange ferait la fortune du monde et de tous.
    Application. D’une part, les exportations brésiliennes enrichissent le Brésil et lui permettent de consommer, nouveau marché pour les échanges internationaux. D’autre part, l’agriculture française dégage ses terres d’une production peu rentable, et se positionne sur d’autres marchés sur lesquels son savoir-faire lui donne un avantage. La population mondiale croît, le nombre de personnes atteignant un niveau de vie occidental va être multiplié probablement par 3, voire plus, dans les prochaines décennies. Le monde est un Eldorado pour l’agriculture française ! Juste une question de talent, et de motivation.

Complément :

  • Le mécanisme dont il est question ici est expliqué par Jean-Baptiste Say (Cours d’économie politique et autres essais, Flammarion, 1996). Si quelqu’un augmente sa production de x, cela veut dire qu’il a échangé ce x contre quelque chose d’équivalent. La production de l’ensemble a progressé de 2x (donc sa « richesse », le PIB étant la mesure conventionnelle de la richesse d’un pays). Si la production chinoise augmente de x, la production mondiale augmente de 2x. « L’émergence » de pays en développement est donc une bonne nouvelle pour l’économie.